‹ Juvénal et ses satiresChapitre 47 sur 195 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

précisément les exemples de ces sortes d’enlèvement qui manquent dans notre grand monde comme dans la haute bourgeoisie, — ne désavoueraient pas ces détails si vrais et si comiques sur la différence de conduite que tient une Hippia, selon qu’elle voyage avec un mari ou un amant. Le sans-gêne est toujours réservé au mari; les bonnes grâces, on ne les prodigue qu’à son heureux rival. Avec le mari tout déplaît, tout sourit avec l’amant.

Mais le dernier trait du tableau vaut son pesant d’or; le gladiateur, à qui s’est donnée notre grande dame romaine, vous pensez, sans doute, qu’il a dû la séduire et la fasciner par la beauté et les charmes de sa personne? Détrompez-vous : il était vieux et laid, «mais c’était un gladiateur; si Sergius eût renoncé à sa profession, il n'eût plus été pour elle, et encore, qu’un autre mari : c’est le fer qu’elles aiment. Ferrum est quod amant'.»

Les femmes ont toujours été ainsi faites ; c’est l'étrange, l’extraordinaire, l’inusité qui les séduit. Le caprice chez la femme se constate mais ne se discute pas. Ecoutez La Bruyère sur ce chapitre : « A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n’y a personne qui ne doute que ce soit un héros qui doit la charmer un jour. Son choix est fait. C’est un petit monstre qui manque d’esprit*. »

Mais qu’est-ce que l’exemple d’IIippia, quelque condamnable qu’elle soit au point de vue de la dépravation des mœurs, à côté de la conduite ignoblement scandaleuse qu’uue femme appartenant au rang le plus élevé de la société romaine n’avait pas craint d’étaler, il y a

’ La Uruycre, des Femmes.

LES FEMMES ROMAINES

quelques années à peine, aux yeux de l’univers stupéfait ? Il ne s’agit plus ici de la femme d’un sénateur seulement, abandonnant sa famille pour un Sergius, mais de l’épouse d’un César, transformée tout simplement en une prostituée des rues.

Tacite *, Suétone a , Dion Cassius *, nous ont tour à tour raconté les déportements de Messaline dont le nom est devenu synonyme de luxure, mais aucun de ces trois historiens n’a égalé le tableau immortel qu’en a tracé notre poëte. On lui pardonne volontiers la crudité de certains détails, l’audace inouïe de quelques expressions, en faveur de ce que l’on peut appeler les terribles beautés de l’ensemble. Voyez Messaline, aussitôt que l’empereur Claude sou époux est endormi, courant changer, affublée d’un déguisement qui la rende méconnaissable, contre la couche des Césars le grabat des mauvais lieux ; et là, pour assouvir ses instincts sans pareils, là, les seins soutenus par une bandelette d’or, s’abandonnant à qui la veut, elle, la femme de César et la mère du noble Britannicus, et ne se retirant qu’à regret, la dernière, toute brûlante encore du feu de ses détestables passions, et revenant, les yeux éteints et enfumée par la lumière infecte de la lampe qui a éclairé ses débauches, porter jusque sur l’oreiller de Claude les odeurs de la sentine qu’elle vient de quitter: tout cela forme une peinture qui se grave d’elle-mêiue dans l’imagination du lecteur et qu’on n’oublie plus *.

1 Ann.. XI, 12, 20. 27, 31.

* Claude, 26, 29.

' LX, xiv, seq.

‘ Quid prirata domus, quid fecerit Hippia, curas P Respice rivales Divorum ; Claudius audi Qu , t tuleril. Dormire t finira quitm senscrat uxor, A usa Palatino tejetem pru-ferrc cubili.

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