CHAPITRE IV
Romains, la cérémonie du mariage? Si, au contraire, Posthumus avait le malheur d’aimer sa femme, c’en serait fait de sa liberté; la femme abusera bien vite de l’affection de son mari, et Posthumus sera pour toujours son esclave :
» Si, mari débonnaire, tu donnes tout ton amour à ton épouse, baisse la tête et prépare-toi à porter le joug ; la femme n'épargne jamais celui qui l’aime. Lors même que son amour répondrait au tien, elle se ferait un plaisir de le torturer. Plus on est facile et complaisant, moins on doit compter sur leurs égards. Tu ne pourras rien donner sans l’aveu de ta femme, rien vendre si elle s'y oppose, rien acheter si elle ne le veut pas. Elle te prescrira tes affections. Ce vieil ami dont ta maison vitla première barbe, il faudra le chasser. Des prostitueurs, des maîtres d’escrime, des gladiateurs, ont le droit de tester comme ils l’entendent. Toi, l'on te dictera ton testament, et plus d'un de tes rivaux te sera imposé comme héritier. — Allons ! qu’on mette cet esclave en croix. — Mais quel crime a-t-il commis pour mériter un tel supplice? Quel est le dénonciateur? Où sont les témoins? Un moment, quand il s’agit de la vie d’un homme ou n'y saurait trop réfléchir. — Sot que vous êtes! un esclave est-il donc un homme? Qu’il n’ait rien fait, soit; mais il mourra, je le veux, je l’ordonne, ma volonté est la meilleure raison'. >
Voilà certes une peinture fidèle de la femme impérieuse. On ne saurait mieux observer. C’est l’histoire, à quelques détails près, de ce qui se passe dans bien des ménages où la toute-puissance n’est pas précisément du côté de la barbe. Cela fait songer à l’altière Philaminte pesant de tout le poids de son despotisme et de sa science sur le bonhomme Chrysale.
Le dernier trait du tableau est tout Romain : c'est la licence effrénée d’une maîtresse de maison ayant droit de vie et de mort sur ses esclaves, et qui use, sans scru-
LES FEMMES ROMAINES
pule, de ce droit terrible. Les femmes acariâtres de nos jours, à défaut d'esclaves, s’cn prennent d’ordinaire à leurs domestiques; c’est sur eux qu’elles font retomber les éclats de leur colère, et, si le mari intervient, on lui répondra plus d’une fois encore, comme du temps de Juvénal, par cet argument souverain :
Sic rolo, sic jubeo, si I pro rations volunlas.
N’est-ce pas encore Molière qui a mis tout cela en action, ce semble? N’a-t-on pas là la scène où l’impitoyable Philaininte chasse si brutalement la pauvre Martine, que son maître essaye vainement de défendre absolument comme le mari débonnaire, peint par Juvénal, intervient inutilement pour son pauvre esclave'?
Ajoutez à cela, fait observer Juvénal, que la plupart du temps ces femmes hautaines sont, en outre, inconstantes dans leurs affections, quittent et reprennent leur bonhomme de mari, quand bon leur semble, et lui rendent surtout l’existence insupportable, si leur mère vit encore.
De là une théorie sur les belles-mères qui mérite d’étre relevée :
« Ne compte pas sur la paix du ménage tant que vivra ta belle-mère ’. »
Et, à ce propos, le satirique entre dans des détails qui dénotent l’affreuse dépravation des mœurs contemporaines. Que sont les belles-mères d’aujourd’hui dont le théâtre et le roman se plaisent parfois à peindre les travers, à côté des belles-mères que nous dépeint Juvénal? Si l’on en croit quelques observateurs mali-
1 Les Femmes savantes, acte 11, sc. VI.
1 Desperanda libi salra concordia socru. (V. 231.)