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unes à un tyran dont elles ne mentionnent pas le nom. Pour ce qui est de l'endroit où aurait été relég*ué le vieux satirique, tel biog-raphe de nos V?tœ se prononce pourlaCalédonie (l'Ecosse actuelle), tel autre incline pour l'Egypte ou la Gyrénaïque ; d'autres désespèrent de pouvoir arriver à quelque chose de certain à cet ég'ard.
De là, de l'autre côté du Rhin, où l'on a l'habitude de traiter à fond, de fouiller toutes les questions, les questions d'érudition comme les questions philolog'iques, de nombreuses, d'ardentes et toutes récentes discussions en faveur de l'une ou de l'autre de ces données biogTaphiques^
Vu l'absence de documents suffisants et en
' C. F. Hermanii, dans la préface latine dont il a fait précéder son édition de Ju vénal (Gotting., 1854), et son discipleM.de Siebold (dans son ouvrage déjà cité), adoptant l'opinion de Juste Lipse, qu'ils essayent de fortifier encore, soutiennent que le lieu ou fut exilé Juvénal ne peut être que l'Ecosse, et que l'auteur de son exil fut Doniitien.
Teuffel (Neue larhrh. f. Philolog., t. XLIII, 1845, p. 109) cherche àdémontrerque l'auteur de l'exil fut Trajan, et non Domitien. Quant au lieu de cet exil, il désespère d'arriver à quelque chose de définitif. M. Vôlker, dans un travail assez piquant sur Juvénal, intitulé : Juvenal, ein Lebens-und Characterbild aus der romisc/ini Kaiserzeit (Elberfeld, 1851, p. 104, 105 et lOC), pense que Trajan fut l'auteur de l'exil de Juvénal, et l'Egypte, le lieu de l'exil.
D'autre part, Heinrich (Commenter zu Juvenals Satiren. Einleitung, vom Dichter, Kil., 1805, et Bonn., 1839) soutient que ce fut Adrien qui exila Juvénal, et qu'il l'exila en Egypte.
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présence des contradictions multiples des notices mentionnées, on ne saurait g-uère arriver à la vérité, mais seulement à un deg-ré de probabilité plus ou moins g-rand. Quant à nous, nous pencherions assez volontiers pour l'opinion raisonnée de M. Otto Ribbeck. Selon ce savant, l'auteur de l'exil de Juvénal serait Adrien, et le lieu, où fut relég-ué et mourut le poëte, l'Eg'ypte '.
Voilà à quoi se réduit ce cjue l'on sait, ce que l'on croit savoir sur la vie de Juvénal.
Mais Juvénal, après tout, est tout entier dans son œuvre.
Gomment, sous l'empire de quelles circonstances, à quelle époque, en face de quels événements cette œuvre fut-elle conçue et écrite ? On peut assez facilement s'en rendre compte. Né sous Claude, Juvénal a pu assister au règ^ne de onze empereurs. 11 l'ut le témoin des plus mauvais jours de l'empire romain presque à son début, alors que commençait l'ag^onie de la société et que les mœurs publiques et privées atteig'naient au dernier deg-ré de corruption et de décadence. Juvénal, qui n'écrivit que fort tard, au dire des notices^, avait pu demeu-
' D. Junii Juvenalis Satine, edklit Otto Ribbeck. Lipslx, 1859. Prsefat., p. x, xi, xii, xiii.
* Postquam diu tacuit.
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rer pendant près d'un demi-siècle observateur silencieux des saturnales de toute nature dont il était le témoin ; car le moyen de publier ses impressions sous un prince comme Domitien, par exemple, qui avait rempli Rome d'espions, établi partout une v^éritable inquisition politique et littéraire? Qu'on lise Tacite à ce sujet '. Ce n'est donc que sous l'beureux règ-ne de Trajan, en ces temps fortunés « où il était permis de penser ce qu'on voulait et de dire ce qu'on pensait^, » que notre satirique a dû enfin pouvoir rompre son long* silence; et c'est à la même époque que Tacite éleva, lui aussi, sa voix d'abord contenue ou plutôt étouffée par les événements, et qu'il put donner un libre cours à son indig^nation.
Et de fait, pour ce qui reg-arde Juvénal, ses plus belles satires, je parle de celles qui forment la première moitié de son œuvre, paraissent avoir été écrites sous le g^ouvernement du fils adoptif de Nerva, et elles sont à peu près exclusivement dirig-ées contre les mœurs infâmes du règ^ne de Domitien. C'est le siècle de Domitien, c'est l'universelle perversité romaine sous cet effroyable tyran, qu'attaque et que stig-matise notre poète ; ce sont les vices, les bassesses, les
' Agricol., H.
2 Id., Hlstor., 1, I.
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lâchetés, les forfaits dont Rome fut le théâtre pendant que rég-nait l'indig-ne frère de Titus, qui soulèvent les âpres et vertueuses colères de JuvénalM II est vrai qu'il ne s'en prenait de la sorte qu'aux morts, qu'à ceux « dont les cendres reposaient depuis long-temps le long* de la voie Flaminienne et de la voie Latine ^ » ; et on le lui a reproché plus d'une fois. Mais en supposant même qu'on ait bien interprété le sens de ces derniers mots, et nous pensons avec un savant critique qu'on s'y est quelque peu trompé ^ c'était peut-être une précaution sag'e en des temps si changeants. Au surplus, lors même que Juvénal ne nonmiait que les morts, ses coups n'en retombaient pas moins sur des personnag'es vivants; car, morts ou vivants, ses contemporains s'étaient roulés ou se roulaient dans la même fange. On la judicieusement remarqué* : en flagellant des vices de toute nature,
' La mention faite clans la satire première de la condamnation du fameux prévaricateur Marius Priscus, condamnation qui eut lieu l'an 100 de l'ère chrétienne, par conséquent sous Trajan, prouve seulement, comme l'a très-bien fait remarquer W. E. Weber (Die Satire» des Dec. Junius Juvenalis uebersetzt und erlâutert, I vol. in-S". Vimar., 1825, et Halle, 1838, p. 234), que cette satire fut retouchée, comme beaucoup d'autres, et publiée sous Trajan. Weber fournit, à cet égard, plus d'un argument décisif.
^ Sat. I, 171.
' Heinrich, dans son commentaire sur ce vers. {Ouvr. cité.)
* Idem, ibkl.
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Juvénal a eu soin de ne pas trop séparer les temps où il écrit de celui dans lequel il choisissait ses exemples; de sorte qu'étant donnée la perversité g'énérale de l'époque, ce qu'il dit de la g'énération précédente s'applique toujours à la g*énération présente; et combien, par cela même, ne devait-il pas soulever d'hostilités et de haines qu'il y avait g'rand courag^e à braver! La triste fin de Juvénal montre assez qu'en disant alors la vérité sur les morts, on s'exposait fort encore à s'aliéner et à offenser les vivants; et c'est donc à tort, selon nous, qu'on l'a accusé, de nos jours, de manquer totalement de courag*e politique.
Quoi qu'il en soit, et à cause de cela même, les satires de Juvénal sont la source la plus précieuse que l'on puisse rencontrer pour l'histoire des mœurs et de la société romaine , depuis Tibère jusqu'au règ-ne d'Adrien. Elles forment, nous l'avons déjà remarqué plus haut, comme le complément des œuvres de Tacite. Ce que Tacite nous a révélé sur les mœurs publiques et politiques de Rome, Juvénal le révèle sur ses mœurs privées et sociales. Et, à cet ég-ard, aucun autre écrivain de son époque ne saurait lui être comparé. Ni Sénèque, ni Pétrone, ni Martial, ni Pline le Jeune, à qui nous devons tant et de si curieux renseig^nements sur la vie intime des Romains, n'ég^alent,
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SOUS ce rapport, les peintures de Juvénal. Il n'oublie rien, rien n'échappe à son œil perçant, à ses infatig-ables et brûlants pinceaux. Ouvrez ses satires et vous y trouverez, toute palpitante, dans son avilissement si hideux et si varié, la Rome du temps ; tout y est au gTand complet ; qu'y manque-t-il? c'est un véritable panorama. Aucune œuvre de l'époque n'atteint à la richesse et à l'intérêt des matières que renferment les satires de Juvénal.
Ces satires, au nombre de seize, que les g-rammairiens ont divisées en cinq livres *, ne sont pas toutes de la même date, nous l'avons déjà dit. Les neuf premières sont évidemment l'œuvre d'un homme qui a écrit dans toute la force de l'âgée et du talent ; trois d'entre elles, la première, la seconde et la quatrième, ont dû être écrites, sans être publiées aussitôt bien entendu, du temps même de Domitien, ou tout de suite après sa mort. Il y a là une indig-nation de fraîche date et une vivacité de traits dans la peinture des mœurs qui n'autorisent g-uère à croire qu'elles aient été composées d'après de simples souvenirs. Ce sont ces neuf premières
' Le premier livre se compose des cinq premières satires ; le second, de la sixième seule ; le troisième, de la septième, de la huitième et de la neuvième; le quatrième livre, de la dixième, de la onzième et de la douzième, et le cinquième, des treizième, quatorzième, quinzième et seizième satires.
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pièces qui doivent être considérées comme l'œuvre capitale du poëte satirique ; et, quant au titre de chacune d'elles, Juvénal ne paraît pas s'en être soucié beaucoup. Ils varient souvent avec les manuscrits, les éditions et les scholiastes, et nous pouvons les formuler ainsi : les Scandales du jour, les Hommes romains ou les Hypocrites et les Infâmes, Borne inhabitable, le Turbot, ou la cour de Domitien, Riche et Pauvre, les Femmes romaines. Misère des classes lettrées, la Noblesse, Ncevolus. Là se trouve la vivante peinture des hommes, des femmes et des choses du temps ; là, le poëte se laisse alleràl'indig'nationde son cœur d'honnête homme, à l'inspiration de son g'énie; c'est dans ces neuf pièces que se montre aussi au plus haut deg*ré son talent de peintre, d'observateur. Tous ces divers morceaux sont venus d'un seul jet, se sont succédé coup sur coup. 11 est impossible d'admettre un long- intervalle entre chacun. Là, émule du vieux Lucilius, Juvénal fait retentir son fouet, tombe, à bras raccourcis, sur le vice et les vicieux, le crime et les criminels; et, plus d'une fois, le g'iaive même remplace le fouet entre ses mains redoutables et il frappe alors vig'oureusement. Il est debout dans l'arène, armé en g'uerre, militant, veng'eur. Ce sont là les premières, les vraies satires de Juvénal, et nous avons fait de leur étude l'objet de la première partie de notre travail.
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Bien différent est le caractère que présentent les deux derniers livres du recueil ; on y découvre une tendance d'esprit tout autre. Les satires qu'ils renferment n'ont plus le même entrain, ne respirent plus le même feu que les précédentes; elles n'offrent ni les mêmes détails, ni les mêmes peintures , ni les mêmes renseig'neriients. C'est à peine si l'on y rencontre quelques courts passag-es sur les vices du jour et le train quotidien de la vie romaine. On y enseig^ne la vertu , la sag'csse , la modération ; on y préconise l'amour de l'honneur, de la justice, do Iliumanité. On a là moins des satires que des épîlres familières comme celles d'Horace, ou plutôt encore, je le dirai volontiers, de vrais sermons du g^enre de ceux de Massillon, par exemple, ou de tout autre prédicateur ou moraliste chrétien : ce sont des considérations sur la vanité de nos désirs et l'influence fatale des inauvais exemjiles, d'éloquentes réflexions sur les avantagées de la sobriété et les pures joies que procure Y amitié; ou bien, des consolations, à la façon de celles que nous a laissées Sénèque, sur les inévitables mécomptes de cette vie, d'admirables peintures de ce g-rand phénomène de l'àme qu'on appelle la conscience , ou bien encore de vig*oureuses sorties contre le fanatisme religieux. Il règ^ne dans toutes ces pièces un accent de persuasion , de vertu, de sag-esse bien marqué.