CHAPITRE
Cependant on ne connaîtrait qu’imparfaiteraent, malgré tout ce qui précède, les mœurs effrayantes des Romains du temps, si on n’allait jusqu’au bout de la satire. Les hommes de cette déplorable époque n’étaient pas seulement hypocrites, efféminés, infâmes, comme nous venons de le voir; ils allaient plus loin encore, en ce sens qu’ils étalaient leur infamie au grand jour, la consacrant par des formes légales. La satire ici n’exagère nullement; elle parle absolument comme l’histoire. Au reste l’exemple, comme toujours, était venu d’en haut. Trente ou quarante ans auparavant, Néron, à bout de crimes et d’abominations, avait osé contracter en face du soleil, en pleine Rome et avec toutes les formalités en usage, une union sans précédent. Tacite', Suétone*, Dion Cassius \ l’ont racontée tout au long *.
Or, au temps du satirique et notamment sous le règne de Domitien, des horreurs de cette nature paraissaient avoir fait partie, en quelque sorte, des mœurs publiques. De là, chez Juvénal, au sujet d’un scandale du même genre et dont un certain Gracchus, un de ces infâmes
1 Ann., XV, xxxvu.
1 Nero, xxviii.
3 LX1II, xin.
1 Voici Je récit de Tacite : Ipse (Néron) per liclla nique inlicila fœdatus, nihil flagilii reliquernt, quo corruptior ageret, nisi paucos post dies uni ex Uto conlaminalorum grege cui nomen Pythagorx fuit, in modum snlemnium conjugiorum denupsisset. Indictum imperatori /lammeum; visi auspices , dos et genialis torus et faces nup- Utiles : cuncta denique speclala qwe etiam in femina nox operit.
Ou en est en quelque sorte honteux pour l'humanité, quand on songe que les abominations flétries ici par Tacite et Juvénal ont pu se perpétuer à travers les siècles et que des princes chrétiens ont souillé le trône de France de quelques-unes des horreurs que Néron et quantité de scs contemporains avait imaginées dans le délire de la débauche. Je renvoie pour cela le lecteur aux Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, édition Lalanne, p. 102 et 103.
LES HOMMES ROMAINS
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prêtres mentionnés plus haut, fut le héros, quelques vers que je n'ai pas le courage de traduire. Mais nulle part peut-être ne perce plus qu’ici, à travers l’énergie du coloris et la licence de l’expression, la patriotique douleur de l’écrivain forcé par son sujet à de si horribles révélations. Je n'en veux pour preuves que sa soudaine et éloquente apostrophe à l’auteur de la race romaine, autrefois si chaste, aujourd’hui si perverse ', suivie de ce cri d'indignation mêlé d’ironie : « Laissez faire, un temps viendra où ces unions se feront au grand jour; il leur faudra une publicité officielle *. » Et surtout ce mouvement passionné qui termine la pièce : « Que devront penser les grandes ombres, les ombres de Curius, des deux Scipions, celles de Fabricius, de Camille et de ces braves tombés à Crémèrc, et cette jeunesse que Cannes a moissonnée, victimes héroïques de tant de guerres; que devront-elles penser chaque fois qu’elles verront paraître une ombre telle que toi? « Puri- « fions-nous! s’écrieront-elles, des torches! du soufre! « des rameaux de laurier trempés dans l’eau lustrale ! » Malheureux Romains ! c’est donc à ce degré d’opprobre qu’il nous a fallu descendre ’ ! »
Voilà des accents sortis du cœur. Ils rappellent Tacite et le Dante. Jean -Jacques Rousseau, dans sa fameuse apostrophe à Fabricius, s’en est peut-être inspiré. Qui donc, après les avoir entendus, oserait suspecter la sincérité de Juvénal? Sa grande âme de
. . . Liceat modo viverc; fient.
Fient ista palam, cupient et i» acta referri.
(V. 135 et I3G.)