‹ Juvénal et ses satiresChapitre 50 sur 195 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

guant, les noms, les titres, les faits et gestes de ses aïeux. C’est l'éternelle histoire de Georges Dandin. Le dernier trait de cette peinture fait songer à ce passage de La Bruyère, avec lequel Juvénal, comme moraliste et observateur, a plus d’affinité qu'on ne croit: « Il y a peu de femmes si parfaites qu’elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d’avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n’en a point ’. » Boileau, dans sa dixième satire, intitulée les Femmes et qui est tout entière inspirée de Juvénal, comme nous aurons plus d’une fois occasion de le constater, Boileau a reproduit avec bonheur tous ces traits touchant la femme orgueilleuse.

« Si quelque objet pareil chez moi, deçà les monts,

Pour m’épouser entrait avec tous ces grands noms,

Le sourcil rehaussé d’orgueilleuses chimères :

Je lui dirais bientôt : Je connais tous vos pères,

Je sais qu’ils ont brillé dans ce fameux combat Où sous l’un des Valois Enghien sauva l’État.

D’Hozier n’en convient pas; mais, quoi qu’il en puisse être,

Je ne suis point si sot que d’épouser mon maître.

Ainsi dune, au plutôt, délogeant de ces lieux,

Allez, princesse, allez avec tous vos aïeux,

Sur les pompeux débris des lances espagnoles,

Coucher si vous voulez aux champs de Cerisoles ;

Ma maison ni mou lit ne sont point faits pour vous. •

L’orgueil chez une femme est un défaut grave sans doute, mais ce n’en est peut-être pas le plus insupportable : est-il rien de plus ennuyeux pour un mari, se demande ensuite notre poêle, qu’une femme atteinte de la manie d’imiter les Grecs?

C’était là,- en effet, une sorte de maladie de l’époque.

1 Des Femmes.

LES FEMMES ROMAINES

La Grèce en tout donnait )e ton à Rome. Ses mœurs, ses habitudes, sa langue, étaient devenues la langue, les mœurs, les habitudes des Romains. Rome avait eu sa grécomanie comme, au dix-huitième siècle, la France son anglomanie, et l’Allemagne sa gallomanie. Cette grécomanie révolte le patriotisme du satirique; il s’en indigne et s’en moque à la fois. Aujourd’hui une femme se croit dépourvue de beauté si elle n’a l’air grec, quoique née en Toscane, et le ton d’une Athénienne pure, lors même qu’elle est de Sulmone; qu’on sache donc avant tout sa langue maternelle. Mais point du tout : n c’est en grec que les femmes s’effrayent, se mettent en colère, s'égayent, s’inquiètent, c’est en grec qu’elles épanchent les secrets de leur âme. Hélas! que ne font-elles pas en grec 1 ? » Puis, après quelques exemples cités à l’appui, dans un langage d’une crudité malheureusement trop familière à la muse de Juvénal et qu’on ne saurait reproduire honnêtement*, il nous montre la grécomanie déteignant jusque sur de vieilles folles ; elles minaudent en grec, prononcent en grec des mots tendres et caressants qui jurent avec leur âge. Et il les met à leur place par ce trait satirique final : « Vous aurez beau moduler votre amoureux refrain plus tendrement encore que les histrions Hæmus et Carpophorus, votre face porte écrite le chiffre de vos années 11 . »

Ceci dit, Juvénal pose ce dilemme à son ami : ou bien, en se mariant, il n’aimera pas sa femme, ou bien il l’aimera. S’il ne doit point l’aimer, pourquoi s’imposer les mille et mille dépenses qu’entraîne, chez les

* V. 198 et 199.

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