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femmes de la Rome impériale, est devenu, grâce au temps , plus réservé , plus sérieux , plus chaste en un mot* , eHl s’est fait poète philosophe. 11 n’y a donc absolument rien d’ étonnant que, ayant à exprimer des sentiments nouveaux et des idées nouvelles , Juvénal ait adopté un style, nouveau, moins vig*oureux et plus conforme au sujet même qu’il traite; ce serait, selon, nous, s’appuyer sur un sophisme que de conclure, comme fait M. Ribbeck, de la diversité des pensées et des expressions qui disting’uent la première partie de l’œuvre de Juvénal de la dernière, à une différence d’auteur. Un tel système mènerait loin ; cela ne reviendrait-il pas à peu près à dire que l’auteur de Suréna, ôl Attila, à' Agésilas, düHéraclim, n’a rien de commun avec l’auteur du Cid, de Cinna, de Polyeucte et des Horacesl ou encore, en renversant le raisonnement, que le poète qui a écrit Alexandre et les Frères ennemis aurait été incapable d’avoir conçu et écrit Phèdre ou Athaliel Ce serait méconnaître à la fois les lois du progrès et celles de la décadence ou de la transformation de manière chez les écrivains et les artistes.
Ne soyons cependant pas injuste envers M. Ribbeck. Il est impossible, sans doute, à tout
‘ Voyez C. F. Hermann, præfat., p. x.
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esprit sérieux d’admettre son impitoyable système d’élimination, quel que soit le nombre des prétendues preuves qu’il s’efforce d’accumuler avec une remarquable sagacité d’esprit; mais il faut reconnaître néanmoins qu’il a réellement bien mérité de la philologie par les services qu’il a rendus au texte de Juvénal, tant dans sa récente édition latine que dans son livre intitulé le Vrai et le Faux Juvénal, où il essaye de défendre de son mieux ses corrections et ses transpositions.
Il y a peu d’œuvres , il faut le dire , appartenant à la littérature latine , dont le texte nous soit arrivé dans un aussi déplorable état d’altération, de corruption et d’interpolations de toutes sortes, que celui des satires de Juvénal. On le comprendra aisément, si l’on veut bien songer aux diverses altérations que bien d’autres ouvrages classiques , grecs ou latins , ont subies entre les mains de copistes plus ou moins intelligents, parfois même plus ou moins facétieux, et se permettant par conséquent d’enjoliver leur auteur, soit à la marge , soit par des additions directes. Or des altérations de ce genre étaient surtout inévitables pour le texte de Juvénal. Les pieux moines du moyen âge, scandalisés par les hardiesses, les crudités de toute espèce que
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présentent les satires de notre poète , ont cru devoir souvent mitig’er, altérer, corrig'er l’orig'inal d’autant plus que Juvénal était un des écrivains de l’antiquité que le moyen âg*e g*oùtait et lisait le plus. Il était, pour cette époque , le poète moral [ethicus) par excellent " î*. Ces corrections des copistes des premiers siècles, louables peut-être au fond, étaient fâcheuses au point de vue de la vérité et de l’intég'rité du texte. Or M. Ribbeck n’a pas cru devoir s’en tenir à l’édition, quelque excellente qu’elle soit, de M. Otto Jahn , rédig’ée en g*rande partie d’après le plus estimé de tous les manuscrits (celui de Pithou, retrouvé dans la bibliothèque de Montpellier, par M. Dübner). Aux yeux de M. Ribbeck, bien des vers, bien des passag*es ont paru suspects d’altération , d’interpolation, de transposition; et alors il modifie, élag*ue, propose des leçons, motivant chaque fois, sinon par des raisons toujours convaincantes , mais avec une g’rande science de latiniste, ces diverses opérations philolog*iques. Et, qu’on veuille bien le remarquer, elles s’appliquent non-seulement aux neuf premières satires, à la onzième et à la seizième, seules authentiques
‘ G. F. Hermann, ibidem, p. x, xi, xx.
’ Voyez Bernhardy, Grundrisse der rùmischen Litteratur, FI* partie, p. 611. (Braunschweig, 1863.)
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aux yeux de M. Ribbeck, mais encore aux satires des deux derniers livres qu’il reg-arde comme apocryphes; il a cru voir des corruptions, des lacunes, des transpositions et des interpolations, aussi bien dans les unes que dans les autres; *C il porte ainsi la hache à ce qu’il appelle tout un système de superfétations et d’excroissances déparant le texte primitif. Mais ici encore il lui arrive parfois de se laisser entraîner trop loin, et, si l’on s’attachait par trop aveug’lément à son système de suppression ou de bouleversement du texte original , on risquerait tout aussi bien de tomber dans le faux qu’en admettant ses conclusions de critique radical contre l’authenticité des cinq satires en question. Mais, lors même qu’il se trompe, il y a encore, jusqu’à un certain point, profit à écouter ses raisonnements et à étudier les substitutions ou corrections de toute nature que propose cet esprit si sagace et si pénétrant.
Mais laissons là maintenant les questions de texte et de philologie pour des considérations plus spécialement littéraires.
Ce serait peut-être le cas d’établir ici un parallèle entre Juvénal et ses devanciers ; mais, ce travail ayant été fait plus d’une fois et souvent avec talent, nous aimons mieux y
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renvoyer le lecteur que de l’entreprendre à nouveau *.
Demandons-nous plutôt et tout d’abord quelles furent les opinions politiques, philosophiques et relig’ieuses de Juvénal; question qui mérite d’être examinée quand il s’ag^it d’un écrivain de cette importance. Pour y trouver la réponse, vu le peu de détails que nous apprennent les biographes de notre poète sur sa personne morale, il faut la chercher dans son œuvre même ; notre satirique est là tout entier.
En politique, Juvénal est de l’école de Tacite, son contemporain. Ce sont deux caractères de la même trempe, deux âmes jumelles. Gomme Tacite, Juvénal est un républicain ég*aré sous la monarchie des Césars, quoiqu’il accepte, par la force même des choses, l’ordre politique établi ; ce point ne saurait être contesté. L’élog*e qu’il fait de Trajan, au début de la septième satire, en est une preuve irréfrag'able ; mais partout chez lui, comme chez l’auteur des Histoires et
' Voyez, à ce sujet, Dussaulx, Discours sur les satiriques latins; La Harpe, Lycée, !'• partie, Anciens, Parallèle d’Horace et de Juvénal, et surtout M. D. Nisard, Études sur les poètes latins de la décadence, i. I, p. 283 et suiv.; t. 11, p. 57 etsuiv., 3' édition; Vôlker, ouvr. cité. Parallèle des Juvénal mit Horatz, p. 18 et suiv.; Ruperli , De diversa satirar. Lucilii, Horatii, Persii, Juvenalis indole, édit. I.emaire, Collect. auct. classic., 1. 111; Perse, ses Satires, p. 324-555.
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des Annales, éclatent le regret et l’amour d’un passé à jamais détruit.
En maints endroits de son œuvre, Juvénal se plaît à célébrer les antiques vertus de la Rome libre, alors que la chasteté, la tempérance, la pauvreté, la simplicité des mœurs, l’avaient rendue puissante et redoutable. Il aime à jeter ses reg’ards en arrière, à rappeler les noms vénérés des anciens héros de Rome , les noms des Brutus, des Lucrèce, des Scævola, des Gurius, des Fabricius, des Fabius, des Scaurus, des Caton. Ce sont autant de souvenirs qui le consolent des tristesses et des horreurs du siècle, Comme Tacite, il hait et il méprise cette long’ue série de despotes et de monstres que l’empire a fait surg’ir. D’un mot il jug'e et flétrit les principaux d’entre eux : César a fait défiler devant lui, le fouet à la main, le docile troupeau des citoyens de Rome ‘ ; Octave a usurpé le pouvoir après avoir teint son épée du sang* des Romains*; Tibère! n’est-ce pas à lui que le monde a dù Séjan, la plus épouvantable créature du pouvoir absolu^? Néron, c’est l’histrion, le cocher, l’incendiaire, l’infàme débauché, le fratricide et le parricide couronné*. Mais
‘ &at. X, 109.
’ VIII, 242 et 243.
^ X, 560 sqq.
* VIII, 211 sqq.
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tous ses mépris, tous ses sarcasmes, toutes ses colères, sont pour ce stupide et effroyable tyran, dont le nom fut Domitien, « ce Néron chauve, » qui, entouré de délateurs, « déchirait le monde expirant » et l’on risquait sa tête « à lui parler seulement de la pluie et du beau temps ‘ » . En revanche Juvénal manifeste toutes ses sympathies pour ces illustres parvenus, orateurs, jurisconsultes, capitaines, dont le courag'e civique ou militaire a préservé Rome des barbares du dedans et des barbares du dehors : les Cicéron, les Marius, les Décius, «des noms plébéiens, des âmes plébéiennes», qui ont, eux aussi, dans leur temps, racheté de leur sang’ l’existence de la république menacée *. Toutes ces illustrations, comme beaucoup d’autres, sont sorties du peuple; voilà pourquoi elles lui sont chères ; Juvénal est Romain avant tout. Il se fait partout le défenseur du peuple, le veng’eur du pauvre et du prolétaire, et il plaint avec éloquence ses misères ; il est démocrate dans le bon sens du mot; mais, autant il aime le vrai peuple, autant, et à l’ég’al de Tacite, il déteste cette canaille de Rome, « cette tourbe de Rémus toujours prête à saluer le succès et à maudire les proscrits » ; elle est tombée si bas qu’elle ne demande plus