CHAPITRE IV
plus en plus dépravé. A l’âge d’or ont succédé l’âge d’argent, l’âge de fer, l’âge d’airain. Rome, capitale du monde, succombe sous la corruption.
Et, s’adressant à son ami Posthumus, le poète lui demande si c’est en pareil temps qu’il songe à se marier? Se marier ! mais mieux vaudrait se pendre ou se noyer; se marier! quand les femmes honnêtes et pures sont si rares, quand dans les provinces, et même au sein des campagnes, elles ne sont pas moins perverties qu’à Rome. Où trouver une femme que l’on puisse aimer sans crainte ? Que Posthumus se donne seulement la peine d’entrer dans un théâtre ou quelque autre lieu public, partout où l’on chante, où l’on danse, où se joue la tragédie, la comédie, la pantomime, et il trouvera les gradins garnis de spectatrices qui n’ont d’yeux et d’oreilles que pour tous ces histrions, célèbres ou obscurs, dont elles ont fait ou sont prêtes à faire leurs amants. Les grandes dames se donnent aux chanteurs ou aux tragédiens, les petites bourgeoises recherchent des acteurs plus humbles, ceux qui ligurent dans les atcllanes ou dans les cirques. Voilà les hommes à qui l’on s’attache de préférence. Pour plaire aux élégantes et aux célébrités du jour, il faut être le chanteur Chrysogonc, le joueur de flûte Ambrosius, le joueur de lyre Échion, le mime Urbicus ou Bathylle, ou bien encore le gladiateur Euryalus. Faut-il donc s’empresser de s’engager dans les liens du mariage pour avoir le plaisir de donner son nom au rejeton de quelqu’un de ces héros des planches et de l’arène '?
Voilà certes une manière vive et spirituelle d’entrer dans son sujet. Et tout de suite, pour confirmer ce
1 Conf., V. 60-82.
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LES FEMMES ROMAINES
qu’il avance, le satirique nous raconte l'histoire scandaleuse d’une grande dame de l’époque, mariée à un sénateur, et qui s’était fait enlever par un gladiateur. Le récit de cet enlèvement, qui sert en quelque sorte d’exorde au réquisitoire lancé par le poBte contre les femmes contemporaines, est plein de malice et d’esprit. On suit le couple amoureux dans toutes scs pérégrinations, sur terre et sur mer. Hippia, c’est le nom de la grande dame, agit comme ses semblables de tous les temps, — et le nôtre aussi a ses Hippia; — elle oublie pour celui qui a su la charmer tout ce qui d’ordinaire retient le cœur d’une femme; elle ne donne un regret ni à ses sœurs, ni à son mari, ni à ses enfants. Née daus l’opulence, elle supporte sans sourciller, elle, la sybarite d’autrefois, les mille et mille privations inhérentes aux voyages. « Elle affronte avec intrépidité la mer de Toscane et les ondes mugissantes de celle d’Ionie ; elle reste inébranlable au milieu de toutes ces mers qu’il lui faut franchir. Ah! si elles doivent s’exposer pour une cause honnête et légitime, c’est alors que la terreur glace les femmes, que leurs genoux tremblent et fléchissent. Elles n’ont du courage que lorsqu’il s’agit de se déshonorer. Lorsqu’un mari l’exige, oh ! alors, combien il est dur de s’embarquer 1 L’odeur de la sentine incommode ; la mer donne des nausées. Un mari, on vomira sans façon sur lui ; avec un galant, c’est différent, on dîne de bon appétit, et, au milieu des matelots, on circule sur le pont, on prend plaisir à manier les rudes cordages ' . »
Le théâtre et le roman moderne, s’ils avaient à représenter une situation de ce genre, — et ce ne sont pas