‹ Juvénal et ses satiresChapitre 176 sur 195 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

jours de leurs parents afin d’en hériter plus promptement ! Ce qui chez nous, grâce au ciel, est exceptionnel, parait, hélas! avoir été fréquent dans cette société dégradée et en décomposition dont Juvénal s’est fait le peintre.

Tout ce qui précède, en dépit de quelques traits particuliers, est plein de gravité; Juvénal a parlé en moraliste, et ne s’est guère déridé. Le trait satirique, le sarcasme, la raillerie, lui reviennent à l’esprit quand il se met à envisager tous les efforts que font les sots mortels pour s’enrichir, les privations qu’ils s'imposent, les périls qu’ils affrontent. Un tel spectacle, c’està-dire celui de la comédiq humaine proprement dite, lui parait plus désopilant, en vérité, que tous les amusements du théâtre, que tous les jeux et tours de force imaginables. Suit alors une peinture composée, je le veux bien, avec les souvenirs d’Horace', de Perse’, de Sénèque peut-être qui ont tour à tour traité le même sujet, mais frappée cependant au coin du génie de Juvénal, pour l’originalité, la verve et le ton sarcastique. Nouveau Démocrite, il ne peut s’empêcher de rire à la vue de toutes nos folies :

« Est-il plus amusant de voir la souple échine Du mime aérien lancé par la machine Ou dansant sur la corde à la hauteur des toits,

Que de te voir logé sur un vaisseau crétois,

Jouet de l’aquilou, jouet du vent d’Afrique Vil trafiquant de baume ou de poivre en barrique, Rapportant ces raisins desséchés au grand air.

Et ces vins cuits aux bords où naquit Jupiter?

Ce malheureux pourtant sur une corde roide Court parce qu’il a faim et craint la saison froide :

' Epis!., Il, t, 107 sqq.

’ Sat. 11, vi, passtm.

■ Bpist., 77 Ot 80.

L'EXEMPLE

Toi, tu braves la mort sur les Ilots turbulents,

Pour avoir cent villas avec mille talents. —

Vois ce port, vois ces mers, de vaisseaux toutes pleiues ! L’onde a plus d’habitants que les monts et les plaines ; — Partout où l'a conduit l'opoir de s'enrichir,

Uue flotte s'élance ; et c’cst peu de franchir La mer de Cafpathie et celle du Gétulc:

Laissant bien loin Caipé, dans le gouffre d'Hercule Elle entendra frémir le soleil, rouge encor...

Le but de ces labeurs, c'est que, tout chargé d’or,

On puisse dire un jour en gonflant ses narines :

J'ai vu les dieux marins, les déesses marines.

Que les fous sont divers !

Celui

Qui ne met qu’une planche entre la mort et lui,

Bien qu'il n'arrache pas son manteau ni sa robe,

Au pouvoir d’un tuteur faut-il qu’on le dérobe?

Lui qui brave Neptune et les vents en fureur Pour quelques pièces d'or aux traits de l’empereur.

L’éclair brille, la nue accourt, — sombres auspices!

• Levez le câble, dit le trafiquant d'épices.

Ce large ruban noir, dans le ciel attristé Ce n'est rien... ce n’est rien qu'un orage d’été.»

Le malheureux peut-être en cette nuit chavire Et dans le gouffre noir plonge avec son navire !...

Peut-être, effaré, pâle, au sein des flots grondants Il étreint sa ceinture et des mains et des dents! —

Tout ce que roulaient d'or, le Pactole et le Tage Ne lui suffisait pas; il voulait davantage.

Aujourd’hui, grelottant, affamé, sans habits,

Il implore un haillon, un morceau de pain bis;

Et, mendiant un as, errant à l’aventure.

Il étale aux regards son naufrage en peinture '. »

On oublie, en vérité, que le poëte ne fait que dé-

' V. 765-303. Traduction de M. Jules Lacroix. II est à peine besoin d’indiquer au lecteur, — elles se présentent d'elles-mënies à l’esprit, — les diverses imitations que Boileau, en peignant a son tour i’avarice. a puisées à ces différentes sources. Voyez Sat. IV, Ëplt. V; Sa/. VIII.

CHAPITRK XUI.

velopper un lieu commun. Tout, dans ces vers, si bien rendus par le traducteur français, tout est vif, pittoresque. Le thème d’école disparaît pour ne laisser place qu’à la vérité morale et dramatique. Après deux mille ans, la leçon porte encore, grâce au talent du moraliste.

Ce tableau, Juvénal le fait suivre de réflexions qui, avant lui déjà, s’étaient présentées à l’esprit d’Horace. Ce n’est pas tout d’acquérir des richesses, môme à ce prix ; on s’expose encore à tout autant de soucis et de craintes pour les conserver. Horace supplie les dieux de le délivrer d’une fortune maintenue à ce prix :

Horum

Semper ego optarim pauperrimus esse bonorum

Quant à Juvénal, aux biens si péniblement gagnés et qu’il ne faudrait pas moins péniblement garder, il préférait cent fois le destin et le tonneau de Diogène. Pensée digne de celui qui s’est attaché à nous faire prendre en dégoût un vice aussi honteux que l’avarice. Et, comme péroraison naturelle, le poète termine par l’éloge de la tempérance et de la sobriété, ces vraies vertus du sage. Savoir se contenter du nécessaire et rejeter le superflu à la façon de Diogène, d’Epicure et de Socrate, voilà ce qui, selon lui, suffît au bonheur de l’homme ; c’est ainsi qu’il est en notre pouvoir de nous rendre indépendants du sort, et « de la Fortune, que nous avons seuls divinisée * ».

Mais le poëte connaît trop bien son temps et les hommes à qui il s’adresse ; il ne se fait pas illusion, et c’est avec l’accent d’une indignation réelle qu'il porte cette conclusion :

• Sat. I, 1 , 78 Ct 79,

1 V. 315 et 316. C’est une répétition de la tin de la satire X.

L’EXEMPLE

« Ce sont là, n'est-ce pas? des exemples bien austères? Eli bien ! imitons-les en y mêlant quelque chose de nos moeurs : élevons-nous jusqu’à la somme exigee par la loi d’Othon, et qui permet de s’asseoir sur un des quatorze gradins du théâtre. Mais vous froncez le sourcil , vous faites la grimace. Prenez donc la valeur de deux chevaliers; si vous voulez, triplez, quadruplez cette somme. Pour le coup, si vous n’étes pas content, si vos désirs s’étendent encore au delà, jamais les richesses de Crésus ni les trésors des Perses ne vous sauraient suffire, pas même l’opulence de l’alfranchi Narcisse, à qui l’empereur Claude a tout accordé, tout, même la mort de sa femme, quand Narcisse le pressa de la faire périr 1 . »

Telle est cette satire quatorzième, une des plus étendues du recueil , après ta sixième et la dixième, et certainement une des plus importantes au point de vue de l’intention morale. On a vu ce que Juvénal a su faire d’un lieu commun, d’un thème de rhétorique. Il l’a singulièrement poétisé,, enhobli, élevé. Les longueurs que l’on peut reprendre dans cette pièce, les défauts de composition qui la déparent, sont rachetés par de nombreuses et fortes qualités. C’est une harangue pleine de sublimes conseils, de salutaiies leçons, qui après dix-huit siècles n’ont rien perdu de leur à-propos. Elle est moins encore l’œuvre d’un poète que celle d’un sage.

Page 1