CHAPITRE XV
gué mes ancêtres, qu’il m’ait pris mon champ, qu'il ait arraché la pierre sacrée qui nous servait de limite, où chaque année je déposais mon offrande, do la bouillie et une large galette; qu’un debiteur s’obstine à ne pas rendre l’argent qu’il m’a emprunté, désavouant les tablettes que je lui présente, le billet écrit de sa main, pour obtenir un jugement, il faudra attendre qu'une année judiciaire s’écoule, et entendre les causes de tout un peuple de plaideurs avant que le tour de la mienne soit venu. Kt le jour même du procès, que d’ennuis! que de retards! que de fois on a disposé inutilement les sièges du tribunal! Voici que l'éloquent Céditius, notre juge, dépose sa tunique pour entrer dans le bain. Quant à Fuscus, il est allé... ailleurs '. Nous étions prêts, il faut s’en aller. Dans l’arène judiciaire les luttes traînent en longueur. Quant aux heureux mortels qui portent les armes et ceignent le baudrier, on leur assigne pour leur rendre justice les jours qu'eux-mêmes ont fixés. Ils n’ont pas à se ruiner comme nous, dont les procès ne finissent jamais 1 . »
Si les vers que nous venons de citer manquent d’élégance et de poésie, si parfois, en certains endroits, le style en est obscur et permet des interprétations diverses, en revanche ils jettent un jour très-vif sur les mœurs judiciaires de l’époque. Ils nous fournissent comme un supplément à ce courrier du Palais, ou si l’on aime mieux à ce courrier du Forum , le Forum qu’ailleurs déjà Juvénal nous a si spirituellement décrit *.
Ils sont passés et, depuis longtemps, les beaux temps où le Forum romain retentissait de l’éloquence des grands orateurs; Tacite, le contemporain de Juvénal, dans un traité célèbre \ nous a retracé éloquemment les causes de la décadence de cette éloquence. Aujourd’hui tout se réduit aux procès prosaïques de mur mitoyen ou, ce qui revient à peu près au même, de
1 Jam micluriente v. 46.
1 Sat. VU, v. 106-150.
• De oratoribu».
borne mitoyenne, et de poursuites de créanciers contre des débiteurs de mauvaise foi. On voit aussi, par le même passage, que les procès ne se jugeaient pas pendant toute l’année que par là môme ils s'accumulaient; delà les lenteurs qu’éprouvaient les plaideurs dont les affaires venaient au rôle en dernier lieu. Allaient-elles enfin être jugées, c’était de la part des juges d’incroyables lenteurs. Certains critiques et commentateurs de Juvénal ont voulu voir, — - le texte est d’une concision désespérante, — dans CéditiuS et Fuscus les avocats des deux parties prêts à plaider chacun sa cause, déposant déjà l’un sa tunique, attendu qu’il n’était pas permis de plaider autrement qu’en toge, et l’autre courant prendre ses précautions avant de parler à son tour. Quant à nous , nous avons préféré admettre que Juvénal ici fait une sortie satirique contre la manière dont les choses se passaient au tribunal des Centumvirs, abus qui coïncident singulièrement avec ce que nous dit Macrobe des mœurs incroyables des juges du temps de Lucilius et de la façon dont ils se comportaient à leur tribunal ! . Tous ces détails, qui sont
1 M.Th. Mommsen croit qu'à Rome ou n 'admettait les procès au rôle que du t" mars au 1 " septembre. ( Die llechl.sfrage zwisclten
Cirsar un U dem Scnal. Ans der AbhandL der liistor. philologisch. Gesellsch. in Breslau. l. Bd. 1857, », p. 21 sqq;) cité par M. dcSiebold, F.inlcitung zur XVI 1 * 3 '" Satire, note I.
3 Voici, selon Macrobe, ce qu’un certain C. Titius, partisan de ta loi Fannia, destinée à réprimer, vers l’an loi , le luxe de la table dit dans une harangue, qui avait pour but de faire adopter cette loi : il s'agit des mœurs de certains citoyens se rendant au Forum pour y prononcer des jugements: - Ils jouent aux dés, se parfument d'e-scnces et marchent entourés de prostituées.... puis ils se rendent au Forum afin de n’étre pas responsables dés procédures faites en leur absence. Chemin faisant, il n'est pas de ruelle dont ils ne remplissent les urinoirs pour soulager leur vessie chargée de vin. Ils arrivent au comice de mauvaise humeur et appellent