‹ Juvénal et ses satiresChapitre 95 sur 195 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

gagnaient moins que ceux dont le métier consistait à faire aux grands la lecture de leur journal

C’est là un aveu bon à retenir et qui en dit long sur la misère de ceux qui cultivaient les études historiques.

Félicitons notre siècle, si semblable pourtant sous bien des rapports à celui de Juvénal, mais qui, à son honneur, en diffère Dieu merci, en bien des points; félicitons-le pour le respect, la considération, les honneurs qu’il accorde aux historiens vraiment dignes de ce nom. Les portes de nos académies leur sont à juste titre ouvertes, ils font partie des grands corps de l'Etat, on les a vus représenter la France à l’étranger ou bien encore siéger dans les conseils de la couronne. Il en est parmi eux dont la voix est écoutée comme celle de la sagesse mûrie par l’expérience; d’autres jouissent d’une popularité égale à coup sûr à celle de quelques-uns de leurs grands devanciers de la Grèce ou des beaux temps de Rome, et ce n’est pas notre siècle qui, à l’instar du siècle de Trajan, traiterait ses historiens de fainéants qui se plaisent à l’ombre et qui aiment le lit :

... Cenus ignarum quod lecto gaudet et umbra *.

C’est peut-être là le raisonnement des gens superficiels de tous les temps, confondant les loisirs stu T dieux avec l’oisiveté et n’estimant guère que ceux qui font du bruit et dont l’activité turbulente se mêle à tout et frappe tous les yeux.

Mais si le sort des historiens est déplorable, la destinée d’une autre classe de gens de lettres était-elle plus digne d’envie? Les avocats, par exemple, sont-ils plus heureux?

Juvénal, à ce sujet, nous fait de curieuses révélations qui sont autant de traits de mœurs propres à l’histoire domestique de Rome, révélations qui rendent la lecture de notre poëte si instructive et si intéressante à la fois. Il y a là ce que j’oserai appeler comme une sorte de chronique du Palais, où, à côté de détails piquants, abondent aussi les intentions du poëte moraliste, attentif à signaler partout les plaies sociales de son siècle:

■> Passons donc aux avocats et voyons ce que leur rapportent la défense des citoyens et ces immenses paquets de documents qu’ils traînent avec eux. Ils donnent carrièreà leur superbe éloquence, surtout quand ils plaident en présence d’un de leurs créanciers, ou si, plus âpre encore, quelque autre créancier, leur client, est là qui les éperonne, d’interminables écritures à la main, pour soutenir un titre douteux. Alors, leurs poumons ronflent comme un soufflet deforge ; le mensonge déborde deleurs lèvres avec des flots d’écume dont leur sein est arrosé. Mais voyez ce qu'il leur en revient. La fortune de cent avocats réunis ne saurait balancer celle du seul Lacerna, cocher de la faction rouge. Les juges ont pris place. Plus pâle que l’Ajax d’Ovide, lu te lèves pour soutenir une question douteuse d'affranchissement, et tu as pour juge un gardeur de vaches; allons, malheureux! crie à te briser la poitrine, et pour prix de tes fatigues tu verras l'échelle qui conduit à ton galetas ornée de palmes vertes. Voilà pour la gloire. Mais quel sera le salaire de tes efforts? Un jambon desséché, une caque de mauvais poissons, de vieux oignons, dont nous gratifions tous les mois nos esclaves africains, ou du vin venu par le Tibre ; en tout cinq bouteilles. Si pour avoir plaidé quatre fois tu as la chance d’obtenir un écu d'or, il en faudra une bonne partie pour les praticiens qui t’ont assisté’. »

Tout en défendant la cause des avocats, Juvénal, dont l’humeur satirique déborde malgré lui, ne peut s’empêcher en passant de donner un coup de griffe à certains avocats qui, à Rome, comme ils le font encore aujourd’hui partout, se distinguaient par l’imperturbable

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