CHAPITRE
blement curieuses; c'est tout un chapitre à ajouter à l'histoire des mœurs privées du temps. Nævolus envie naïvement le sort d’un grand nombre de ses semblables, à qui leur honnête métier a rapporté gros. Mais à lui, que lui en revient-il? De temps à autre quelque cape grossière, d'une laine épaisse, pour ménager sa toge, ou une pièce d’argent de bas aloi; les débauchés à qui il a affaire sont tous des ladres, toujours prêts à rappeler, à supputer leurs moindres dons, à économiser sur la passion qui les ronge', oubliant trop facilement que leur personne n’a précisément rien de commun en fait de beauté et de jeunesse avec celle de l’échanson des dieux. Donc, de compensation, il n’y en a pas. Puis, après quelques détails d’une crudité atroce, et qu’il est impossible de citer, voire même d’indiquer, on a cette vive et éloquente apostrophe è son riche et avare protecteur :
« Moineau lascif, à qui réserves-tu tant de coteaux, tant de plaines que tu possèdes en Apulie, des prairies si vastes qu'elles fatigueraient le vol d'un milan? Le territoire de Trifolium, la montagne qui domine Cumes et le Gaurus aux flancs caverueux te fournissent leurs raisins. Qui possède plus de jarres de vins bouchées avec la poix et mises de côté pour un avenir lointain ? Aurait-ce donc été une si grande affaire que de donner quelques arpents à tou client aux abois? Le prêtre de Cybèlc aux bruyantes cymbales, ton ami, a-t-il donc plus que moi mérité qu’on lui léguât ce jeune esclave rustique, sa mère et leur chaumière, et le petit chien qui folâtre avec eux ? » Impertinent, me répond-on, « tu m’assommes avec tes demandes. ■> Mais j’ai mon loyer à payer, et il me crie : Demande... il me faut acheter un second esclave, un seul ne me suffit pas; je serai forcé de les nourrir tous les deux, et que faire quaud la bise soufflera ? Que dire à mes esclaves sans souliers et sans tunique quand l'aquilon sifflera eu
. . . Jam nec morbo donare paraît.
(Sat. IX, 49.)
LES HOMMES ROMAINS. C5
décembre ? Leur dirai-je : Patientez et attendez le retour des cigales 1 ? »
Quelque indigne que soit le personnage de Nævolus, on éprouve pour ce malheureux, à qui son triste métier ne rapporte même pas de quoi payer son loyer, une sorte de pitié hésitante, comme celle qu’on ressent pour une certaine classe de femmes perdues; et, du protecteur et du protégé, le plus méprisable, c’est encore le premier dont les penchants hideux ne sont égalés que par sa ladrerie et son égoïsme. Ils devaient être nombreux, au temps de Juvénal, ces propriétaires d'immenses domaines, enterres, en vignobles, en prés, vivant dans l’abondance et le luxe, mais refusant souvent le nécessaire à l’objet de leurs détestables passions. Je ne voudrais pas affirmer que de nos jours, où ont à peu près disparu, Dieu merci, les mœurs que flétrit ici Juvénal, il ne se rencontre plus de ces vieillards opulents, lubriques et avares, prêts à marchander à la malheureuse que la faim aura jetée sur leur chemin et dont ils abusent les quelques écus indispensables à l’extinction d’une dette criarde ou à l’entretien de l'unique servante qu’elle peut avoir. On ne sait que trop ce dont l’avarice est capable.
Veut-on maintenant un autre signe du temps? Une nouvelle révélation de Nævolus va nous l’indiquer. La vie conjugale et de famille était tombée si bas que, pour échapper aux rigueurs d’une certaine loi qui enlevait, le droit d’hériter aux légataires privés de postérité *, on avait recours à de honteux manèges. D’indignes maris fermaient les yeux sur les faits et gestes de
1 La loi Pappia-Popp.ro.