‹ Juvénal et ses satiresChapitre 87 sur 195 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

client. Tout pour le maître, rien ou à peu près rien pour l’hôte de bas étage ; on ne lui donne ni la même boisson, ni les mêmes mets, ni la même vaisselle, ni les mêmes serviteurs qu’au maître; un tel dîner, Juvénal a eu raison de le définir : « une longue insulte. »

Qu’on ne dise pas que Juvénal exagère; il peut y avoir par-ci par-là quelques formes hyperboliques et telles que la satire les comporte, mais, et c’est là le point important, le fond, les faits sont d’une vérité incontestable. Les contemporains de Juvénal viennent à chaque instant le confirmer. Martial, qui savait par expérience personnelle ce qu’était le métier de client et de parasite, — il n’en exerça pas d’autre pendant son long séjour à Rome, — Martial nous retrace en quelques vers un dîner à la Virron et dans lequel il joua luimême le rôle de Trébius. Il nous peint en raccourci ce que Juvénal nous a peint en détail; ce sont de part et d’autre les mêmes distinctions humiliantes'.

Un autre écrivain, un philosophe homme d’esprit, venu peu de temps après Juvénal et Martial, Lucien, le mordant et satirique Lucien, a été frappé, lui aussi, des odieuses humiliations dout souffrait le client à la table du patron, et il les signale à sa manière. Dans

1 » Lorsque tu m'invites à ta table, maintenant que je suis dispensé de tendre la main comme auparavant, pourquoi ne pas me (aire servir les mêmes mets qu’à toi? Tu savoures les huitres engraissées dans le lac Lucrin; moi, je suce une moule dont l'écaille me déchire la bouche. Tu manges d'excellents bolets, moi de ces grossiers champignons destinés aux pourceaux. Tu es aux prises avec un turbot, moi avec une limande. Tu remplis ton insatiable estomac du croupion d'une blanche tourterelle, tandis que je vois placer sur mon assiette une pie morte dans sa cage. Cumment se fait-il, l’onticus, qu'en soupanl avec toi, je soupe sans toi? Puisque la sportule est supprimée, que cela me pi otite au moins; mangeons des mêmes mets. - (Épigr., III, LX.)

BICHE ET PAUVKE, OU PATRON ET CLIENT. 155

son curieux ol spirituel traité intitulé les Saturnales, et qui est, si l'on peut ainsi parler, comme le cahier des charges du prolétariat de l’époque, les pauvres, oi irtvnr»;, lisez clients, adressent une requête à Saturne, le Dieu de l'égalité par excellence, pour le supplier d’ordonner aux riches de faire cesser toutes les inégalités sociales du temps. Je ne traduis de ce traité que ce qui touche directement à notre sujet :

« Autre chose : 6 Saturne, enjoins aux riches qu’ils aient à inviter tantôt quatre, tantôt cinq clients à leur table, et que là les choses se passent, non pas d’après l'usage en vigueur, mais d’une manière conforme à l'égalité démocratique. Que tout le monde reçoive des portions égales, que tel des convives lie soit pas mis à même de se gorger de tel ou tel plat que l'esclave chargé de servir ticut à sa disposition jusqu’à ce qu’il n’en veuille plus, tandis que le même esclave, arrivé près de nous, passe bien vile et cela au moment où nous nous mettons eu devoir de nous servir, et ne fait que nous montrer le plat où il ne se trouve plus qu’un reste de pâté. Il ne faudrait pas non plus que le decoupeur plaçât devant le maître la moitié d’un sanglier et la hure tout entière, lorsqu’à nous autres on ne donne que quelques os recouverts de graisse. Ordonne également que les échausons des riches soient un peu moins lents à vous servir, qu'ils ne se fassent pas appeler dix fois pour le moins par chacun de nous demandant à boire, mais qu'ils versent à notre première requête. Que dés le commencement du dîner ils nous donnent, comme au maître, une grande coupe et qu’ils l’emplissent jusqu’aux bords; tâche d obtenir qu'il n’y ait qu'un seul et même vin pour tous les convives; car enQn il n’est écrit nulle part que le patrou doive s’euivrer avec un vin parfume, et que nous autres nous devions boire d’un moût qui nous donne des coliques 1 . »

Ainsi Martial et Lucien viennent confirmer, chacun à sa manière, ce qu’avance Juvénal, et donner raison à ses ardentes dénonciations. Aussi bien Juvénal n’invente pas, comme on l’a trop souvent soutenu; il n’écrit

’F.matoiai Kpovi*»i. III, c. 22, édit, t-'irmin Didol.

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