‹ Juvénal et ses satiresChapitre 86 sur 195 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« Devant le maître on voit fumer un foie d'oie grasse, une poularde aussi grasse qu’une oie, et un sanglier digne d’être percé par les traits du blond Méléagre. — Le pauvre homme! — Viennent ensuite les truffes si l’on est au printemps et que les orages tant invoqués des gourmands aient permis d’augmenter le festin d’un plat si désiré. « Afrique ! s’écriait Allédius, garde ta moisson, détèle tes bœufs, pourvu que tu nous envoies des truffes' .»

Virron est un grand seigneur dans le vrai sens du mot. Sa maison est montée sur un grand pied. Il a son maître d’hôtel (structorem) et son écuyer tranchant (. chironomunta ’), disciples tous les deux d'un maître en renom et dressés selon la mode d’alors, l'un à découper, l’autre à servir au son de la musique, en mesure, et en exécutant une pantomime savante ’ comme cela se pratiquait déjà au temps de Néron, témoin le repas de Trimalcion*.

Un tel raffinement d’élégance et de luxe révolte notre poète, ami, comme on sait, de la simplicité et de la frugalité 5 ; aussi ne peut-il maîtriser son indignation, qui lui fait pousser ce cri ironique : « Ce n’est pas en effet une chose d’une médiocre importance, que de ne pus confondre la manière de découper uu lièvre avec la manière de découper une poularde*. »

' V. Il »I20.

1 Mot latinisé du grec xeipovonéa).

Structorem interea, ne qua indignât io da.it, Sallantem spectes, et chironomunta rolanti Cuttello, donec peragnl dictata mngistri Omnia.

* Petron., Salir., c. 36.

1 Voy. sat. XI, v. 56.

« V. 123 et 124.

RICHE ET PAUVRE, OU PATRON ET CLIENT

Mais c’est en ce moment que commence, à vrai dire, le supplice de Tantale du client. On est arrivé au point intéressant du dîner, et il s’agit enfin de savoir si notre infortuné devra se rassasier des yeux seulement. Mais non! il va enfin goûter de ces succulents morceaux qu’on découpe si artistement devant lui. Il le croit, du moins ; il se le dit : « On va nous passer de ce restant de lièvre; un peu de ce filet de sanglier; il nous arrivera bien quelque petite volaille. . . Dans cet espoir il reste là en silence sans manger, prêt à bien faire, et le pain dans sa main '. » On ne saurait mieux rendre l’impatience de ce malheureux, assis là, l’eau à la bouche, et se promettant merveilles. Ilélas! il en sera pour ses espérances, et son désappointement fait le bonheur du rude patron qui le traite. N’importe! il reste une dernière ressource à son estomac affamé ; ne vient-on pas de servir les champignons, le dernier plat du dîner, celui qui précède le dessert? Il va donc pouvoir se régaler ; son tour est enfin venu ; mais il a compté sans son hôte : «A Virron un bolet superbe, un de ces bolets comme les aimait l’empereur Claude avant celui que lui fit apprêter sa femme et après lequel il ne mangea plus rien. Mais aux clients on sert des mousserons suspects 1 . » -,

Voilà, moins le dessert, auquel nous reviendrons tout à l’heure, vVilà le dîner que Yirron a offert à son

1 V. 166-170. Je s^is ici le texte de l'édition Ribbeck, qui a transposé à l'endroit où nous sommes le passage dont il s'agit. Dans les éditions ordinaires, itest placé tout à la fin de la satire. Nous nous conformons de méme,\et seulement à partir du point où nous voici arrivé, aux autres transpositions faites par M. Ribbeck, et dont on trouvera la justification dans son livre, déjà plus d’une fois cité, p. MO et suivantes.

* 147-149; et dans l'éd t. Ribb.,v. 116-119.

Page 1