‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 70 sur 194 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

pour le poisson, se hâta néanmoins délivrer le turbot. Différer la chose, en un temps où la délation était à l’affût de tout, c’eût été s’exposer à un péril certain.

Mais ne perdons pas de vue notre pécheur. Où court-il ainsi? A Albe même, une des plus belles résidences impériales du temps, habitée autrefois par Tibère, et où Domitien vivait alors avec sa cour. C’est à Albe, en effet, que Domitien aimait à demeurer, et il avait l’habitude d’y traiter les affaires les plus graves, comme aussi, on va le voir, d’en faire le théâtre de ses extravagances les plus ridicules’. Nous connaissons maintenant le lieu de la scène où va se passer tout à Theure un drame tragi- comique ; le poète nous introduit dans le vestibule de la villa impériale. L’atrium, qui conduit à la pièce où se tient le maître, est rempli de courtisans de l’ordre sénatorial, impatients, selon les mœurs et l’étiquette romaines, de faire leur cour au prince. Ce sont les mane salutantes dont parle Virgile, et qui sont de tous les temps, car, pour le dire en passant, on les trouve partout où, à force de courbettes, il y a quelque place à gagner, quelque pension à obtenir ou quelque bénéfice à réaliser. Partout aussi ces officieux empressés sont exposés aux mêmes humiliations. Ainsi, pour en revenir à Domitien, il laisse attendre, avec un dédaigneux sans-façon, cette foule bourdonnante de grands, et reçoit avant tout, et à leur barbe, l’homme au turbot, sur qui les portes se referment.

Notre pêcheur, nous l’avons déjà vu, est un homme avisé. 11 connaît son temps et son prince. Sous la peau de ce rustre se cache un diplomate ; qu’on en juge : « S’avançant devant le roi des rois : Daigne agréer, dit-il, une offrande qui n’est point faite pour la table d’un par-

' Voyez Pline, ép. iv, xi. — Tacite, Agrlc., c. xlv.

ticulier, fête aujourd’hui ton génie; prépare ton estomac à savourer cette chair délicieuse; mange ce turbot , il était destiné au siècle qui t’a vu naître. Il s’est fait prendre tout exprès *. »

La flagornerie, sans doute, était assez grossière, « et pourtant, fait observer le poète, qui aime à semer ses récits satiriques de réflexions morales à la Tacite, la tête de Domitien se dressait d’orgueil ; il n’est pas d’éloge auquel on ne puisse faire souscrire ces puissances dont nous avons fait des divinités *. »

Et maintenant nous entrons dans le vif du sujet : où trouver un plat assez large pour contenir l’énorme poisson ? Grave question en vérité, et qui mérite qu’on en délibère! Allons, que la porte se rouvre, et qu’ils entrent enfin, ceux qui se morfondent au dehors. On leur soumettra le cas, puisque aussi bien on les a sous la main.

Les voici qui accourent, ces hommes « que son cœur déteste, et sur la face desquels réside cette pâleur

> Et tamen UH

Surgebant crisfæ; nihil est quod credere de se Non possU quum laudalur dis æqua potestas.

On croirait entendre Massillon, qui, comme moraliste, a plus de rapport qu’on ne croit avec Juvénal, s’écriant, dans son Sermon sur les tentations des grands : « Oui, Sire, par l’adulalion les vices des grands se fortifient. En effet, l’adulation enfante l’orgueil et

l’orgueil est toujours l’écueil fatal de toutes les vertus Gâtés par

les louanges, on n’oserait plus leur parler (aux princes) le langage de la vérité. Eux seuls ignorent, dans leur État, ce qu’eux seuls

devraient connaître Les discours flatteurs assiègent leur trône,

s’emparent de toutes les avenues, et ne laissant plus d’accès à la

vérité on lejoue (le souverain) à force de le respecter; il ne voit

plus rien tel qu’il est; tout lui parait tel qu’il le souhaite. »

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