CHAPITRE IV
Le voisin a-t-il quelque chose qu’elle ne possède pas, elle ; vite il faut qu’on le lui procure. En plein hiver, alors que la mer n’est pas tenable, son mari doit partir pour lui rapporter de superbes coupes de cristal, des vases précieux, des diamants. 11 y a de par le monde un certain diamant célèbre, jadis porté par Bérénice, sœur et amante incestueuse du roi des Juifs Agrippa: c’est celui-là qu’il lui faut
Voilà des traits de caractère bien accusés et qui se retrouvent en tout temps. Nous avons, nous aussi, nos Bibula, et bien des Sertorius modernes savent à quoi s’en tenir sur les exigences incessantes de leurs femmes ou de leurs maîtresses. Mais c’est surtout dans un certain monde féminin beaucoup trop célèbre, hélas! de notre époque, que les Bibula se sont perpétuées, monde qui se plaît à eulacer dans ses filets tantôt des fils de famille, tantôt, chose plus déplorable encore, des hommes engagés dans des liens légitimes; ceux-là doivent fournir aux fantaisies de ces dames : hôtels, équipages, châteaux, meubles luxueux, parures, riches toilettes, bronzes, tableaux, objets d’art de toute sorte, tout cela doit leur être prodigué. Le moment de l’abandon venu, elles auront du moins de quoi se consoler, absolument comme leurs aïeules de Rome.
On voit à quoi peut entraîner comme épouse ou comme amante une femme fantasque. Juvénal est donc eu droit de supposer que ce n’est pas une femme de ce genre que voudrait épouser Posthumus. Il n’ose pas lui conseiller davantage de contracter union avec telle ou telle Romaine qui se targuerait trop de ses ancêtres, dût-elle avoir toutes les qualités imaginables.
■ Conf. V. 142 - 160 .
LES FEMMES ROMAINES
Nous voici maintenant en face d’un type nouveau et tel qu’il se présente dans toutes les sociétés. Ce type, c’est celui de la femme orgueilleuse.
• Suppose une femme belle, honnête, riche, féconde, mais qui étale dans ses portiques les portraits de ses aïeux , une femme plus chaste que ces Sabines qui, les cheveux épars, se jetèrent entre les combattants (oiseau rare dans ce monde autant qu'un cygne noir). Eh bien ! malgré toutes ces perfections, je n'en voudrais pas pour femme. Oui, j’aimerais mieux mille fois une paysanne de Venousc que vous, ô Cornelie, vous la mère des Gracques, si avec vos sublimes vertus vous m’apportiez vos airs arrogants et si vou» comptiez dans votre dot les triomphes de vos ancêtres. Loin d’ici, de grâce, votre Annibal, votre Syphax forcé, dans son camp. Déménagez avec tout votre bagage carthaginois... Est-il vertu ou beauté si parfaite qui vaille l’ennui de s’entendre toujours reprocher la chance de posséder tant de perfections? Ces rares et précieuses qualités perdent tout leur charme si cette morgue, qui empoisonne tout, vous fait avaler plus d'absinthe que de miel. Quel est l'homme assez dévoué pour ne pas prendre en horreur l'objet de scs louanges si passionnées et pour ne pas la détester au moins sept heures par jour* ?»
Voilà des vers que devrait méditer l’imprudent qui, sans nom ou sans fortune, serait à la veille d’épouser l’héritière de quelque grand nom historique, ou bien la fille d’un simple gentilhomme, voire môme telle ou telle riche bourgeoise entichée de l’ancienneté et de l’honorabilité prétendues de sa famille. Une fois l’union contractée, notre homme, au moindre trouble survenu dans le ménage, devra s’attendre à ces airs arrogants, à ce grande supercilium dont parle Juvénal, et se résigner à entendre sa Coruélie lui rappeler, en s’en tar-
1 V. 162-184. M. Ribbeck rejette les six derniers vers de ce passage, qui nous paraissent, au contraire, tout à fait dignes de la manière de Juvénal.
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