CHAPITRE III
vieux Romain, de Romain austère, n’y respire-t-elle pas tout entière '?
La deuxième satire nous peint, d’une manière générale, la dépravation des hommes du temps; et c’est par groupes, en quelque sorte, et en public, après tout, — témoin les fêtes de la bonne déesse, — qu’on les voit se livrer au vice infâme que l’on sait.
Juvénal, dans sa neuvième satire, qu’on peut intituler Nœvolus, est revenu sur ce triste sujet, preuve évidente de l’universalité du mal. Ici il s’agit plutôt de faits isolés, individuels, se pratiquant dans l’ombre de la vie privée ; mais quelle lumière ils jettent
1 Je regarde avec M. Ribbeck comme apocryphes, et par conséqueut je n'en rends pas compte, les six vers (143-149) où, après avoir signalé l'union épouvantable de Gracchus, on flétrit le même personnage pour s'être donné en spectacle dans une arène de gladiateurs. M. Ribbeck ( Dtr echle uncl drr unechtc Juvenal, p. 104 et 105) fait remarquer avec raison combien il est peu vraisemblable qu'après la peinture pleine de verve et d'ironie que l’un sait, il y ait eu place encore pour des vers d'un style d'ailleurs déplorable et sans rapport aucun avec ce qui précède; Juvenal ne pouvait pas avancer qu'un noble qui se faisait gladiateur dépassait en horreur le prêtre de Mars adonné à des vices effrayants et engagé dans les liens d'une union contre nature. M. Ribbeck, textes en main, établit, avec beaucoup de vraisemblance, que le passage en question ne peut être qu'une copie maladroite d'un tres-heau passage de la huitième satire, où il est en effet question d'un Gracchus qui a oublié sa dignité de noble jusqu'à se faire gladiateur. C’est le nom de Gracchus, souvent répété dans la deuxième satire, qui, selon le philologue allemand, aurait donné lieu à cet insipide plagiat.
J Sat. IX.
LES HOMMES ROMAINS
encore sur les mœurs du temps! et que d’esprit et d'art l 'écrivain déploie dans la manière dont il décrit et présente des choses si hideuses en elles-mêmes! « Il u faut fermer les yeux, dit un commentateur allemand « de notre poète, sur ce qui fait l’objet de cette satire, « et ne se préoccuper que de la manière dont le sujet « est traité. Cette satire peut être rangée parmi les plus « obscènes, qt néanmoins, quelques traits exceptés, on « peut la lire avec moins de scrupules que maints pasci sages d’Horace, de Martial, de Catulle ou de la Bi- « ble... Le poète y prend tout simplement les choses « par leur côté risihle et méprisable »
Cette remarque est très-juste. Il est certain que nulle partie satirique n’a déployé plus À' humour et de malicieuse ironie que dans cette pièce, soit qu’il donne la parole à Nævolus, soit qu’il lui réplique à sa façon ; car la satire tout entière est écrite sous forme de dialogue.
Ce Nævolus est en effet le triste héros de la pièce ; c’est un type honteux du temps. Aussi pauvre que dépourvu de sens moral, il fait du vice dont il s’agit sa profession, son gagne-pain. Il a ses clients, ou plutôt son client. Par une apostrophe soudaine, pleine de vivacité et de traits mordants, Juvénal, qui est censé voir passer Nævolus dans la rue et le connaître, l’arrête et le fait poser devant nous : D’où lui vient cet air soucieux et sombre? Le voilà tout changé. Qu’est devenue sa gaieté d’autrefois? pourquoi ce visage pâle, cet air négligé? Son front semble révéler les tourments secrets de son âme.
Et voici que notre homme choisit aussitôt son interlocuteur pour confident. Il le met au courant de scs misères, de sa détresse. Il y a là des révélations passa-
1 llcinrich, Satire Juvenatü mm commenter., t. II, p. 363 ( flonnx , 1839Ï.