CHAPITRE IV
encore peut-être dans ces dernières. Quel est le village même qui n’ait pas une gazette vivante de ce genre?
Mais voici un autre type avec lequel il faut faire ample connaissance. Il s’agit de la femme savante.
« Cette savante est à peine à table qu’elle exalte Virgile et justifie le désespoir de Didon prête à monter sur son bûcher. Elle compare les poètes et met dans la balance Virgile d'un côté et Homère de l’autre. Le grammairien rend les armes; le rhéteur s’avoue vaincu, chacun se tait. Je défie un avocat, un crieur public, une femme même de placer un mot. Quelle cascade de paroles! On dirait un carillon de crécelles et de chaudrons. Laissez là vos trompettes et ne tourmentez pas davantage vos cuivres; elle seule est de force à faire revenir la lune éclipsée'. Pourtant il est un terme où l’on devrait s’arrêter même dans les choses les plus honnêtes. Quand on est femme et qu’on veut se donner des airs de science et d'éloquence, il faut alors revêtir une tunique ne tombant qu’à mi-jambe, offrir un porc à Sylvain 1 et se baigner au bain des pauvres 9 . Ah ! puisse la femme qui partage ta couche ne posséder jamais ce qui s’appelle le style et ne pas savoir, dans son langage sententieux et travaillé, décocher le rapide enthymème! Puisse-t-elle, en histoire, ignorer bien des choses et ne pas comprendre tout ce qu’elle lit ! Quel fiéau qu’une femme qui tient sans cesse entre les mains et sait par cœur la rhétorique de Palémou et ne manque jamais aux règles de la syntaxe, qui, dans son amour pour l’érudition, me récite des vers que je ne connais pas, enfiu qui reprend sévèrement, dans les paroles d’une amie de campagne, des fautes
1 Les anciens, qui étaient profondément ignorants en matière de sciences physiques et naturelles, attribuaient les éclipses de lune aux incantations des magiciens, qui pouvaient la faire descendre sur la terre; mais ils croyaient aussi la faire remonter au ciel, moyennant toute sorte de bruits discordants destinés à couvrir la voix des enchanteurs.
5 Les hommes seuls pouvaient sacrifier à Sylvain, cette divinité champêtre qui était assez proche parente des Satyres; les femmes immolaient des victimes à Junon et à Cérès.
9 C'était le bain où allaient les gens de lettres, en général trop gênés pour payer cher. Les gen6 riches allaient dans d’autres bains.
LES FEMMES ROMAINES
auxquelles des hommes mêmes ue feraieut pas atteution ! Pour moi, je veux qu’un mari puisse se permettre un solécisme
Juvénal ne condamne pas absolument l’instruction chez la femme, ,et il faut lui en savoir gré. Pourquoi ue serait-il pas permis aux femmes de sortir de cet état d’infériorité intellectuelle où on les a maintenues de tout temps? pourquoi ne pourraient-elles pas cultiver leur esprit par l’étude et la lecture de? bons livres? Ce que blâme donc Juvénal, c’est l’abus seul de la science ; ce qui le révolte, c’est le pédantisme qui résulte nécessairement de cet abus.
Imponit finem sapiens et rebus Itonestis.
La femme qui, dans la science, ne sait pas se borner, celle-là, pour Juvénal, cesse d’être une femme. Autant vaudrait pour elle renoncer aux habitudes de son sexe et s’habiller comme un homme. Vient ensuite cette spirituelle peinture de la femme savante-pédante qui contient, comme en germe, quelques-unes des scènes les plus fortes et les plus amusantes de la fameuse pièce de théâtre où notre Molière, seize siècles après Juvénal, a fustigé à son tour le même travers et le même ridicule. 11 y a là de frappantes analogies de mœurs et de caractères à signaler. Les femmes savantes que nous peint Molière, comme celle dont nous parle Juvénal, s’arrogent le droit de comparer et de juger les plus grands poètes et les écrivains les plus illustres elles les classent de par l’autorité de leur esprit et de leur science, assignent à chacun son mérite et son rang. Autre ressemblance : quand on lit dans Juvénal ces
1 Acte III, sc. il, passim.