‹ Juvénal et ses satiresChapitre 37 sur 195 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sitôt elle l’arrête, sourit et le confond. Larouia est le nom de cette inconnue. Esprit hardi, langue affilée, elle se contente d’abord de railler notre homme. On dirait Dorine en face de Tartufe. La satire ici encore se rapproche du drame. Laronia se félicite ironiquement d’appartenir à un siècle qui « a vu tomber du ciel un troisième Caton, capable de lutter contre la corruption universelle' ». Mais enfin, puisqu’il veut réveiller les lois et les décrets qui dorment, il est une loi qu’il faudrait évoquer tout d'abord, c’est la loi Scantinia.

Elle était dirigée contre ces prostitutions infâmes, venues de la Grèce et de l’Orient, et auxquelles nous faisions allusion au commencement de ce chapitre ; or, et c’était le comble de la honte et de l’hypocrisie, tous ces grands de Home si prompts à censurer les mœurs étaient souillés du vice odieux que cette môme loi poursuivait. Laronia, qui le sait bien, triomphe et s’empare de ce fait pour conclure que les femmes du temps valent mille fois mieux que les hommes; thèse fort contestable ainsi que nous le verrons bientôt. Quoi qu’il en soit, elle essaye de prouver son dire en femme qui ne craint guère d’appeier les choses par leur nom. Il nous est impossible de suivre l’impudique Laronia dans son argumentation si accablante, à la vérité, pour son interlocuteur, mais si épouvantable dans ses détails. Le charbon ardent dont parle le prophète de l’Ancien Testament ne suffirait pas pour purifier les lèvres qui auraient laissé échapper de tels propos, et la plume même se refuse à les transcrire, à plus forte raison, à les traduire *. La Macelte de Regnier est dé-

1 V. 38, 39 et 40.

• V. 49 et 50, 58-63.

LES HOMMES ROMAINS

passée en audace de langage, lin homme même, et le plus cynique, se compromettrait s’il hasardait les expressions et les images de Laronia, expressions, images d’une lille de joie de carrefour, disant son fait à des libertins hypocrites qui, en osant la blâmer, lui échauffent la bile. Mais, somme toute, Laronia a raison, est dans son droit quand elle sangle, en plein visage, ces stoïciens de rencontre réclamant contre les autres la sévérité des lois et donnant eux-mêmes l’exemple d’une vie abandonnée aux dernières turpitudes. Ils faisaient, à peu près tous, partie d’une sorte de confrérie infâme qui se réunissait à certaines époques périodiques sans doute, — le passage est fort obscur, — et ils parodiaient, à ce qu'il semble, les mystères de la bonne déesse ; mystères d’où les hommes étaient exclus et dont ils écartaient les femmes à leur tour. De là d’épouvantables orgies ayant leurs rites, leur cérémonial. Les adeptes y prenaient le costume féminin ; leur chevelure était enfermée dans des réseaux, le tricot bariolé remplaçait la toge; on se fardait le visage et l’on tenait des miroirs à la main. Le verre où l’on buvait à la ronde était un Priape. Cette fête avait son pontife, c’était un Galle adonné au service de l’impudique Cybèle. Là tout était profané, méconnu, confondu. C’était le renversement de la nature ’.

Le pinceau réaliste de Juvénal reproduit avec une vérité effrayante ces saturnales de la décadence romaine, qui font songer aux nuits de sabbat du moyen âge, ou à certaines mascarades du temps des Valois, de Henri III notamment, telles que nous les a retracées la muse indignée, mais trop libre, du calviniste d’Aubigné ’.

1 Voyez ses Trafiqua, p. 101 et 102, édit. Lalaunc (Paris, 1867).

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