‹ Juvénal et ses satiresChapitre 42 sur 195 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

de garder; c’est eu* qu’il faut prier de se taire; mais sois convaincu qu’ils trouvent plus de plaisir à trahir un secret qu’à boire du falerne volé, à en boire autant qu’en buvait Saufeia sacrifiant pour le peuple'. »

Quelque puissant, quelque riche que l’on soit, on ne saurait dérober un acte quelconque de la vie privée à la malignité ni à l’indiscrétion des gens de la maison, surtout si, comme dans le cas présent, cet acte est condamnable au premier chef. La valetaille a toujours été la môme. L’ennemi, c’est le maître; se venger des étrïvières reçues ou des humiliations supportées, sera toujours le plaisir le plus doux. Nos maîtres d’hôtel et nos valets de pied valent bien, sous le rapport de l’indiscrétion, les carptores et les archimagiri des Romains; et chez nous, l’esclave copiste ou le librarius est souvent remplacé avec avantage par l’homme d’affaires ou le secrétaire particulier de la maison, ou bien encore et surtout par quelque membre de l’honorable corporation des portieis, propagateurs actifs, comme chacun sait, de tous les biuits mystérieux, de tous les commérages du logis; ils les colportent charitablement comme les domestiques des grandes maisons romaines au temps de notre satirique et avec force enjolivements et commentaires chez le marchand de vin du coiu, le caupo de Juvénal; et il aura, lui aussi, la primeur de toutes les rumeurs malveillantes, vraies ou fausses. Tous ces gens-là, aujourd’hui encore, quel que soit leur faible pour telle dive bouteille de grand cru dérobée à leur maître, préféreront cent fois pourtant, à l’instar de leurs aïeux du premier siècle de l’empire, le plaisir de savourer à petite gorgée quelque cancan bien compromettant pour l’honneur et la considération de

LES HOMMES ROMAINS

celui qu’ils servent. Aussi rien de plus moral ni de plus sensé à la fois que la conclusion du poète ; c’est une maxime de la vie pratique applicable en tout temps et en tout pays : « Il faut vivre d’une manière irréprochable pour mille et mille raisons; mais surtout pour pouvoir mépriser les propos des domestiques. Le maître qui consent à dépendre de ceux qu’il nourrit de son pain et paye de son argent est encore plus misérable qu’eux *. »

Nævolus reconnaît ce qu’il y a de sage dans les paroles de sou interlocuteur. Mais pour ce qui le regarde en particulier, et vu la triste situation où il est réduit, il aimerait mieux un conseil plus pratique; car enfin la vie passe vite et la vieillesse arrive sans que l’on y pense. Encore une fois que doit-il faire? quel parti prendre ?

Juvénal connaît trop notre homme pour essayer de le convertir. Il sent bien que Nævolus est trop enfoncé dans le bourbier du vice, que sa nature est trop dégradée pour qu'on puisse jamais songer à le corriger. Le satirique offre à Nævolus des consolations dignes de Nævolus; il lui ouvre par conséquent des perspectives bien faites pour séduire un homme de cette espèce. Il

< V. US, 119, 123 et 123. Je supprime ici, comme formant une insupportable tautologie, les vers 120 121, que Jahn avec raison a mis entre crochets :

Praelpue cane «i» (ou encore cauiis: ut linçucu manciplorum Contemnas , nam ttngua malt pars pexsima terri.

Mais c’est bien à tort, selon nous, que M. Ribbeck retranche encore comme étant interpolés les quatre derniers vers du morceau que nous venons de citer (IJer echte und der nntchleJuvenal , p. 112); c’est procéder d’une manière trop radicale. Ils ne sont pas sans doute d’une latinité parfaite mais cela n’est pas une raison suftisanle pour conclure à leur non-authenticité.

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