‹ Juvénal et ses satiresChapitre 41 sur 195 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

certains amis de la maison, se fiant à la mystérieuse activité de ces derniers pour ne pas tomber sous le coup de la loi en question.

Nævolus, sorte d’ignoble Janus humain à double face, reproche à son ingrat patrou ce nouveau service qu’il lui a rendu, et qu’il lui rend tous les jours encore, sans en être mieux récompensé que pour les autres. Tout cela est rappelé en des termes spirituellement cyniques, mais ne comportant pas la traduction '. Par la voix de Nævolus, qui la révèle, le satirique flagelle cette nouvelle honte de son temps.

S’il fallait s’en rapporter, chez nous, au roman contemporain qui a la prétention d’être le miroir où se reflètent les mœurs et les vices de la société, les hideuses connivences maritales dont nous venons de parler n’auraient pas pleinement disparu avec l’empire romain. A en croire l’auteur de la Comédie humaine, la peur de voir lui échapper la dot de sa femme dans le cas où elle viendrait à mourir sans héritiers directs, aurait poussé plus d’un mari de nos jours, descendant en droite ligue de ceux dont nous parle Juvénal, à s'assurer c’està-dire à se créer, sans trop de scrupules et moyennant une louable tolérance, une famille factice, et à sacrifier de la sorte son honneur à sa cupidité. Balzac nous introduit dans plus d’un intérieur où les choses se passent à peu près de la même façon que dans le ménage où figure Nævolus. Et je ne sache pas de commentaire plus éloquent et plus triste à la fois du passage qui vient de nous occuper que certains chapitres des Petites Misères conjugales , des Parents pauvres ou de la Physiologie du mariage.

’ En Auvergne, dit-on, les paysans, peres de famille, appellent cela s’assurer.

LES HOMMES ROMAINS

Après son horrible confidence, qui est à elle seule tout un tableau de mœurs, Nævolus supplie son prétendu interlocuteur de lui garder le secret, par ce motif que si de telles révélations venaient jamais à l’oreille de son client, ou pour mieux dire de son patron, c’en serait fait de Nævolus.

Cette crainte, qu'on explique encore longuement, ne se comprend que trop. Tenir en sa main le crime ou les turpitudes d’un homme puissant, lors môme qu’on en est le complice, est toujours chose dangereuse, surtout pour un pauvre diable; c’est se trouver sous la menace continuelle d’une épée de Damoclès. Juvénal n’entend nullement s’engager à la discrétion. Il se moque de la naïveté et de la simplicité de Nævolus, qui a pu un instant s’imaginer que des horreurs comme celles dont il s’agit pouvaient rester cachées dans la maison d’un riche, où, selon le proverbe, les murs mômes ont des oreilles et des yeux. De là cette réponse dédaigneuse, ironique, pleine de vérité, comme aussi de curieux traits de mœurs :

« O Corydon, Corydon! pcuses-tu qu’il puisse y avoir quelque chose de secret chez un riche ? Mettons que ses esclaves se taisent, ses chevaux, son chien, ses portes, ses murs de marbre même prendraient la parole pour le dénoncer. Ferme portes et fenêtres, bouche toutes les fentes avec de la toile, éteins les lumières , renvoie tout le monde , qu’il n’ait même personne auprès de lui; néanmoins, ce qu’il faisait cette nuit, le coq n’aura pas chanté deux fois, que déjà le cabaretier du coin le saura bien avant le point du jour; il le saura avec toutes les broderies qu’y auront ajoutées l’esclave copiste, les chefs de cuisine et les écuyers tranchants. Quels sont les crimes qu'ils se font faute d’attribuer à leur mattre quand ils veulent se venger par des clabaudages des étrivières reçues ? En plein carrefour même tu trouveras des ivrognes qui, d’une voix avinée, que tu le veuilles ou non, te fatigueront les oreilles de ce déplaisant récit. C’est à ces gens-là qu’il faut demauder le secret que tu me conjurais

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