CHAPITRE VI
pas des satires pour le plaisir d’en écrire, mais il burine tout ce qui d’une manière ou d’une autre le blesse ou l'indigne, et ses satires sont autant de médailles nous représentant les divers côtés de l’histoire domestique des Romains de son temps.
Nous touchons à la fin du dîner de Virron; ce dîner se termine comme il a commencé, c’est-à-dire par un affront fait à Trébius et ses semblables. Nous sommes au dessert, qui se compose de fruits, absolument comme chez les modernes. Virron se fait apporter « pour lui des fruits délicieux 1 ». On croirait, fait remarquer Juvénal, qu’ils ont été cueillis dans les vergers d’Alcinotls, ou qu’ils sortent du jardin des Ilespérides, tant ils sont beaux, tant ils sont parfumés ’. Quant au clieüt, ajoute plaisamment notre satirique, il devra se contenter « d’en humer rôdeur’ »-, ou bien, s’il l’aime mieux, il pourra croquer quelques pommes pourries placées auprès de lui et qui lui sont destinées.
Ce n’est pas tout. Le client doit supporter toutes ces avanies sans murmurer, sans hasarder la moindre observation. S’il l’osait, malheur à lui; on le mettrait outrageusement à la porte : « Tel que Cacus terrassé par Hercule, on le traînerait par les pieds hors du logis ‘. » La plaisante chose aussi qu’un pauvre diable de client qui se permettrait de réclamer devant son riche patron! De quel droit le ferait-il? Y pense-t-il seulement? Oublie-t-il qui il est et qui est Virron? Qu’il fasse donc un retour sur lui-méme, ou, à son défaut,
1 V. 14S- « V. 1 50 et 151.
» quorum solo pascaris odore.
• V. 125 et 126. Édit. Ribbeck. V. 130 et 131.
RICHE ET PAUVRE, OU PATRON ET CLIENT. 157
Juvénal le fera pour lui. Ecoutez ces paroles pleines d’une ironie émue, particulière à notre poète chaque fois qu’il signale quelque navrante inégalité sociale et qu’il prend la défense du faible et de l’opprimé contre les puissants du jour. « Est-ce que tu te figures} Tréhius, avoir trois noms 1 ? Virron boit-il jamais à ta santé? lui est-il jamais arrivé de te présenter sa coupe et de la reprendre pour la toucher de ses lèvres après que tu l'as effleurée des tiennes 1 ? Qui de vous, malheureux, oserait s’oublier jusqu’au point de dire à son maître et seigneur : « Bois! » Oh! il y a bien des choses qu’on doit s'interdire quand on porte un habit râpé. »
Pturima sunt quæ
Non audent humilies perfusa dicere lana 3 .
Vers touchants, sortis du fond des entrailles du poète. Ils expriment une grande et éternelle vérité, en même temps qu’ils respirent une tendre pitié pour les déshérités de ce monde. Je n’en connais pas, pour ma part, de meilleur commentaire qu’un passage d’un de nos grands moralistes du dix-septième siècle, passage qu’on ne saurait lire sans éprouver un serrement de cœur : « Giton marche doucement et légèrement. Il va, les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n’étre point vu; il parle bas dans la conversation et il articule mal... Il n’ouvre la bouche que pour répondre;
' Les Romains de bonne naissance devaient avoir trois noms : le prénom, le nom de famille et le surnom.
1 Chez les anciens les santés ne se portaient pas comme chez les modernes en entre-choquant les verres ou les coupes. On passait la coupe à la personne à qui on voulait faire honneur pour qu'elle y trempât les levres, et on buvait ensuite soi-méme.
J V, 127-133. Edit. Ribb. , v. 131-135.