CHAPITRE III
est en effet des vices si ignobles qu’ils ne peuvent pas exciter l’indignation du moraliste ; ils ont tout au plus droit à ses dédains et à ses railleries. De là cette réplique du poète, quelque peu verte dans son expression et ses détails, mais d’un grand effet moral, selon nous; elle en dit plus long sur les mœurs déplorables que l’on flétrit ici que les tirades les plus étendues : « Calme-toi, Nævolus, les gens de ton espèce trouveront toujours des amis complaisants, tant que les sept collines seront debout. Rome est le rendez-vous où accourent de toutes parts en voiture et en bateau tous les efféminés qui se grattent la tète avec un seul doigt 1 . Tes affaires iront mieux dans l’avenir. Tu n’as pour cela qu’à mâcher des herbes stimulantes *. »
Le dernier mot reste à Nævolus. L’avis qu'on lui donne ne lui sourit qu’à moitié ; s’abandonner au vice qui est son gagne-pain, il ne demande pas mieux; mais à la condition pourtant que ce vice lui procurera l’aisance; et le voici qui forme des vœux avec une naïve impertinence et rêve un intérieur et une sorte de train de maison qui serait le résultat de son honnête industrie. Pourquoi ne lui serait-il pas donné aussi bien qu’à tant d’autres de ses pareils de devenir l’heureux possesseur de vingt mille sesterces placés sur de bons gages, d’avoir deux vigoureux esclaves attachés au service de sa personne pour se faire porter en litière dans les rues de Rome? Il voudrait bien aussi de l’argenterie, des tableaux et autres objets d’art, que sais-je encore ?
Les rentes, les hôtels, les équipages et les laquais de
Ce geste habituel il Jules César passait à Rome pour être un des signes caractéristiques des débauchés.
LES HOMMES ROMAINS
nos héroïnes du demi-monde, quelque scandaleux que cela nous paraisse, et à bon droit, accusent pourtant une perversité moins grande dans les mœurs de nos jours qu’un Nævolus enrichi par son dégoûtant métier, qui donne, à lui seul, la mesure de la dépravation de l’époque.
Hypocrites et infâmes, voilà donc, pour nous résumer, ce qu’étaient la plupart des hommes du temps. Tout en accordant qu’un des caractères de la satire soit de grossir les choses et de charger les couleurs, il est impossible de nier ce qu’il y a de vrai dans le fond des peintures de notre satirique. Les accusations contre son siècle, les historiens, les poètes et les littérateurs du temps les confirment pleinement, unanimement.
Les femmes de la même époque valaient-elles mieux que les hommes ? C’est un point sur lequel Juvénal va nous édifier dans le chapitre qui suit.