‹ Juvénal et ses satires, études littéraires et moralesChapitre 13 sur 24 · V. 170 ad fînem · texte numérisé non relu

V. 170 ad fînem

Misère de» classcsi lettrées

«L'empereur! il est aujourd'hui l'unique espoir des lettres, leur unique raison d'être. Lui seul en ce siècle a jeté un regard sur les Muses éperdues. Déjà des poètes connus, célèbres, allaient ouvrir des bains à Gables, des boulangeries à Rome ; d'autres ne trouvaient rien de honteux ni d'abject dans le métier de crieurs. Désertant les vallées d'Aganippe, Clio, affamée, émigrait dans les salles de vente -. Dès qu'en effet on ne trouve plus un sesterce à l'ombre du Parnasse, mieux vaut adopter le nom et la profession de Machsera; mieux vaut, comme lui, vendre au public tout ce qui se vend avec permission de l'autorité, cruches, trépieds, buffets, cassettes, et VAlcijon, tragédie de Paccius, la Thêba'ide et le Térée, de Faustus. Cela est plus honnête que d'aller dire devant le juge : « J'ai vu, » quand tu n'as rien vu. Laissons ce métier à ceux qui, venus d'Asie et delà Gallo-Grèce, se sont procuré de la sorte le titre de chevaliers. Désormais nul ne sera forcé de se charger de ces indignes besognes, nul parmi ceux qui savent donner à la parole une cadence harmonieuse et qui se sont inspirés du laurier d'Apollon. Courage, jeunes gens ; l'empereur vous regarde 'et vous encourage, et sa bonté ne cherche qu'une occasion de vous récompenser.

• Sat. VII.

' J'entends le mot atria autrement que Dussaulx et M. Despois : par atrïa anclionaria on désignait les endroits où se faisaient les enchères. (Voy. Cicér., de Leg. agrar., 1, m.)

«Pour toi, Thélésinus, si tu comptes trouver quelques ressources ailleurs, si dans cet espoir tu remplis de tes vers quelque volume couleur de safran, demande vite un peu de feu et fais don de tes poésies à l'époux de Vénus, ou bien caclie-les et laisse-les devenir la pâture des mites. Brise ta plume, malheureux; efface ces batailles épiques, fruit de tes veilles. Les sublimes écrits que tu composes dans ton étroit réduit te rapporteraient tout au plus une couronne de lierre, une statue maigre comme toi-même. Kus riches avares ne savent accorder au talent que des louanges, qu'une stérile admiration, qui rappelle celle des enfants pour l'oiseau de Junon. Cependant les années s'écoulent, tu ne peux plus courir les mers, porter le casque, manier la bêche. Alors le dégoût s'empare de ton âme, et, devenu vieux et réduit au dénùment, tu te maudis, tu maudis ta muse et ton talent.

« Voici conmient ton protecteur s'y prend pour ne te rien donner, lui que tu honores et dont tu préfères la maison au temple d'Apollon et des neuf sœurs. Il fait aussi des vers, et ne veut céder le pas qu'au seul Homère, et encore est-ce par déférence pour ses mille ans d'antiquité. Épris des charmes des applaudissements, veux-tu faire une lecture? Il te prêtera sa maison délabrée... Il ira même jusqu'à poster ses affranchis au fond de la salle et à préparer en ta faveur les vigoureux poumons de ses clients. Mais, de tous ces riches patrons, nul ne payera les frais des banquettes, de l'e.Ntrade où tu perches, ni des sièges de l'orchestre, qu'on remporte aussitôt que la séance est terminée, rsous n'en continuons pas moins notre métier : nous nou.s acharnons à tracer notre sillon dans la poussière et à l.ibourer le sable du rivage. Essayons-nous de nous retirer? je ne sais quelle habitude de vanité malade nons retient dans ses lacets. L'incurable rage d'écrire qui possède aujourd'hui tant de gens vieillit avec nous dans notie âme souffrante. Qu'est-ce qui fait le grand poète, le génie original qui a horreur du convenu, qui dédaigne de marcher dans les sentiers communs et de frapper son vers au coin usé de la monnaie courante? un poète enfin tel que je ne le rencontre nulle part, mais tel que je le conçois? C'est un esprit exempt de souci, libre de toute amertume, une âme amie de la solitude et faite pour s'abreuver aux sources des Muses. Le pauvre a le sens trop rassis pour faire retentir sa voix dans les antres du Piérus et pour secouer puissamment le thyrse dans sa main. Il a trop peu de ce métal que le corps réclame la nuit comme le jour. Horace a bien

dîné lorsqu'il s'écrie : ÉvohéBycchus M Que devient l'inspiration si la poésie n'est notre unique tourment? si Baccluis et le dieu de Cirrlia ne transportent seuls notre âme, qui ne saurait se partager? Le poëte 0 besoin de toutes ses facultés; il ne faut pas qu'il soit réduit à se demander avec anxiété : « Conmient faire pour m'acheter une couverture ? « s'il veut contempler le char, les chevaux, la face même des dieux, et se représenter la grandeur gigantesque de la Furie qui trouble le cœur du Kutule. Otez à Virgile son esclave et son modeste logis; soudain tomberont tous les serpents qui se dressent sur la tête d'Érinnys et la trompette infernale ne rendra plus que des sous étoufles '^. Et l'on veut que Rubréiuis Lappa s'élève à la hauteur de l'antique cothurne, lui qui est réduit à hypothéquer sur son futur Atrée le payement de ses écuelles et de son manteau?

« Nunnlor est vraiment trop pauvre pour venir en aide à un poëte de ses amis ; mais il est assez riche pour entretenir Quintilla ; il a bien trouvé ce qu'il lui (allait pour acheter un lion apprivoisé, qu'il faut gorger de viande. Peut-être aussi cette grosse bête coûte-t-elle moins à entretenir qu'un poëte. Un poète, ça doit manger plus qu'im lion.

« Que, satisfait de sa renommée, Lucain dorme à l'ombre des marbres de son jardin. Mais qu'importe à Serranus, au pauvre Saléius, la gloire quelle qu'elle soit, s'ils n'ont que la gloire? Stace a-t-il promis de lire? La foule accourt, se presse pour l'entendre réciter de sa voix harmonieuse sa Thébaïde, si aimée du public. Quand il a annoncé une lecture, toute la ville est en joie, tant il excelle à captiver et à charmer les âmes, tant le public se passionne à l'entendre. Les bancs croulent sous les applaudissements; mais il meurt de faim, à moins qu'il ne réussisse à vendre au comédien Paris les prémices de son Jgnvé, Quant à Paris, c'est lui qui dispose des grades dans l'armée; il accrochera au doigt du poëte l'anneau d'or du tribun militaire; en voilà pour six mois '. Ce que nos grands ne peuvent te donner, un histrion te le donnera. Et tu fais ta cour aux Caméri-

' .luvénal a ici en vue l'ode dix-neuvième du deuxième livre, dans laquelle Horace chante avec un enthousiasme tout poétique les louanges de Bacchus.

^ Con/.y£n., Yll, 323 sqq.

• Les fonctions du tribun militaire duraient six mois. Voyez la thèse de M. Lamare; JJe la milice romaine, p. 9S, citée par M. Despois à la page 107 de sa traduction de Juvénal.

MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES. t6.S

nus, aux Bareas; tu fréquentes les spacieux appartements des grands. Oublies-tu cependant qiC offertes à Paris, (es tragédies de Péiopée et de Pliilomèle ont valu à leurs auteurs des préfectures et des trihwiafs^? Mais gardons-nous d'eu vouloir de ces bassesses au poëte que la scène fait vivre. Qui nous rendra les Mécèue, les Procuiéius, les Fabius? où trouver un Cotta^ un autre Lentulus? Alors les récompenses étaient proportionnées au génie. Alors on se trouvait bien d'avoir pâli sur des vers et de s'être abstenu de vin pendant les saturnales de décembre ^. »

L'origine du mal que signale le poiite d'une façon si vive et si originale, remontait, on peut le dire, aui^ègne de Domitien, ce règne du matérialisme et de l'abaissement par excellence. On sait, en effet, quelle fut la haine de Domitien pour les écrivains et avec quel brutal acharnement il pei^sécuta toutes les manifestations de la pensée humaine % poésie, histoire, éloquence, enseignement public : les quatre branches de la littérature sur lesquelles le satirique appellera tour à toiu' notre attention.

Domitien mort, Rome respira; ce fut une joie immense ■*, qu'augmenta encore l'avènement de Ncrva , bientôt suivi de celui de Trajan.

Ce fut vers Trajan que se tournèrent tous les regards ; et nul doute aussi que ce ne soit à Trajan que

' Quod non dant proceres dabit lùstrio

Pnvfeclos Petopeafucit, l'iidomela tribunos.

(X. yo-!)2,)

Ce sont ces deux vers composés depuis longtemps, sous Domitien, contre l'histrion l'ùris, et insérés ensuite par Juvénal dans la satire dont nous nous occupons, qui, en blessant, à ce qu'on croit communément, ijuelque Paris tout- puissant sous le rogne d'Adrien, devinrent funestes a Juvénal et lurent la cause de son exil. Voyez notre introduction.

^ Sat. Vil, v. 1-98.

' Tac., Agric, c. ii.

* Jd., ibid., c. III.

166 CHAriTRE Vil.

Juvénal adresse sa requête, objet de la septième satire, bien que le nom de ce prince n'y soit pas prononcé une seule fois ' . Juvénal se donne ici comme le représentant de tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, appartenaient aux carrières dites libérales ; et il fait arriver leurs espérances comme leurs doléances aux oreilles du prince, en le regardant comme le futur protecteur officiel des lettres, en en faisant pour ainsi dire un nouveau Périclès, un autre Auguste ; et, partant de là, il prend occasion d'appeler l'attention de Trajan sur la déplorable situation de la littérature du temps. Avec quelle vérité et quelle malice satirique à la fois il dépeint la honteuse indifférence du siècle pour les choses de l'esprit et en particulier pour la poésie ! Que la poésie soit dans le marasme^ qui en pourrait douter, quand on voit à quels expédients sont réduits les disciples d'Apollon, et les métiers qu'ils sont forcés d'embrasser pour ne pas mourir de faim? Il y a là quelques exagérations toutes satiriques et des hyperboles nécessitées par le besoin de la cause, cela est évident. Mais on les pardonne au poëte en faveur même des hautes moralités qui les relèvent. Ainsi, Juvénal proclame, avec son autorité de langage, que mieux vaut s'adonner à un métier honnête, quel qu'il soit, que de s'enrichir par l'intrigue et le parjure à la façon de ces chevaliers de hasard accourus du fond de l'Orient, et dont l'indigne conduite scandalise les gens de bien. A la manière dont le satirique flétrit, en passant, ceux qui moyennant salaire affirment imperturbablement « avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu « , on reconnaît aussi l'auteur de la fameuse maxime formulée ailleurs :

' C. Fr. Hermann a démontré jusqu'à l'cvidence que c'est à Trajan que cette satire est adressée : De Juvenalis satirx septima. temporlbus, VxOii., 1343.

Summum crede nef as animam prxferre piidori Et propter vitam Vivendi perdere causas *.

Les plaintes qui se continuent font faire au lecteur un triste retour sur notre propre siècle, si dédaigneux en général, lui aussi, de l'art et de la poésie. J'ignore si nos riches du jour, sans cesse préoccupés d'affaires, de lucre et de plaisirs, iraient au-delà de cette stérile admiration que leurs devanciers de Rome accordaient aux poètes leurs contemporains; comme eux, nos modernes publicains consentiraient peut-être encore, croyant faire beaucoup, à prêter une salle délabrée, — banquettes, luminaire et sièges non compris, — pour une de ces lectures renouvelées des Romains des premiers temps de l'empire; mais là s'arrêteraient sans doute les libéralités de ces soi-disant Mécènes; ne leur demandez pas un secours efficace pour venir en aide à quelque poète en détresse ; nouveaux Numitors, ils répondraient qu'ils n'en ont pas les moyens. Mais en revanche leurs bourses seront toujours bien remplies quand il s'agira de se montrer généreux envers quelque Quintilla du jour, ou qu'on voudra se passer la fantaisie d'un beau chien ou d'un cheval de race, — les lions apprivoisés n'étant plus de mode aujourd'hui. Aussi quoi d'étonnant, si tel poète de génie aux abois se voit réduit, comme Rubrénus Lappa, ce Pierre Gringoire de Rome, à mettre ses vêtements en gage en attendant le succès de quelque poème encore sur le métier, ou si quelques autres, pour fuir cette vieillesse désolante dont parle Juvénal, — nudasenectiis^ — vont, de guerre lasse, comme nous l'avons vu il y a peu d'années, mourir sur un lit d'hôpital ou se pendre aux barreaux de quelque bouge infâme?

' Sat. VIII, V. 83 et 84.

1G8 CHAPITRE Vil.

Juvénal, en homme 'pratique qu'il est, ne se paye pas de mots, et, quoique poëte lui-même, il semble faire très-peu de cas de cette fumée qui s'appelle la gloire, quand elle rayonne sur la tête d'im homme dépourvu de toute fortune et menacé à tout instant de mourir de faim : témoin les poètes qu'il cite, et avant tous son illustre contemporain Stace, forcé, pour se faire jouer, et sous peine de manquer de pain , de s'abaisser devant un affranchi tout-puissant.

Quant à la thèse que Juvénal soutient ensuite dans un langnge plein de poésie, mais non exempt de recherche et d'une certaine redondance, à savoir que si le poëte vise à produire des œuvres durables, dignes d'attirer les regards des contemporains et de fixer ceux de la postérhé, il doit être à Tabri des soucis matériels et jouir de tout le bien-être que donne la fortune, la chose n'est pas absolument vraie, et le contraire peut également se soutenir. Pour un Virgile, un Horace, un Yoltaire, un lordByron, et quelques autres poètes, anciens ou modernes, qui ont pu trouver dans leur indépendance le repos d'esprit nécessaire à l'enfantement de grandes et sérieuses œuvres poétiques, vous trouverez dans l'histoire des arts et de la littérature un grand nombre d'artistes et d'écrivains pour qui la misère, les obstacles nifitériels, les privations et les jeûnes même ont été un stimulant puissant. L'aiguillon de la nécessité les a pour ainsi dire forcés à faire des miracles'.

' Un jeune et brillant auteur. diamatiquc de uos jours a développé avec sa verve habitutlle cette idée qui va à rencontre de la manière de voir du satirique latin :«.... Cette obligation où nos mœurs mettent l'homme d'avoir à s'inquiéter tous les jours, en se réveillant, de la somme nécessaire pour ses besoins, afin qu'il ue prenne rien à son voisin, a créé les plus belles intellisences de tous les temps. C'est à ce besoin d'argent quotidien que nous devons... Franklin, qui a commencé pour vivre par être ouvrier imprimeur;

Mais je m'oublie dans mes commentaires^ et Juvénal veut nous parler d'une autre classe d'hommes de lettres.

Autant il s'est étendu sur les poètes, — à tous seigneurs, tout honneur, et d'ailleurs, n'est-il pas poëte lui-même? — autant il se montre concis au sujet des historiens. Il ne leur consacre que sept ou huit vers; de là entre ce passage et ceux qui précèdent et suivent une fâcheuse, une maladroite disproportion.

Quoi qu'il en soit, Juvénal rend cette justice aux historiens, « que l'histoire exige encore plus de temps et de veilles que la poésie ' ». Il ne s'agit plus ici de simples travaux d'imagination, fruits d'un moment d'inspiration plus ou moins heureuse. Le labeur auquel se condamne Thistorien est immense ; ce sont d'abord des recherches sans fin ; il faut ensuite classer avec ordre et méthode les faits qu'on va retracer, et, vu l'étendue du sujet, « les volumes s'entassent par centaines et vous ruinent en papier ' ». Et l'année révolue, quelle moisson sortira de ce sillon si péniblement creusé?

Qux tamen indeseges? terrx qta's fructusaperix '? Juvénal va nous le dire : les historiens de son temps

Shakspeare, qui gardait les chevaux à la porte du théâtre de Londres, qu'il devait immortaliser plus tard; Maciiiavel, qui était secrétaire de la république florentine à quinze écus par mois; Raphaël, qui était fils d'un barbouilleur dUrbin ; Jean-Jacques Rousseau, qui a été commis greffier, graveur, copiste, et qui encore ne dinait pas tous les jours; Fulton, qui a d'abord été rapin, puis ouvrier mécanicien, et qui nous a donné la vapeur; et tant d'autres. Faites naître tous ces geus-li avec tin(| c^nt mille livres de rente chacun, et il y avait bien des chances pour qu'aucun d'eux ne devînt ce qu'il est devenu. » (La Question d'anjeiit, comédie de M. Alexandre Dumas fils, acte I, scène iv.)

gagnaient moins que ceux dont le métier consistait à faire aux grands la lecture de leur journal \

C'est là un aveu bon à retenir et qui en dit long sur la misère de ceux qui cultivaient les études historiques.

Félicitons notre siècle, si semblable pourtant sous bien des rapports à celui de Juvénal, mais qui, à son honneur, en diffère Dieu merci, en bien des points; félicitons-le pour le respect, la considération, les honneurs qu'il accorde aux historiens vraiment dignes de ce nom. Les portes de nos académies leur sont à juste titre ouvertes, ils font partie des grands corps de l'Etat, on les a vus représenter la France à l'étranger ou bien encore siéger dans les conseils de la couronne. lien est parmi eux dont la voix est écoutée comme celle de la sagesse mûrie par l'expérience; d'autres jouissent d'une popularité égale à coup sûr .à celle de quelques-uns de leurs grands devanciers de la Grèce ou des beaux temps de Rome, et ce n'est pas notre siècle qui, à l'instar du siècle de Trajan, traiterait ses historiens de fainéants qui se plaisent à l'ombre et qui aiment le lit :

... Geniis ignavum quod leclo gaudet et umbra ".

C'est peut-être là le raisonnement des gens superficiels de tous les temps ^ confondant les loisirs studieux avec l'oisiveté et n'estimant guère que ceux qui font du bruit et dont l'activité turbulente se mêle à tout et frappe tous les yeux.

Mais si le sort des historiens est déplorable, la destinée d'une autre classe "de gens de lettres était-elle plus digne d'envie? Les avocats, par exemple, sont-ils plus heureux ?

Juvénal, à ce sujet, nous fait de curieuses révélations qui sont autant de traits de mœurs propres à l'histoire domestique de Rome, révélations qui rendent la lecture de notre poëte si instructive et si intéressante à la fois. Il y a là ce que j'oserai appeler comme une sorte de chronique du Palais^ où, à côté de détails piquants, abondent aussi les intentions du poëte moraliste, attentif à signaler partout les plaies sociales de son siècle :

« Passons donc aux avocats et voyons ce que leur rapportent la défense des citoyens et ces imniensies paquets de documents qu'ils traînent avec eux. Ils donnent carrière à leur superbe éloquence, surtout quand ils plaident eu présence d'un de leurs créanciers, ou si, plus âpre encore, quelque autre créancier, leur client, est là qui les épei onne, d'iuterminables écritures a la main, pour soutenir un titre douteux. Alors, leurs poumons ronflent comme ua soufflet de forge ; le mensonge déborde de leurs lèvres avec des flots d'écume dont leur sein est arrosé. JMais voyez ce qu'il leur eu revient. La fortune de cent avocats réunis ne saurait balancer celle du seul Lacerna, cocher de la faction rouge. Les juges ont pris place. Plus pfde que l'Ajax d'Ovide, lu te lèves pour soutenir une question douteuse d'alfranchissement, et tu as pour juge un gardeur de vaches; allons, malheureux! crie à te briser la poitrine, et pour prix de tes fatigues tu verras l'échelle qui conduit à ton galetas ornée de palmes vertes. Voilà pour la gloire. IMais quel sera le salaire de tes efi"orts?Un jambon desséché, une caque de mauvais poissons, de vieux oignons, dont nous gratifions tous les mois nos esclaves africains, ou du vin venu par le Tibre ; en tout cinq bouteilles. Si pour avoir plaidé quatre fois tu as la chance d'obtenir un écu d'or, il en faudra une bonne partie pour les praticiens qui t'ont assisté*. »

Tout en défendant la cause des avocats, Juvénal, dont l'humeur satirique déborde malgré lui, ne peut s'empêcher en passant de donner un coup de griffe à certains avocats qui, à Rome, comme ils le font encore aujourd'hui partout, se distinguaient par l'imperturbable

aplomb avec lequel ils débitaient leur éloquence emphatique, menteuse et vénale ; c'étaient les Petit-Jean et les Chicaneau du temps. Mais aussitôt après commence rénumération de leurs misères.

De nos jours les avocats sont moins à plaindre; et il ne serait plus aussi facile à un Lacerna, ou, en d'autres termes, à un jockey enrichi, de balancer la fortune de cent d'entre eux. D'autre part, si, nouveaux Ajax, ils consentent devant une cour d'assises quelconque à déployer, quand il s'agit de la liberté d'un homme, toutes les ressources de leur éloquence pour émouvoir quelque brave juré de campagne, le descendant en droite ligne, à ce qu'il semble, du bubulciis des tribus rustiques mêlé jadis aux juges romains ', ils ne se contenteraient pas aussi facilement que leurs confrères de la décadence romaine, et on ne saurait les en blâmer, d'un panier de vivres plus ou moins avariés, ni de palmes vertes, en guise d'honoraires^ S'ils plaident, il leur

' Les tribus urbaines et les tribus rustiques, réunies au nombre de trente-cinq, fournissaient chacune trois membres ou trois juges aux tribunaux du temps. Ces juges étaient appelés cenlumvirs. Il pouvait, 11 devait se trouver parmi eux plus d'un rustre peu habitué aux finesses de langage des avocats et médiocrement au courant de la jurisprudence en usage. Voy. Séncque, Controv., II, 9. — Quintilien, Instit. orat., IV, 2, § 45.

- Horace [Sut. III, v, 43 sqq.) et Perse (III, 73 sqq.) parlent également de ces honoraires en nature à l'aide desquels les clients s'acquittaient envers leurs avocats. Mais c'est Martial qui entre à ce sujet dans les détails les plus plaisants, et sous ce rapport il mérite d'être mis en parallèle avec Juyénal, auquel il sert de complément et de commentaire. « Les saturnales ont enrichi Sabellus. Il en est tout fier ; il ne croit pas, et il le dit tout haut, qu'aucun de nos avocats soit plus heureux que lui. Ce qui donne à Sabellus cet orgueil, cette forfanterie, c'est un demi-muid de farine, ce sont des fèves dépouillées, trois demi-livres d'encens et de poivre, des saucissons de Lucanie et de l'andouille du pays des Falisques, une bouteille de Syrie pleine de moût, des ligues confites dans un vase de Libye, des

faut des espèces sonnantes, quitte même, pour peu que la solvabilité de leur client leur paraisse douteuse, à se les faire compter à l'avance, à ce qu'on dit, par la famille et les amis de ce dernier. Ce n'est pas cependant que parfois aussi, et surtout dans les affaires civiles, ils n'aient à partager avec les praticiens. Les pragmatici des Romains ne portent-ils pas aujourd'hui le nom A' avoués?

Mais plus d'une fois aussi, chez nous comme dans la Rome des Césars, l'avocat de talent, s'il n'a que son mérite, est distancé par tel ou tel confrère sinon plus éloquent, du moins plus habile que lui. Tous les détails, tous les traits qui suivent méritent d'être relevés; ils témoignent d'une rare perspicacité et d'une grande connaissance des hommes. Rien de ce qui appartient à la comédie humaine n'échappe à l'œil perçant de notre satirique.

«Quant à Éniilius, ou lui donnera tout ce qu'il demandera, et cependant nous avons mieux plaidé que lui; c'est qu'Kmilius a dans son vestibule un char d'airain attelé de quatre grands chevaux; de plus, il est représenté sur un cheval de bataille, prêt à lancer le javelot recourbé, Tceil obliiiue et tout entier au combat. C'est pour en faire autant que Pedon s'endette , et que Mathon fait banqueroute. Même sort est réservé à ïongilius, qui ne va jamais au bain sans être muni de sa grande corne de riiinocéros, et sans être accompagné d'une troupe de gens crottés qui font le désespoir des autres baigneurs. Au forum, il apparaît dans une litière colossale que portent des esclaves mèdes; et il fait mine d'acheter des esclaves, de l'argen-

oignons, des huîtres, du fromage. Un client de Picénum lui a envoyé au^si un panier d'olives; Sabellus a reçu encore une cruche de terre grossière fabriquée au tour, en plein air, par un potier espagnol et contenant sept mesures de vin de Sagonle, enfin un laticlave orné de broderies en couleurs diverses. " {Épigr.. IV, xlvi.) Voilà qui rappelle bien les épices que, plus tard, les plaideurs enverront à leurs juges.

terie, des vases murrhins, des villas même. Son riche vêtement en pourpre tyrienne répond de sa solvabilité. Au reste ce train de vie est loin de lui être inutile. Un manteau orné de pourpre d'améthyste fait valoir l'orateur. Tout ce monde- là se trouve bien de cette existence bruyante et de cette manière d'afficher une fortune qu'il n'a pas. Fions-nous donc à notre talent oratoire! De nos jours Cicéron lui-même ne trouverait personne qui lui donnerait deux cents sesterces si l'ou ne voyait briller un aunenu de prix à son doigt. Avez-vous huit esclaves, dix clients pour vous servir de cortège, une litière à votre disposition, vous attendant à quelques pas derrière vous, et des gens bien mis à vos pieds? voilà ce dont s'enquiert tout d'abord le plaideur. Paulus ne plaidait jamais sans avoir une sardoine louée chez l'orfèvre. Aussi se faisait-il payer bien plus cher que Cossus ou Basiius. L'éloquence est incompatible avec une tunique râpée. Quand vit-on Basiius jeter aux genoux des juges une mère éplorée? Son éloquence ferait merveille qu'on le trouverait encore insupportable. Va-t'en plaider en Gaule ou plutôt en Afrique, cette mère nourricière des avocats ^ »

Tous, tant que nous sommes, nous avons connu cet Ëmilius qui, malgré sa capacité plus que médiocre, a pourtant une si grande clientèle. C'est qu'il n'a pas seulement de la naissance, mais encore du savoir-faire, voilà pourquoi il a réussi. Mais réussir, cela n'est pas donné à tout le monde ; et combien n'en voit-on pas qui pour avoir, comme lui, cherché à enchaîner la fortune, ont subi, en s'efforçant de l'imiter, le sort de la grenouille de la fable ! L'avocat Pédon et l'avocat Mathon ont voulu jouer ce jeu dangereux, ils s'y sont ruinés. Et Tongilius s'y ruinera comme eux. Quant à ce dernier, c'est là certainement une vieille connaissance à nous tous. Il connaît à merveille l'art d'en imposer au crédule public. Juvénal nous en donne un portait tracé de main de maître, à la manière de La Bruyère ou de Théophraste. Tongilius est le type du charlatan dans

les grandes affaires, tel que l'a connu la Rome de la décadence. Il est l'aïeul du faiseur moderne ; et personne n'excelle dans la réclame comme lui. Tongilius serait encore un homme remarquable en son genre dans notre dix-neuvième siècle. A Rome Tongilius était avocat; chez nous il est de plus médecin, homme d'affaires, industriel, aspirant député, candidat à grosse dot, que sais-je encore? personnages habiles à jeter, comme on dit, de la poudre aux yeux et s'efforçant, grâce à une magnificence d'emprunt, de se faire attribuer une situation ou une fortune qu'ils n'ont pas. De part et d'autre le but qu'on se propose est le même ; les moyens d'y atteindre seuls varient selon la différence des civilisations. Nos Tongilius modernes ne se montrent plus dans les bains publics une corne de rhinocéros à la main, leur boîte à parfums sans doute, et d'un prix supérieur peut-être à l'ivoire ; mais ils font grand étalage de leur personne dans les principales villes d'eaux de l'Europe, oii ils remplacent le cortège crotté dont parle Ju vénal par un personnel de domestiques à grande livrée. A la litière de leur devancier, portée par des esclaves mèdes, ils ont substitué l'américaine de maître, ou de louage au besoin, avec cochers et grooms poudrés. On les voit également hanter les plus riches magasins, paraître chez les orfèvres, les marchands de bronze et de tableaux, et faire des commandes qu'on leur livre sans difficulté rien que sur leur bonne mine. L'exquise élégance de leur mise a pris la place du manteau de pourpre du Mercadet romain, et l'effet produit est encore le même qu'il y a dix-huit siècles. La confiance s'acquiert, non par les faits, mais par l'apparence. Éblouir, voilà à quoi tendent les efforts de tous les Tongilius, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils appartiennent. Tongilius, à

ilC, CHAPITRE VII.

Rome même, paraît avoir fait école, et l'avocat Paulus était son digne disciple, lui qui ne plaidait jamais sans orner sa main d'une sardoine ; il la louait, c'est vrai; mais elle faisait monter le prix de sa parole. Eternel mensonge de la cupidité ! vanité trompeuse, qui cependant donne de l'éclat à des médiocrités habiles et laisse dans l'ombre et la détresse le talent timide ou pauvre ! L'éloquence et la pauvreté sont incompatibles, s'écrie notre poète ; Basilus plaiderait à ravir qu'il n'aurait pas le moindre succès 1 Paroles graves et empreintes d'une grande tristesse qui échappent à l'âme affligée et indignée à la fois du philosophe moraliste. Et en tout ceci, Juvénal condamne moins encore les charlatans et les intrigants que le monde qui les laisse faire et les encourage; et il semble dire, en manière de conclusion générale, que le monde mérite bien d'être trompé puisqu'il fait tout ce qu'il faut pour l'être.

Des avocats, Juvénal passe à une quatrième et dernière classe de gens de lettres dont il va nous faire connaître les tribulations et les misères; et cette classe est peut-être, de toutes celles dont il a parlé, la plus intéressante, la plus digne de sympathie et de compassion. Il s'agit de ceux qui, sous le nom de rhéteurs et de grammairiens^ se vouaient à l'obscur et ingrat labeur de l'enseignement de la jeunesse et de l'enfance.

Payés tantôt par l'État, tantôt par les particuliers selon le bon plaisir de l'empereur régnant*, les rhéteurs, dont beaucoup assurément ne manquaient ni d'esprit ni de savoir, ne touchaient dans l'un et l'autre cas qu'un salaire insuffisant; leur condition était déplorable. Rapportons-nous-en à cet égard à Juvénal.

' Je liouve ces intéressants détails dans Ileinech : Antiquitat. romanar. syntagma, I, tit. 27, §S 1^ et 17. (Francfort, 1841.)

Suivons-le dans quelque école de rhéteur du temps, et écoutons les réflexions que leur situation lui inspire et les conseils qu'il leur donne. L'enseignement des rhéteurs , d'après le passage qui nous occupe et sans qu'il soit facile de préciser la chose d'une manière exacte, semble avoir alternativement compris une sorte d'instruction supérieure et secondaire; il répondait encore et surtout, — toute différence gardée, — à ces conférences suivies par nos jeunes avocats, dans lesquelles, sous la direction de quelques maîtres habiles, on s'exerce à des plaidoiries contradictoires sur des causes fictives, où l'on apprend à soutenir également le pour et le contre. Yoici l'école, ou, si l'on aime mieux, le cours de Yettius; les élèves sont nombreux, classis numerosa. L'exercice du jour est un discours latin, c'est-à-dire comme qui dirait le discours français de nos rhétoriques actuelles. Le sujet donné par le maître la veille ou l'avant-veille, sans doute, est un des lieux communs, un des thèmes favoris du temps; il roule sur un tyrannicide' ; il s'agissait par conséquent soit d'Harmodius et d'Aristogiton, soit de Timoléon, peut-être même de Brutus et de Cassius. Le poëte ne s'explique pas sur ce point, assez peu iuiportant d'ailleurs. Quoi qu'il en soit, chaque élève de Yettius lit sa rédaction assis d'abord; puis il la débite , une seconde fois, mais debout, en y joignant le geste et l'action oratoire. Ceci ressemble donc assez aux exercices de nos stagiaires modernes.

Pauvre Yettius! il est condamné à entendre ressasser par deux fois le même sujet, avec les mêmes arguments; le moyen de ne pas succomber à un exercice de ce

' V. loi.

genre! « Ce ragoût toujours resservi, s'écrie Juvénal, tue les malheureux professeurs. »

Occidit miseras crambe repetita magistros '.

Les élèves de Vettius sont avides de s'instruire et passablement exigeants. Ils entendent que le professeur leur enseigne, sans en excepter aucun, tous les secrets de son art; ils en veulent connaître toutes les ruses et toutes les finesses^ afin de n'être pas pris au dépourvu le jour oîi il leur faudra plaider une véritable cause devant un juge quelconque. Yoilà qui est fort bien ; mais ces mêmes disciples, le jour de la rétribution scolaire arrivé, — on voit que Vettius, lui, n'émargeait pas sur le budget de l'État, — lui cherchent chicane pour n'avoir pas à s'exécuter :

« Payer! mais qu'ai-je appris? — Bon! on s'en prend au professeur. INlais est-ce ma faute à moi si cet âne n'a rien qui batte sous la mamelle gauche? Un animal qui^ tous les six jours^ me vient périodiquement rompre la tête avec son mortel Aunibal ! Tantôt il le fait délibérer sur un point, tantôt sur un autre : discours d'Aunibal discutant la question de savoir si, après Cannes, il doit marcher sur Rome; autrediscours du même Annibal se demandant si la prudence ne lui commande pas de ramener eu arrière ses troupes encore toutes trempées après avoir essuyé une tempête accompagnée de tonnerre et d'éclairs... Tiens ! stipulons n'importe quelle somme ; je suis prêt à la payer à son père s'il consent à entendre autant de fois que moi le même refrain.» Voilà ce que six autres rhéteurs et plus encore hurlent en commun. Elles voilà réduits à plaider pour tout de bon et à laisser là les causes fictives de l'école ^... ->

Curieux et piquant dialogue ! il nous initie on ne

peut mieux à la vie intérieure des écoles de rhéteur de l'époque; il nous peint en même temps les éternelles réclamations de certains mauvais élèves que l'on trouve dans les amphithéâtres de nos Facultés de droit et de médecine aussi bien que sur les bancs de nos classes de rhétorique. Pour n'avoir pas à convenir de la dureté de leur intelligence, ils aiment mieux mettre en suspicion la bonne volonté, voire môme la capacité du professeur. De nos jours les parents se joignent volontiers à leur fils pour faire cause commune avec eux. Dans l'aveuglement de leur amour-propre paternel, ils ne peuvent et ne veulent pas se figurer que les meilleurs maîtres du monde ne sauraient faire d'un sot un savant ou un orateur, ou tout simplement un bon élève en n'importe quelle matière. La spirituelle réplique que Juvénal met dans la bouche de Vettius n'a rien perdu de sa valeur depuis dix-huit cents ans, et elle pourrait s'appliquer encore à pi us d'un bourgeois de nos jours aveuglé sur le prétendu mérite de son fils.

Quant à Juvénal, attristé de la pitoyable situation qu'il vient de signaler, il ne craint pas d'engager les rhéteurs de son temps à laisser là leur école et leur enseignement pour suivre une autre carrière.

Quittez ce métier, Vos pareils y sont misérables, CancreS;, hères et pauvres diables,

et mieux vaut encore, ajoute-t-il, donner comme Chrysogon et Pollion des leçons de musique aux enfants des riches , que d'enseigner la rhétorique ^

Je ne sais si Vettius et ses confrères se sont confor-

180 CHAPITRE Vil. •

mes à l'avis de Juvénal; mais de nos jours, du moins, nous avons vu plus d'une désertion du genre de celle que conseille le poëte; à une époque qui n'est pas encore loin de nous, oij le corps enseignant était aussi mal rétribué que peu encouragé par l'État, maints professeurs, gens de talent, d'esprit et de savoir, jetèrent leur robe par-dessus la chaire, cherchèrent et trouvèrent une autre voie, moins ingrate et aussi honorable, pour y déployer leur activité et leur science.

Le moyen de conserver à l'enseignement ces transfuges d'un nouveau genre était tout indiqué. On vient enfin d'y recourir, et les avantages qui en résultent ne tarderont pas à se faire sentir. Juvénal, lui, qui vivait dans un temps où l'Etat ne contribuait guère à la rétribution des professeurs, s'en prend surtout, et avec raison, aux riches du jour. Ces derniers, adonnés tout entiers au luxe et aux jouissances matérielles, se souciaient peu de ceux qui distribuaient aux âmes la nourriture dont elles avaient besoin, c'est-à-dire Tinstruclion. Rien ne peint mieux la décadence d'un peuple que les traits suivants. Pour se bâtir des maisons on dépensera six cent mille sesterces, et plus encore pour un portique oii le maître puisse se faire voiturer en temps de pluie; car enfin on ne peut pas exiger de lui qu'il attende le retour du beau temps pour se promener, ni qu'il souille ses chevaux dans la fange nouvelle. On ne regarde pas davantage à la dépense lorsqu'il s'agit, — suprême raffinement des délicats, — de se donner, en marbre de Numidie, une salle à manger d'hiver et une salle à manger d'été, pour se garantir, en temps utile, ou du froid ou delà chaleur. On est prêt encore à délier les cordons de sa bourse quand on veut se passer la fantaisie de se procurer un maître d'hôtel capable d'organiser un festin selon toutes les règles

de l'art, ou un cuisinier en renom'. Mais demandez à ces grands seigneurs de Rome deux sesterces par an pour les leçons d'un Qiiintilien," par exemple, ils trouveront que c'est énorme. « Ce qui coûte le moins à ce père, c'est l'éducation de son fils. »

Res miUa minoris

Constabit patri qiiam filius. . . '.

Cette plaie sociale constatée, Juvénal remonte par la pensée, et selon son habitude, vers les heureux temps de la république romaine; c'est là, c'est en rappelant les vieux usages, qu'il trouve sa consolation. Et avec une éloquente émotion et dans quelques vers d'une beauté tout antique, où la piété se môle à la tendresse, il bénit la mémoire de ces vieux républicains qui avaient su honorer comme il convient les instituteurs de la jeunesse : « Dieux , faites en sorte qu'aux mânes de nos ancêtres la terre soit douce et légère; que sur leurs urnes fleurisse le safran parfumé et un printemps éternel, car ils voulaient que leurs enfants respectassent, dans le maître qui les instruit, la sainte autorité d'un père*. »

Les rhéteurs n'avaient affaire qu'aux jeunes gens. Leurs fonctions, nous l'avons déjà fait remarquer, se rapprochaient assez de celles des professeurs de notre haut enseignement ou de celles des professeurs des classes supérieures de notre enseignement secondaire, toutes réserves faites en faveur des méthodes et de la pureté

'V. 187 et 188.

3 Di, majorum twibris ienuem et sine pondère terram,

Spiranlesque crocos et in urna perpetuum ver, Qui prxceptorem sancti voluere parentis Esse loco! {Y. 207-210.)

du goût de nos maîtres modernes, et en tenant compte, bien entendu, de bien d'autres différences encore. Les grammairiens, au contraire, dont il nous reste à parler, se vouaient exclusivenien' à Tinstruction des enfants; et leurs attributions, sous ce rapport, répondaient à la fois, ce semble, aux attributions des maîtres élémentaires de nos lycées, et à celles de nos instituteurs primaires. Ces grammairiens, la plupart d'origine grecque et issus de familles d'affranchis \ apprenaient aux enfants à lire et à comprendre de bonne heure les poètes, leur faisaient faire des exercices philologiques et littéraires et les préparaient de la sorte aux écoles des rhéteurs^, c'est-à-dire comme qui dirait aux classes supérieures et au haut enseignement. De même que les rhéteurs, ils étaient tantôt payés par l'Etat, tantôt par les particuliers, et assez mal de part et d'autre. Au temps de Juvénal, leur situation, comme celle des poètes, des historiens et des rhéteurs, était des plus tristes ; le satirique insiste ; il ne peut refuser son tribut de sympathie, de pitié, à un labeur si obscur et si ingrat. Il nous fait pénétrer avec lui dans une sorte d'école primaire tenue par les grammairiens Céladius et Palémon^. Plus malheureux que leurs confrères les rhéteurs^ ils ne reçoivent qu'un salaire dérisoire que leur rogne encore la plupart du temps, autre trait de mœurs, la rapacité d'un gouverneur ou d'un intendant; et bien des fois, eux aussi, sont obligés pour se faire payer, de recourir à la justice '*. Quel mé-

' Heinech., loc. laud.

- Suét., De illuslr. grammat., c. i et m.

* Le même dont il est question dans la deuxième satire. Né à Viceuce, d'uue mère esclave, il avait été le maître de Quintilien, (Suét., loc. cit., c. xxiii.)

lier que le leur ! Ils sont forcés d'être à leur besogne bien avant le jour, alors que le forgeron et le cardeur de laine sont encore dans leur lit, de respirer la vapeur d'autant de lampes qu'ils ont d'élèves, de tenir à la main un livre enfumé et graisseux * et qui s'use entre leurs doigts, comme leur existence à eux, pauvres grammairiens, s'use au milieu de ces enfants se renouvelant sans cesse.

Les parents sont toujours les mêmes : s'ils payent peu, en revanche ils exigent beaucoup. Ils demandent que les maîtres de leurs enfants, et tout cela pour la rétribution que l'on sait, soient des puits de science ; ils doivent être ferrés sur l'histoire, la mythologie, la syntaxe, et sur tous leurs auteurs.

Âuctores norerit omnes

Tanquam ungues digitosque suas ^

Ce n'est pas tout. Il faut que le grammairien se charge, à côté de l'instruction, de l'éducation de ses élèves; il doit former leur âme encore tendre, être pour eux un véritable père, veiller sur leurs mœurs et prévenir chez eux toute indécence. Cela est fort commode assurément, et bien des parents, encore aujourd'hui, aiment à se décharger sur d'autres, précepteurs, professeurs ou instituteurs, des devoirs de la paternité, pour courir à leurs affaires ou à leurs plaisirs; et si les résultats nesontpasconformesaux espérances que l'on avait conçues, ce sont des plaintes etdes récriminations sans fin ; et Dieu sait pourtant si elle est mince la tâche de maintenir ce qu'on appelle la discipline d'une école ou d'une classe composée d'enfants, dont plus

2 V. 231 et 232.

184 CHAPITRE VJl.

d'un, aujourd'hui comme il y a dix-huit cents ans, apporte avec hii de mauvais penchants et des habitudes vicieuses. « Ce n'est pas chose si facile que d'épier au milieu de tant d'enfants les mains qui s'égarent et les yeux qui, dans certains moments, se troublent convulsivement. »

Non est levé tôt puerorum

Observare manus oculosque in fine trementes '.

Et, l'année révolue, quelle sera la rétribution de l'instituteur, pardon, du grammairien, pour tous les services qu'on exige de lui? «L'écu d'or que le peuple fait donner à l'athlète victorieux ^ »

Telle est cette satire si piquante, si spirituelle, souvent si éloquente, et toute pleine de vérités d'une application éternelle. Juvénal y plaide d'un bout à l'autre, avec sa vivacité d'esprit etsachaleur d'âme habituelles, la cause des hommes d'intelligence, voués en général au culte désintéressé des lettres, et pour qui un siècle prosaïque et égoïste n'a que de l'indifférence, ou même du dédain. Le poëte veut faire rougir l'aristocratie de naissance et de fortune de l'état d'abjection oii sont réduits presque tous ceux qui, à divers degrés, s'adonnent aux choses de l'esprit; et il ne leur épargne ni les dures vérités ni les vertes leçons. Le temps n'a rien enlevé de son à-propos à ce morceau remarquable ; et il faut en recommander la lecture aux puissants, aux riches particuliers, dont ledevoir est de protéger les lettres, et surtout d'honorer et de soutenir les instituteurs de l'enfance et de la jeunesse.

' V. 240 et 241.

lia noblesse *.

Il ne faudrait pas se méprendre, je crois, sur le motif qui a porté Juvénal à s'attaquer à la noblesse de son temps. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une certaine morgue plébéienne qui lui met les armes à la main. Il ne faudrait pas voir davantage dans notre satirique un soi-disant révolutionnaire en qui fermentaient des idées d'égalité et d'émancipation, à la façon d'un Jean-Jacques ou d'un Diderot; ce serait méconnaître et le temps et les intentions du poëte. Juvénal puisait tout simplement ses inspirations dans son grand cœur de Romain. Ce cœur souffrait de voir une classe de citoyens, autrefois si grande et si respectée, tombée dans une extrême décadence, et qui néanmoins, si bas qu'elle fût descendue, se targuait encore des noms d'aïeux illustres et aftichait à cet égard des prétentions qui ne pouvaient plus être que ridicules. C'est donc avant tout, ici comme toujours, le citoyen, le moraliste qui élève la voix.

Si Juvénal aborde un sujet que d'autres avant lui, nous aurons à le faire remarquer, avaient déjà traité,

» Sat. VllI.

il l'a rendu sien, il se l'est approprié, grâce à la manière dont il l'a traité lui-même. Il y a répandu une verve, une chaleur , un mouvement extraordinaires ; à chaque instant, sans la chercher, il rencontre l'éloquence, et le sujet en lui-même, il a su le féconder de la manière la plus heureuse. Quel magnifique début !

« Qu'importent les titres ? A quoi te sert, ô Ponticus ! de sortir d'une race antique, d'étaler les portraits de tes ancêtres, les Émiliens debout sur leurs chars de triomphe ^ si tu vis sans honneur eu face des Lépidus? A quoi bon ces images de tant d'hommes de guerre, si, en présence de ces vainqueurs de Numance,tu passes la nuit à jouer, si tu ne vas te couclier qu'au lever de l'aurore, à l'heure où ces généraux, tes ancêtres, mettaient leurs enseignes et leurs armées en mouvement? De que! droit un Fabius ose-t-il se glorifier de descendre du vainqueur des Allobroges, et d'être néà l'ombre de l'autel d'Hercule, l'auteur de sa race, s'il est avide et vain et plus mou qu'une brebis d'Euganée, si, se faisant épiler à la pierre ponce toutes les parties de son corps pour leur enlever toute trace de virilité, il insulte de la sorte ses rigides aïeux, si luimême enfin, acheteur de poison, il souille par sa statue qu'il faudrait briser ses malheureux ancêtres. C'est en vain que ces vieilles figures de cire ornent de tous côtés un atrium, la vraie, l'unique noblesse, c'est la vertu.

H Sois un Paul Emile, un Cossus, un Drusus, partes moeurs ;

* Nous retranchons ici avec M. Ribbeck, comme suspects d'interpolation, les cinq vers suivants qu'on trouve dans les éditions ordinaires; déjà Hermann avait mis entre crochets le deuxième et le troisième de ces mêmes vers :

Et Citrios jam dimiclios, littmerosque minorem Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem? Qtiis fructus generis tabula jaciare capaci Corvinum, posthac multa conlingerc virga Fumosos cquitum cum dictatorc magistros ?

Voyez les arguments très-plausibles, empruntés a la fois aux variantes des manuscrits et aux lumières de la raison, sur lesquels M. Ribbeck base cette élimination. {Der echtcund (1er nnechte Jiivenal, p. 95 et 96.)

préfère-les aux images de tes pères. Fusses-tu consul, cette ressemblance t'honorerait encore plus que les faisceaux. La noblesse du coeur, voilà ce que je suis en droit d'exiger de toi. As -tu mérité par tes actes, par tes paroles, la réputation d'un homme de bien, d'un incorruptible ami de la justice, alors je te reconnais pour noble. Salut, vainqueur des Gétules ! s;ilut, Silanus ! Quel que soit le s;iiig dont tu es issu, la patrie tout heureuse recoinuiît eu toi un rare, un illustre citoyen. Le peuple fait éclater à ton aspect les cris de joie que pousse l'f-gyptien quand il a retrouvé son Osiris. Mais comment qualifier de noble le citoyen dégénéré qui n'a d'autre mérite qu'un nom illustre.? C'est un nain qui porte le nom Atlas, un nègre qu'on a nonmié le cygne, une fille [)etite et contrefaite qu'on appelle Eui'ope; ce sont des chiens paresseux, galeux, pelés et réduits à lécher les bords d'une lampe sans huile, qui s'appelleront lion, tigre, léopard, ou du nom de tout autre animal plus formidable encore, s'il en est dans le monde. Prends donc garde et tremble de porter le nom de Créticusou de Camérinus '. »

Voilà le sujet posé avec une éloquence entraînante et une incontestable originalité. A ces traits vifs et mordants on reconnaît Jiivénal. Ils sont d'une vérité universelle ; ils s'appliquent aux nobles dégénérés de tous les pays, de tous les temps, et, après deux mille ans, ils n'ont rien perdu de lein^ à-propos ni de leurmoralité. Nous connaissons tous des gens qu i n'ont souvent d'autres titres à l'estime de leurs semblables qu'une longue galerie d'ancêtres taillés dans le marbre ou peints sur toile; galerie honorable sans doute pour celui qui en serait digne par sa propre vie ; mais, si vous n'êtes rien par vous-même, à quoi vos ancêtres peuvent- ils vous servir? Aujourd'hui, comme jadis, plus d'un fils de preux déshonore, par sa vie privée ou publique, ses aïeux, dont les images s'étalent fastueusement dans son hôtel.

C'est donc avec raison que, dominant les idées et

Sat. VIII, V. 1-39.

188 CHAPITRE Mil.

les préjugés de son temps, Juvénal pose dès le principe, au début de son œuvre, cette magnifique maxime que l'unique noblesse, c'est la \ertu,

nobilltas sola est atque unica vîrtus,

et qu'avant tout on a le droit d'exiger des gens « les qualités du cœur », anhnibona.

C'est à peu près dans les mêmes termes qu'avant Juvénal, Horace avait défini la noblesse'.

Mais, devançant Juvénal et Horace, l'auteur de la Guerre de higurtha, Salluste, dans un passage d'un éclat et d'une éloquence sans pareils, nous a montré d'une manière toute dramatique, si je peux le dire, la vanité des titres, des généalogies et de la naissance en général, s'ils ne sont pas soutenus par la valeur personnelle.

Les théories de Marins que Salluste met en scène sont celles de Juvénal; c'est dans la fameuse harangue de Marins que Juvénal a puisé plus d'un argument à l'appui de sa thèse. Marins se croit précisément, et non sans raison, malgré son origine plébéienne, plus noble que les plus nobles de son temps. Pourquoi? parce que, par les actes de sa vie entière , il a la conscience d'avoir fait preuve de cette vertu qui constitue à elle seule la noblesse ; il a la conscience d'être un de ces rares et excellents citoyens dont est fîère, à bon droit, la patrie reconnaissante. — Marins, à cette époque, ne s'était pas encore déshonoré par les proscriptions. — Et avec quelle acerbe éloquence et quelle énergique rudesse il s'élève contre ces nobles qui, déjà de son temps, c'est-à-dire un siècle à peu près avant Juvé-

1 Sat. I, G.

nal, n'avaient d'autres titres pour se mêler aux affaires publiques et à l'administration des provinces que l'ancienneté de leur race, les hauts faits d'ancêtres dont ils étaient indignes, et un orgueil qui n'était égalé que par leur incapacité ! De là des sorties comme celles-ci : « Ils se font un titre d'une vertu qui n'est pas la leur, et ils ne veulent pas que je m'en fasse un de la mienne... Je ne puis^ Romains, pourjustifier votre confiance, étaler les images, les triomphes ou les consulats de mes ancêtres , mais je produirai, s'il le faut, des javelines, des étendards, des colliers, mille autres dons militaires, et des cicatrices qui sillonnent ma poitrine. Ce sont là mes images, c'est là ma noblesse ; moi seul je les ai obtenus à force de travaux et de périls'; » et plus loin, Marins, comme Juvénal et comme Horace, estime que la vraie noblesse est celle du cœur : « Fortissimiitn quemque generosissimum ^. n

Pour Juvénal comme pour Marins, la noblesse qui ne repose pas sur le mérite personnel n'est rien, et quiconque n'a pas à faire valoir des faits honorables qui lui soient propres ne saurait, sans se rendre ridicule, se targuer du grand nom d'un aïeul ; et, développant encore sa pensée, il adresse une terrible apostrophe a un illustre personnage de la génération précédente , à Rubellius Blandus, qui n'était autre chose que le neveu du grand Germanicus, petit-neveu, par conséquent, de l'empereur Tibère, et cousin germain de Néron.

« A qui vais-je ni'adresser? à toi, Rubellius Bloudus. Tu te glorifies de descendre de la race illustre des Drusus, comme si tu étais toi-même l'artisan de ta noblesse, comme si tu avais fait quelque chose pour devoir le jour à une femme sortie du sang

' Sallust, Guerre de Jugurtha, c. lxxxv. - Id., ibid.

d'Iule, au lieu d'avoir pour mère la pauvre ouvrière qui tisse de la toile aux pieds du rempart, exposée à tous les vents. « Vous autres, dis-tu, vous êtes de pauvres hères, une vile populace, la lie de la nation ; pas un ne saurait me dire de quel pays sort son père, moi je descends de Cécro[)s. » Je t'en fais mon compliment; puisses-tu longtemps savourer la joie d'avoir une si illustre origine ! C'est néanmoins au sein de cette basse classe que tu trouveras d'ordinaire l'orateur dont l'éloquence défend le noble ignorant ; c'est de cette plèbe que sort le jurisconsulte habile à résoudre les difflcultés de la loi et à en démêler les nœuds; c'est de là que sortent nos jeunes et belliqueux soldats pour aller sur l'Euphrate et chez les Bataves rejoindre nos aigles protectrices des nations soumises. Toi, tu es le descendant de Cécrops; rien de plus; tu n'es pour moi que le buste d'Hermès; la seule différence, c'est qu'il est eu marbre, et que toi, tu vis^»

Yoilà, pour parler clairement, ce qui s'appelle dire son fait à l'orgueil patricien. Déjà Salluste, par l'organe de Marius, avait adressé le même reproche aux grands de son époque, à ces Albinus, à ces Bestia, infatués comme notre Rubellius Blandus, du mérite de leurs aïeux, convaincus que les honneurs leur étaient dus sans qu'ils eussent rien fait pour les mériter % et nourrissant un mépris profond pour l'homme du peuple, le roturier; vrais ancêtres de ceux dont Beaumarchais a dit qu'ils s'étaient donné la peine de naître, et Rousseau, « qu'ils n'avaient d'autre mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cents ans ^, » race éternelle et incorrigible que vous rencontrez à côté et autour de vous, écrasant de son dédain ou de sa morgue l'homme de valeur non titré, faisant caste et bande à part, se croyant quelque chose, et n'étant plus, à peu d'exceptions près, que ridicule.

' Sali., loc. cit.

' Nouvelle Iléloïse, V partie, lettre lxii.

Mais, curieux trait de ressemblance : la décadence de la noblesse romaine au temps de Juvénal avait eu la même conséquence que celle de la noblesse française, depuis notre Révolution. Les forces vives de Tintelligence et de la grandeur nationales s'étaient déplacées, et, là comme ici, ce furent les plébéiens qui s'emparèrent du pouvoir. C'est avec une fierté toute démocratique, je veux dire toute plébéienne, que Juvénal oppose les talents civils et militaires des hommes du peuple à l'incapacité et à la faiblesse des nobles dégénérés, qu'ils ont justement remplacés. De même chez nous, c'est du sein du peuple et de la bourgeoisie que surgirent, après la grande convulsion de 89, les hommes de science ou de parole qui illustrèrent leiu^ patrie à l'intérieur, et aussi ces hommes de guerre qui la défendirent d'abord et la rendirent grande au dehors par l'éclat de leurs victoires. C'est alors qu'on vit

Aux bords du Rhin, h Jemmape, à Fleuras,

Ces paysans, fils de ki République,

Sur la frontière à sa voix accourus ;

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,

Tous à la gloire allaient du même pas,

et ils repoussèrent les rois coalisés, ces paysans, ces enfants du peuple commandés aussi par des paysans et des enfants du peuple. Les héros dont parle Juvénal n'étaient pas de plus noble souche-

Il en est toujours ainsi d^^ns notre chère France, et ce sont, eu général, les plébéiens et les bourgeois qui continuent à illustrer notre pays au barreau , dans les sciences, dans les assemblées parlementaires aussi bien que sur les champs de bataille et dans les expéditions lointaines.

Pour mieux rendre encore sa pensée, Juvénal em-

ploie une comparaison originale et hardie. A ses yeux, les nobles dégénérés qui s'appuient vainement sur le nom et les hauts faits de leurs ancêtres ressemblent à ces anciens chevaux de course, issus également d'illustres ancêtres, mais néanmoins tombés si bas qu'ils ne sont plus bons qu'à tourner la meule. Mais l'avenir est aux plus vaillants, d'où qu'ils viennent^ ; et le poëte finit par où il a commencé : il n'accordera son estime aux nobles qu'autant qu'elle pourra se baser sur leur mérite personnel.

Et revenant à Ponticus, qui peut-être, vu son extrême jeunesse, penchait vers les défauts et les vices de Rubellius et de ses pareils, le poëte l'engage fort à ne pas prendre exemple sur de tels personnages, qui tirent ridiculement vanité du mérite d'autrui, mais à s'illustrer autant que possible par sa propre valeur sans avoir besoin de s'appuyer sur les titres d'hommes morts depuis des siècles ; il n'y a rien de si triste « que de s'appuyer sur le mérite d'autrui ^ » .

Fidèle à ses principes, Juvénal donne au jeune noble, dont il veut former l'esprit, quelques conseils sublimes ; on les croirait puisés dansl'àme d'un Socrate.

' Y. 56-68. Boileau a imité ou plutôt traduit ce passage avec bonheur :

Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime, Entre tant d'animaux qui sont ceux qu'on estime? On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de cœur. Fait paraître en courant sa bouillante vigueur. Qui jamais ne se lasse et qui dans la carrière S'est couvert mille fois d'une noble poussière ; Mais la postérité d'Alfane et de Bayard, Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard. Sans respect des aïeux dont elle est descendue. Et va porter la malle ou tirer la charrue.

(Satire V.)

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