CHAPITRE IV
autre critique encore. Pourquoi, par exemple, faut-il que le poëte, par la crainte mal entendue de diminuer l’intérêt de son sujet, ait commis ici une véritable injustice en omettant de nous parler des femmes vertueuses de son temps? Quelque corrompu que soit un siècle, il ne l’est pourtant jamais au point de ne pouvoir offrir quelque bon exemple à citer à côté de la dépravation générale. L’histoire, aussi bien qu’un grand nombre d’inscriptions recueillies sur des tombeaux 1 , atteste que le premier et le deuxième siècle de l’empire avaient produit dans les classes supérieures, comme dans les classes moyennes de la société, des femmes dignes de tous nos respects; véritables modèles d’épouses, de filles et de mères, et ne le cédant aux Romaines du vieux temps ni en fidélité, ni en modestie, ni en chasteté \ En opposant quelques-unes de ces femmes, l’honneur de leur sexe, au grand nombre de celles qui se signalaient alors par leur dépravation, le poëte, par ce contraste aussi consolant qu’il eût été équitable, aurait échappé au soupçon qu’on a fait quelquefois peser sur lui, bien à tort selon nous \ d’avoir été l’ennemi systématique des femmes et de n’avoir écrit cette satire que pour donner un libre coure à sa haiue.
Voilà les défauts que le critique a le droit et le devoir de relever dans la pièce qui va nous occuper; mais ces défauts sont effacés et amplement rachetés par les nombreuses qualités de cette satire magnifique, d’un souffle si puissant, d’une vigueur, d’un éclat, d’une
1 Voyez M. Fricdlànder : Darstellungen nus (1er Sitlengeschichte Roms, etc., t. Il, p. 303.
1 Voyez Tacite, Ann., XV, lxiv ; XXI, x sq. ; XVI, xxx, xxxiv. — I’linc, Episl., III, xvi.
J M. de Siébold réfute victorieusement cette accusation ( Sat . VI, Einleitung , outrage cité).
LES FEMMES ROMAINES. 7
verve incomparables, d’un style magistral, atteignant le plus souvent à des beautés de premier ordre, inspirées, malgré quelques hyperboles inhérentes au genre, par cette sainte indignation qui partout met la plume à la main du poète.
Avant d’entamer son terrible sujet, Juvénal jette un regard en arrière, et cherche à se représenter, pour nous les peindre d’abord, la simplicité et l’innocence des premiers hommes. Il y a là une fraîcheur de couleurs, une vérité de sentiments et d’evprcssions, qui font songer à certains tableaux de Lucrèce 1 * * * et de Jean- Jacques Rousseau 1 . Voici ce grave et sévère début, qui forme, avec tout ce qui suivra, un éloquent contraste :
• Je crois fermement que la chasteté habita jadis le monde sous le règne de Saturne, qu’on l'y vit longtemps lorsque les froides cavernes servaient d’abri commun au foyer, aux dieux Lares, aux pasteurs et aux troupeaux ; que l’épouse, errant sur les montagnes, étendait pour son compagnon un lit de feuillages et d’herbes couvert de la peau des bêtes féroces, leurs voisines. Celte femme-là, vous ne lui ressemblez guère, 6 Cynthia *, ni vous non plus, Lesbie*, dont les yeux se ternirent à pleurer la mort d’un moineau. Plus sauvage que son mari, qui près d’elle se gorgeait de glands, elle abreuvait à ses mamelles gonflées ses Gis déjà robustes. Dans cette enfance du monde et sous un ciel récemment créé, ils vivaient autrement que nous, ces hommes qui pour naître avaient brisé l'écorce des chênes, ou qui, pétris d'argile, n'avaient eu ni père ni mère 5 . •
Mais depuis que s’est-il passé? Le monde s’est de
1 Voyez sa ravissante peinture des premiers temps de l’humanité. De Rcr. nalur., v. 905-1026.
1 Voy. surtout le fameux morceau sur la formation des sociétés daus le Discours sur l'inégalité des conditions.
J Aimée du poète Properce.
* Maîtresse de Catulle. Conf. Catull., 1. III, xvm.
'• Hat. VI, V. 1-21.