‹ Juvénal et ses satiresChapitre 33 sur 195 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

écrivains éminents de l’antiquité dont les bonnes intentions ne sauraient être contestées, il ne recule devant l’image et l’expression crues. Sans vouloir en aucune façon le justifier, faisons remarquer du moins, — et nous avons déjà eu occasion de nous expliquer à ce sujet dans notre introduction, — que la droiture de son cœur et la pureté de ses sentiments peuvent lui servir d’excuse. Juvénal ne se complaît pas comme Horace ou Martial, par exemple, à nous montrer le vice tout nu pour en rire ensuite, et satisfaire ainsi je ne sais quel secret penchant de libertin; il en parle, lui, en citoyen affligé, en moraliste indigné, et s’il l’étale à nos yeux, c’est, on l’a remarqué plus d'une fois, pour en inspirer l’horreur et le dégoût.

Voilà ce qu’il faut sans cesse se répéter en abordant certains passages de notre poète , et notamment ceux dont il va être question maintenant.

Parler de morceaux de cette nature, n’est pas chose aisée pour le critique. Si le latin dans les mots brave l’honnéteté, le lecteur français, et à bon droit, veut être respecté. Nous ne l’oublierons pas. Nous laisserons donc dans l’ombre ou nous indiquerons seulement ce qui ne saurait comporter le grand jour ou l’analyse; de même, sans pruderie exagérée, nous signalerons certains traits qui n’ont rien de dangereux après tout, si on les envisage avec calme et un cœur pur.

La deuxième satire laisse certainement beaucoup à désirer sous le rapport de la clarté comme sous celui du plan, quoi qu’en pensent de savants commentateurs toujours disposés à tout admirer chez leur auteur \

Elle est dirigée contre Domitien et l’aristocratie romaine du temps. L’on y attaque évidemment en

1 Ikimich, entre autres.

LES HOMMES ROMAINS

même temps que Domitien les nobles et les sénateurs de l’époque qui, pour plaire à César, avaient adopté ses mœurs. Qu’était-ce que Domitien ? Un monstre de cruauté, sans doute, mais, avant tout, un monstre d’hypocrisie. Je ne citerai qu’un seul trait à ce sujet, emprunté à Juvénal même, qui n’est ici que l’écho fidèle de l’histoire. Domitien avait été l’amant incestueux et adultère de Julie, fille de son frère Titus, mariée à Flavius Sabinus. Après l’avoir enlevée à son mari, séduite et rendue mère, il la força à un avortement qui causa sa mort 1 . Or, le croirait-on? ce fut dans le temps même où, par cette scandaleuse liaison, Domitien avait blessé tout ce qui restait encore d’honnêtes gens à Rome, qu’il eut l’insigne effronterie de sévir contre les mœurs du siècle et notamment contre l’adultère *.

Tel maître, tels valets, je veux dire tels sujets. Dans les temps de décadence et de servitude, tout se modèle sur le prince. De la cour, le mal gagne la ville. Donc, au temps de Domitien, plus encore qu’au temps de Néron, 'l’hypocrisie s était à l’ordre du jour; elle avait envahi les hautes classes de la société.

Ce qu’est pour Tartufe la religion chrétienne, un manteau dont il couvre aux yeux du monde les vilenies de son âme, le faux stoïcisme l’était pour les Tartufes du paganisme, à savoir un masque destiné à dérober aux regards du public leurs détestables passions. Juvénal les divise eu deux classes, ce semble, car le texte n’est rien moins que clair en cet endroit , en stoïciens que l’on pourrait appeler faux stoïciens cy-

1 Suétone raconte le même fait ( Domitien , c. xxii).

» Id-, i bid., c. vin.

* Voy. la deuxième satire de Perse, où ce vice est dépeint en trails aussi frappants que curieux.

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