‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 16 sur 25 · S..I. VI · texte numérisé non relu

S..I. VI

» Voy. V. 42-45.

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main, tantôt historien inexorable d'extravagances, de débordements sans nom, et toujours d'autant plus digne de foi que, malgré les tendances naturelles de la satire a charger les touches pour produire du relief, il n'avance rien, somme toute, nous ne saurions trop le répeter, que ne signalent et ne confirment aussi Tacite buetone, Martial, ces trois peintres véridiques de la corruption romaine.

Est-ce à dire que cette satire soit exempte de défauts? Loin de là. On est en droit d'adresser plus d'un reproche à son auteur. On rencontre dans cette curieuse et puissante composition beaucoup trop de passages, je ne dirai pas seulement hardis et licencieux mais obscènes et qui font le triste pendant de maints endroits de la deuxième et de la neuvième satire. Ces crudités ne choquaient pas les anciens, nous l'avons déjà plus d'une fois constaté, et tout à l'heure nous aurons occasion de revenir sur le même point, mais le lecteur moderne s'en alarme, lui, et à juste titre.

Quant au plan de la satire dont nous avons signalé et loué plus haut la simplicité, il laisse néanmoins à désirer ; il manque d'art et n'a pas dû coûter beaucoup d'efforts au poëte; car il consiste en une série de portraits de femmes vicieuses à divers titres, portraits se succédant les uns aux autres sans transition, sans choix, sans méthode, et qui se distinguent seulement, et c'est beaucoup sans doute, par la vigueur du trait et la vivacité des couleurs. Il semble qu'ils soient moins le fruit d'une étude péniblement élaborée que le résultat d'une brillante improvisation, une de ces improvisations de génie qui faisaient naître parfois des chefs-d'œuvre sous la plume de Molière ou de Shakspeare.

Ce n'est pas tout : la sixième satire donne lieu à une

autre critique encore. Pourquoi, par exemple, faut-il que le poëte, par la crainte mal entendue de duiiinuer l'intérêt de son sujet, ait commis ici une véritable injustice en omettant de nous parler des femmes vertueuses de son temps? Quelque corrompu que soit un siècle il ne l'est pourtant jamais au point de ne pouvoir oflrir quelque bon exemple à citer à côté de la dépravation générale. L'histoire, aussi bien qu'un grand nombre d'inscriptions recueillies sur des tombeaux ' ,^ atteste que le premier et le deuxième siècle de l'empire avaient produit dans les classes supérieures, comme dans les classes moyennes de la société, des femrnes dignes de tous nos respects ; véritables modèles d epouses, de filles et de mères, et ne le cédant aux Romaines du vieux temps ni en fidélité, ni en modestie, ni en chasteté \ En opposant quelques-unes de ces femmes, l'honneur de leur sexe, au grand nombre de celles qui se signalaient alors par leur dépravation, le poëte, par ce contraste aussi consolant qu'il eût été équitable, aurait échappé au soupçon qu'on a fait quelquefois peser sur lui, bien à tort selon nous \ d'avoir été l'ennemi systématique des femmes et de n'avoir écrit cette satire que pour donner un libre cours à sa haine. Yoilà les défauts que le critique a le droit et le de- * voir de relever dans la pièce qui va nous occuper ; mais ces défauts sont effacés et amplement rachetés par les nombreuses qualités de cette satire magnifique, d'un souffle si puissant, d'une vigueur, d'un éclat, d une

• VoyezM. Friedlànder: Darstellungcn atis der SUtengeschichle

ifonis, etc., t- H> P- 303. «,,,v

> Voyez Tacite, A>m.,XW, lxiv; XXI, x sq. ; XVI, xxx, xxxn.

^^'"M.ïsiébold^Yfute victorieusemcut celte accusutiou (Sat. VJ, Einleitmg, ouvrage cité).

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verve incomparables, d'un style magistral, atteignant le plus souvent à des beautés de premier ordre, inspirées, malgré quelques hyperboles inhérentes au genre, par cette sainte indignation qui partout met )a plume à la main du poëte.

Avant d'entamer son terrible sujet, Juvénal jette un regard en arrière, et cherche à se représenter, pour nous les peindre d'abord, la simplicité et l'innocence des premiers hommes. Il y a là ime fraîcheur de couleurs, une vérité de sentiments et d'expressions, qui font songer à certains tableaux de Lucrèce ' et de Jean- Jacques Rousseau'. Voici ce grave et sévère début, qui forme, avec tout ce qui suivra, un éloquent contraste :

« Je crois fermement que la chasteté habita jadis le monde sous le règne de Saturne, qu'on l'y vit longtemps lorsque les froides cavernes servaient d'abri commun au foyer, aux dieux Lares, aux pasteurs et aux troupeaux; que l'épouse, errant sur les montagnes, étendait pour son compagnon un lit de feuillages et d'herbes couvert de la peau des bêtes féroces, leurs voisines. Cette femme-là, vous ne lui ressemblez guère, ô Cynthia', ni vous non plus, Lesbie\ dont les yeux se ternirent à pleurer la mort d'un moineau. Plus sauvage que son n)ari, qui près d'elle se gorgeait de glands, elle abreuvait à ses mamelles gonflées ses Ois déjà robustes. Dans cette enfance du monde et sous un ciel récemment créé, ils vivaient autrement que nous, ces hommes qui pour naître avaient brisé l'écorce des chênes, ou qui, pétris d'argile, n'avaient eu ni père ni mère 5. >

Mais depuis que s'est-il passé? Le monde s'est de

' Voyez sa ravissante peinture des premiers temps de l'humanité De Rer. natur., v. 905-1026.

' Voy. surtout le fameux morceau sur la formation des sociétés dans le Discours sur l'inégalité des conditions.

' Aimée du poêle Properce.

« Maîtresse de Catulle. Conf. Catull., 1. m. xviii

» So<. VI, v. 1-21.

plus en plus dépravé. A l'âge d'or ont succédé l'âge d'argent, l'âge de fer, l'âge d'airain. Rome, capitale du monde, succombe sous la corruption.

Et s'adressant à son ami Posthumus, le poëte lui demande si c'est en pareil temps qu'il songe à se marier? Se marier ! mais mieux vaudrait se pendre ou se noyer; se marier! quand les femmes honnêtes et pures sont si rares, quand dans les provinces, et même au sein des campagnes, elles ne sont pas moins perverties qu a Rome. Où trouver une femme que l'on puisse aimer sans crainte ? Que Posthumus se donne seulement la peine d'entrer dans un théâtre ou quelque autre lieu public, partout où l'on chante, où l'on danse ou se joue la tragédie, la comédie, la pantomime, et il trouvera les gradins garnis de spectatrices qui n ont d yeux et d'oreilles quepourtousces histrions, célèbres ou obscurs, dont elles ont fait ou sont prêtes à faire eurs amants. Les grandes dames se donnent aux chanteurs ou aux tragédiens, les petites bourgeoises recherchen des acteurs plus humbles, ceux qui fagurent dans les atellanes ou dans les cirques. Voilà es hommes a qu l'on s'attache de préférence. Pour plaire aux élégantes et aux célébrités du jour, il faut être le chanteur Chrysogone, le joueur de flûte Ambrosius, le joueur de Ivre Échion, le mime Urbicus ou Bathylle, ou bien encore le gladiateur Euryalus. Faut-il donc s'empresser de s'ensager dans les liens du mariage pour avoir le plaisir de donner son nom au rejeton de quelqu un de ces héros des planches et de l'arène ' ?

Voilà certes une manière vive et spirituelle d entier dan^ son sujet. Et tout de suite, pour confirmer ce

» Conf., V. CO-82.

LES FEMMES ROMAINES

qu'il avance, le satirique nous raconte l'histoire scandaleuse d'une grande dame de l'époque, mariée à un sénateur, et qui s'était fait enlever par un gladiateur. Le récit de cet enlèvement, qui sert en quelque sorte d'exorde au réquisitoire lancé par le poëte contre les femmes contemporaines, est plein de malice et d'esprit. On suit le couple amoureux dans toutes ses pérégrinations, sur terre et sur mer. Hippia, c'est le nom de la grande dame, agit comme ses semblables de tous les temps, — et le nôtre aussi a ses Hippia; — elle oublie pour celui qui a su la charmer tout ce qui d'ordinaire retient le cœur d'une femme; elle ne donne un regret ni à ses sœurs, ni à son mari, ni à ses enfants. Née dans l'opulence, elle supporte sans sourciller, elle, la sybarite d'autrefois, les mille et mille privations inhérentes aux voyages. « Elle affronte avec intrépidité la mer de Toscane et les ondes mugissantes de celle d'Ionie ; elle reste inébranlable au milieu de toutes ces mers qu'il lui faut franchir. Ah! si elles doivent s'exposer pour une cause honnête et légitime, c'est alors que la terreur glace les femmes, que leurs genoux tremblent et fléchissent. Elles n'ont du courage que lorsqu'il s'agit de se déshonorer. Lorsqu'un mari Texige, oh! alors, combien il est dur de s'embarquer! L'odeur de la sentine incommode ; la mer donne des nausées. Un mari, on vomira sans façon sur lui; avec un galant, c'est différent, on dîne de bon appétit, et, au milieu des matelots, on circule sur le pont, on prend plaisir à manier les rudes cordages*. »

Le théâtre et le roman moderne, s'ils avaient à représenter une situation de ce genre, — et ce ne sont pas

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précisément les exemples de ces sortes d'enlèvement qui manquent dans notre grand monde comme dans la haute bourgeoisie, — ne désavoueraient pas ces détails si vrais et si comiques sur la différence de conduite que tient une Ilippia, selon qu'elle voyage avec un mari ou un amant. Le sans-gêne est toujours réservé au mari; les bonnes grâces, on ne les prodigue qu'à son heureux rival. Avec le mari tout déplaît, tout sourit avec

Tamant.

Mais le dernier trait du tableau vaut son pesant d or; le gladiateur, à qui s'est donnée notre grande dame romaine, vous pensez, sans doute, qu'il a dûlaséduu^e et la fasciner par la beauté et les charmes- de sa personne? Détrompez-vous : il était vieux et laid, a mais c'était un gladiateur; si Sergius eût renoncé à sa profession, il n'eut plus été pour elle, et encore, qu'un autre mari : c'est le fer qu'elles aiment. Ferriim est

qiiod amante )^

Les ftmmes ont toujours été ainsi faites; c est 1 (3trange, l'extraordinaire, l'inusité qui les séduit. Le caprice chez la femme se constate mais ne se discute pas. Écoutez La Bruyère sur ce chapitre : « A juger de celte femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n'y a personne qui ne doute que ce soit un héros qui doit la charmer un jour. Son choix est fait. C'est un petit monstre qui manque d'esprit'. »

Mais qu'est-ce que l'exemple d'Hippia, quelque condamnable qu'elle soit au point de vue de la dépravation des mœurs, à côté de la conduite ignoblement scandaleuse qu'une femme appartenant au rang le plus élevé de la société romaine n'avait pas craint d'étaler, il y a

LES FEMMES ROMAINES

2 La Bruyère, des Femmes,

quelques années à peine, aux yeux de l'univers stupéfait? Il ne s'agit plus ici de la femme d'un sénateur seulement, abandonnant sa famille pour un Sergius, mais de l'épouse d'un César, transformée tout simplement en une prostituée des rues.

Tacite \ Suétone ^, Dion Cassius % nous ont tour à tour raconté les déportements de Messaline dont le nom est devenu synonyme de luxure, mais aucun de ces trois historiens n'a égalé le tableau immortel qu'en a tracé notre poëte. On lui pardonne volontiers la crudité de certains détails, l'audace inouïe de quelques expressions, en faveur de ce que l'on peut appeler les terribles beautés de l'ensemble. Voyez Messaline, aussitôt que l'empereur Claude son époux est endormi , courant changer, affublée d'un déguisement qui la rende méconnaissable, contre la couche des Césars le grabat des mauvais lieux; et là, pour assouvir ses instincts sans pareils, là, les seins soutenus par une bandelette d'or, s'abandonnant à qui la veut, elle, la femme de César et la mère du noble Britannicus, et ne se retirant qu'à regret, la dernière, toute brûlante encore du feu de ses détestables passions, et revenant, les yeux éteints et enfumée par la lumière infecte de la lampe qui a éclairé ses débauches, porter jusque sur l'oreiller de Claude les odeurs de la sentine qu'elle vient de quitter : tout cela forme une peinture qui se grave d'elle-même dans l'imagination du lecteur et qu'on n'oublie plus*.

* Ann.y XI, 12, 2G, 27, 31.

' Claude, 26, 29.

^ LX, XIV, seq.

* Quid privata domus, quid fecerit Hippia, curas ? Respice rivales Dïvorum ; Claudius audi

Qux tulerit. Dormire virum quiim senserat uxor, Ausa Palatino tegetem prxferre cubiliy

C'est par le tableau des désordres d'Hippîa et de Messaline que s'ouvre en quelque sorte la satire; c'en est le début éloquent. Le satirique se maintiendra à cette hauteur jusqu'au bout. Ce n'est pas lui qui manquera jamais d'haleine. Il va donc poursuivre son sujet, qu'il a si heureusement et si vigoureusement attaqué, et il nous fera faire connaissance avec tout un monde de femmes vicieuses et qui le sont à des titres divers. De là, dans tout ce qui suit, une grande variété

Sumere noclurnos meretrix Augusta cucullos^ Linquebat, comité ancilla non amplius tinay Et nigrumjlavo crinem abscondente galero, Intravit calldum veteri centonc lupanar, Et cellam vacuam atque suam : tune nuda papillïs Constititauratis, titulum mentit a Lyciscx; Ostenditque tuum,generose Drltannice, ventrem. Mox, lenone suas jam dimit tente puellas, Tristis abit ; et, quod potuït, tamen xiltima cellam Clausit, adhuc ardens rigidx tentigine viilvœ ; Obscurisque genis turpis, fumoque lucernx Fœda, lupanaris txdlt ad pulvinar odorem.

Je retranche avec Hermann et M. Ribbeck, comme étant évidemment interpolés, les vers 125, 126 et 130, à qui leur obscénité même a malheureusement donné une triste popularité.

On a tradjuit, imité bien des fois ce passage et souvent avec un incontestable talent. M. de Fontanes, entre autres, en adonné une traducUon en vers français, qui a longtemps circulé sous le nom de l'académicien Thomas. Mais M. Sainte-Beuve constate {article Fontanes, Portraits littéraires) qu'elle est réellement de Fontanes. Nous la mettrons donc sous les yeux du lecteur :

Quand de Claude assoupi la nuit ferme les yeux, D'un obscur vêtement sa femme enveloppée. Seule avec une esclave, et dans Tombre échappée, Préfère à ce palais tout plein de ses aïeux Des plus viles Phrynés le repaire odieux. Pour y mieux avilir le sang qu'elle profane Elle emprunte à dessein un nom de courtisane : Son nom est Lycisca. Ces exécrables murs, La lampe suspendue à leurs dômes obscurs,

LES fi:mmes romaines.

de tons et de couleurs, le tout rehaussé d'un talent d'observation philosophique qui ne se démentira jamais.

Après avoir dit un mot seulement d'une certaine classe de femmes qui spéculent sur lavarice de leurs maris pour en obtenir, moyennant une grosse dot, le droit de vivre comme elles l'entendent*, il passe immédiatement à la fantasque. Jeune et belle, elle est en général exclusivement aimée pour sa figure; elle le sait et elle cherchera d'autant plus à tirer parti d'un pouvoir qui ne pourra être qu'éphémère ; car, une fois que les rides seront venues, on ne se fera pas scrupule de la délaisser. Mais en attendant elle dominera dans la maison et saura satisfaire tous ses caprices. Voyez : Bibula exige de son mari Sertorius le possible et l'impossible : il lui faut des moutons avec leurs pâtres, des vignes aux superbes raisins, et cela dans le cru de Falcrne. Elle entend avoir également des bandes entières d'esclaves.

Des pUisalTreux plaisirs la place pnc)r récente, hicîi ne peut répriin^T l'ardeur qui la tourmente. Un lit dur et grossier charme plus ses regards Que l'oreiller de pourpre où dorment les Césars. Tous ceux que dans cet antre appelle la nuit sojubre, Son regard les invite et n'en craiut pas le nombre : Son sein nu, haletant, que cache un réseau d'or, Les défie, et triomphe, et les défie encor. C'est là que, dévouée à d'infâmes caresses, Des muletiers de Rome épuisant les tendresses, ^oble Britannicus, sur un lit effronté.

Elle étale à leurs yeux les Hancs qui l'ont porté. L'aurore enfin parait, et sa main adultère Des faveurs de la nuit réclame le salaire. Elle quitte à regret ces iuunondes parvis; Ses sens sont fatigués, mais non pas assouvis. Elle rentre au palais, hideuse, échevelée : Elle rentre ; et l'odeur autour d'elle exhalée Va sous le dais sacré du lit des empereurs Révéler de sa nuit les lubriques fureurs.

g2 CHAPITUE IV.

Le voisin a-t-il quelque chose qu'elle ne possède pas, elle; vite il faut qu on le lui procure. En plein hiver, alors que la mer n'est pas tenable, son mari doit partir pour lui rapporter de superbes coupes de cristal, des vases précieux, des diamants. Il y a de par le monde un certain diamant célèbre, jadis porté par Bérénice, sœur et amante incestueuse du roi des Juifs Agrippa: c est celui-là qu'il lui faut '. ^

Yoilà des traits de caractère bien accusés et qui se retrouvent en tout temps. Nous avons, nous aussi, nos Bibula, et bien des Sertorius modernes savent à quoi s'en tenir sur les exigences incessantes de leurs femmes ou de leurs maîtresses. Mais c'est surtout dans un certain monde féminin beaucoup trop célèbre, hélas! de notre époque, que les Bibula se sont perpétuées, monde qui se plaît à enlacer dans ses filets tantôt des lils de famille, tantôt, chose plus déplorable encore, des hommes engagés dans des liens légitimes; ceux-là doivent fournir aux fantaisies de ces dames : hôtels, équipages, châteaux, meubles luxueux, parures, riches toilettes, bronzes, tableaux, objets d'art de toute sorte, tout cela doit leur être prodigué. Le moment de l'abandon venu, elles auront du moins de quoi se consoler, absolument comme leurs aïeules de Rome.

On voit à quoi peut entraîner comme épouse ou comme amante une femme fantasque. Juvénal est donc en droit de supposer que ce n'est pas une femme de ce genre que voudrait épouser Posthumus. Il n ose pas lui conseiller davantage de contracter union avec telle ou telle Romaine qui se targuerait trop de ses ancêtres, dut-elle avoir toutes les qualités imaginables.

LES FEMMES ROMAINES

Nous voici maintenant en face d'un type nouveau et tel qu'il se présente dans toutes les sociétés. Ce type, c'est celui de la femme orgueilleuse.

« Suppose une femme belle, honnête, riche, féconde, mais qui étale dans ses portiques les portraits de ses aïeux, une femme plus chaste que ces Sabines qui, les cheveux épars, se jetèrent entre les combattants (oiseau rare dans ce monde autant qu'un cygne noir). Eh bien! malgré toutes ces perfections, je n'en voudrais pas pour femme. Oui, j'aimerais mieux mille fois une paysanne de Venouse que vous, ô Gornélie, vous la mère des Gracques, si avec vos sublimes vertus vous m'apportiez vos airs arrogants et si vous comptiez dans votre dot les triomphes de vos ancêtres. Loin d'ici, de grâce, votre Annibal^ votre Syphax forcé dans son camp. Déménagez avec tout votre baj^age carthaginois... Est-il vertu ou beauté si parfaite qui vaille l'ennui de s'entendre toujours reprocher la chance de posséder tant de perfections? Ces rares et précieuses qualités perdent tout leur charme si cette morgue, qui empoisonne tout, vous fait avaler plus d'absinthe que de miel. Quel est l'homme assez dévoué pour ne pas prendre en horreur l'objet de ses louanges si passionnées et pour ne pas la détester au moins sept heures par jour^?»

Voilà des vers que devrait méditer l'imprudent qui, sans nom ou sans fortune, serait à la veille d'épouser l'héritière de quelque grand nom historique, ou bien la fille d'un simple gentilhomme, voire môme telle ou telle riche bourgeoise entichée de Tancienneté et de l'honorabilité prétendues de sa famille. Une fois l'union contractée, notre homme, au moindre trouble survenu dans le ménage, devra s'attendre à ces airs arrogants, à ce grande super cilium dont parle Juvénal, et se résigner à entendre sa Cornélie lui rappeler, en s'en tar-

' Conf. V. 142-160.

* V. 162-184. M. Ilibbeck rejette les six derniers vers de ce passage, qui nous paraissent, au contraire, tout à fait dignes de la manière de Juvénal.

guant, les noms, les titres, les faits et gestes de ses aïeux. C'est réternelle histoire de Georges Dandin. Le dernier trait de celte peinture fait songer à ce passage de La Bruyère, avec lequel Juvénal, comme moraliste et observateur, a plus d'affinité qu'on ne croit: « Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point *. » Boileau, dans sa dixième satire, intitulée les Femmes et qui est tout entière inspirée de Juvénal, comme nous aurons plus d'une fois occasion de le constater, Boileau a reproduit avec bonheur tous ces traits touchant la femme orgueilleuse.

« Si quelque objet pareil chez moi, deçà les monts,

Pour m'épouser entrait avec tous ces grands nonos,

Le sourcil rehaussé d'orgueilleuses chimères :

Je lui dirais bientôt : Je connais tous vos pères.

Je sais qu'ils ont brillé dans ce fameux combat

Où sous l'un des Valois Enghien sauva l'État.

D'Hozier n'en convient pas ; mais, quoi qu'il en puisse être,

Je ne suis point si sot que d'épouser mon maître.

Ainsi donc, au plutôt, délogeant de ces lieux,

Allez, princesse, allez avec tous vos aïeux.

Sur les pompeux débris des lances espagnoles,

Coucher si vous voulez aux champs de Cerisoles :

Ma maison ni mon lit ne sont point faits pour vous. »

L'orgueil chez une femme est un défaut grave sans doute, mais ce n'en est peut-être pas le plus insupportable : est-il rien de plus ennuyeux pour un mari, se demande ensuite notre poëte, qu'une femme atteinte de la manie d'imiter les Grecs?

C'était là, en effet, une sorte de maladie de l'époque.

' Des Femmes,

LES FEMMES ROMAINES

La Grèce en tout donnait Je ton à Rome, Ses mœurs, ses habitudes, sa langue, étaient devenues la langue, les mœurs, les habitudes des Romains. Rome avait eu sa grécomanie comme, au dix-huitième siècle, la France son anglomanie, et l'Allemagne sa gallomanie. Cette grécomanie révolte le patriotisme du satirique ; il s'en indigne et s'en moque à la fois. Aujourd'hui une femme se croit dépourvue de beauté si elle n'a l'air grec, quoique née en Toscane, et le ton d'une Athénienne pure, lors même qu'elle est de Sulmone ; qu'on sache donc avant tout sa langue maternelle. Mais point du tout : « c'est en grec que les femmes s'effrayent, se mettent en colère, s'égayent, s'inquiètent, c'est en grec qu'elles épanchent les secrets de leur âme. Hélas ! que ne font-elles pas en grec*? » Puis, après quelques exeinples cités à l'appui, dans un langage d'une crudité malheureusement trop familière à la muse de Juvénal et qu'on ne saurait reproduire honnêtement % il nous montre la grécomanie déteignant jusque sur de vieilles folles ; elles minaudent en grec, prononcent en grec des mots tendres et caressants qui jurent avec leur âge. Et il les met à leur place par ce trait satirique final : « Vous aurez beau moduler votre amoureux refrain plus tendrement encore que les histrions Haemus et Carpophorus, votre face porte écrite le chiffre de vos années^. »

Ceci dit, Juvénal pose ce dilemme à son ami : ou bien, en se mariant, il n'aimera pas sa femme, ou bien il l'aimcrra. S'il ne doit point l'aimer, pourquoi s'imposer les mille et mille dépenses qu'entraîne, chez les

^ y. 198 el 199.

Romains, la cérémonie du mariage? Si, au contraire, Posthumus avait le malheur d'aimer sa femme, c'en serait fait de sa liberté ; la femme abusera bien vite de l'affection de son mari, et Posthumus sera pour toujours son esclave : ,

« Si mari débonnaire, tu donnes tout ton amour à ton épouse, baisse 'la tête et prépare-toi à porter le joug ; la femme n'épargne jamais celui qui Taime. Lors même que son amour répondrait au tien, elle se ferait un plaisir de le torturer. Plus on est facile et complaisant, moins on doit compter sur leurs égards. Tu ne pourras rien donner sans l'aveu de ta femme, rien vendre si elle s'y oppose, rien acheter si elle ne le veut pas. Elle te prescrira tes affections. Ce vieil ami dont ta maison vitla première barbe, il faudra le chasser. Des prostitueurs, des maîtres d'escrime, des gladiateurs, ont le droit de tester comme ils l'entendent. Toi, l'on te dictera ton testament, et plus d'un de tes rivaux te sera imposé comme héritier. --Allons! qu'on mette cet esclave en croix — Mais quel crime a-t-il commis pour mériter un tel supplice^ Quel est le dénonciateur? Où sont les témoins? Un moment, quand il s'agit de la vie d'un homme on n'y saurait trop réfléchir. — Sot que vous êtes! un esclave est-il donc un homme? Qu'il n'ait rien fait, soit ; mais il mourra, je le veux, je l'ordonne, ma volonté est la meilleure raison ^»

Voilà certes une peinture fidèle de la femnie impérieuse. On ne saurait mieux observer. C'est l'histoire, à quelques détails près, de ce qui se passe dans bien des ménages où la toute-puissance n'est pas précisément du côté de la barbe. Cela fait songer à l'altière Philaminte pesant de tout le poids de son despotisme et de sa science sur le bonhomme Chrysale.

Le dernier trait du tableau est tout Romain : c'est la licence effrénée d'une maîtresse de maison ayant droit de \ie et de mort sur ses esclaves, et qui use, sans scru-

LES FKMMES ROMAINES.

pule, de ce droit terrible. Les femmes acariâtres de nos jours, à défaut d'esclaves, s'en prennent d'ordinaire à leurs domestiques ; c'est sur eux qu'elles font retomber les éclats de leur colère, et, si le mari intervient, on lui répondra plus d'une fois encore, comme du temps de Juvénal, par cet argument souverain :

Sic volo^ sic jubeOy sit pro ratione voluntas.

N'est-ce pas encore Molière qui a mis tout cela en action, ce semble? N'a-t-on pas là la scène où Timpitoyable Philaminte chasse si brutalement la pauvre Martine, que son maître essaye vainement de défendre \ absolument comme le mari débonnaire, peint par Juvénal, intervient inutilement pour son pauvre esclave^?

Ajoutez à cela, fait observer Juvénal, que la plupart du temps ces femmes hautaines sont, en outre, inconstantes dans leurs affections, quittent et reprennent leur bonhomme de mari, quand bon leur semble, et lui rendent surtout l'existence insupportable, si leur mère vit encore.

De là une théorie sur les belles-mères qui mérite^ d'être relevée :

c( Ne compte pas sur la paix du ménage tant que vivra ta belle-mère ^ »

Et, à ce propos, le satirique entre dans des détails qui dénotent l'affreuse dépravation des mœurs contemporaines. Que sont les belles-mères d'aujourd'hui dont e théâtre et le roman se plaisent parfois à peindre les travers, à côté des belles-mères que nous dépeint Juvénal? Si l'on en croit quelques observateurs mali-

' Les Femmes savantes, acte H, se. vi.

* Desperanda tibl salva concordia socru. (V. 231.)

LES FBIMES ROMAINES.

cieux, les belles-mères se montreraient parfois trop jalouses de Taffection accordée par leur fille à un gendre; elles auraient aussi le tort de donner des conseils qu'on ne leur demande pas, de faire naître, à force de s'ingérer dans les affaires du jeune ménage, des troubles et des mésintelligences, de pousser quelquefois leurs filles à des dépenses peu en harmonie avec les revenus de leurs maris, etc.

Mais à Rome, à l'époque où vivait Juvénal, — et la différence est toute en faveur de notre époque. Dieu merci ! — à Rome, les belles-mères se faisaient d'office les proxénètes de leurs filles : elles leur dictaient leur correspondance amoureuse, trompaient les argus du gendre, apprenaient à leur fille l'art de simuler des maladies pour favoriser un rendez-vous avec un amant caché dans l'alcôve, mettaient dans leurs intérêts le médecin de la maison prescrivant des remèdes qu'il sait fort bien n'être pas nécessaires \ à peu près comme ces honorables Hippocrates modernes, peints par Balzac, qui, de connivence avec leurs belles et légères clientes, leur ordonnent, soit des voyages, soit le séjour des villes d'eaux, où elles trouveront une liberté favorable à de coupables projets \

Juvénal, en profond moraliste qu'il est, s'explique et nous explique le motif de la conduite de ces mères dénaturées. Pour de telles femmes, une fille honnête serait un reproche vivant ; et c'est pour cela qu'elles cherchent à les perdre. « Ah ! tu te figures que sa mère lui inculquera d'autres principes que les siens? Non : ces vieilles infâmes ont trop d'intérêt à nous montrer une fille qui leur ressemble. »

2 Physiologie du mariage.

Utile porro

Fiiiolam turpi vetulœ producere turpem *.

A partir de l'endroit où nous sommes arrivés jusqu'à celui où commence la peinture de la femme superstitieuse, il y a près de trois cents vers\ La sixième satire laisse beaucoup à désirer, sous le rapport de la composition du moins. En faisant passer sous nos yeux une nouvelle série de portraits de femmes vicieuses, l'auteur n'a pas disposé ses groupes avec une méthode assez philosophique. Il y a là un mélange de couleurs qui affecte désagréablement le lecteur. Les portraits, quoique très-soignés dans leur ensemble et dans leurs détails, ne se succèdent pas avec assez d'ordre et d'art, faute de transitions suffisantes. La gradation non plus n'est pas observée comme elle devrait l'être. Tout cela engendre parfois la confusion et robscurité. On découvre là comme les traces de Tim- 3rovisation et de la hâte, ce qui trouble quelque peu 'impression de l'ensemble.

M. Ribbeck, que ces défauts n'ont pas manqué de frapper, a essayé d'y remédier en recourant à tout un système de transpositions que nous ne saurions approuver, quant à nous. Pour arriver à l'ordre et à la clarté qu'on chercherait en vain dans une notable partie de la sixième satire, le professeur de Kiel a substitué à la contexture des manuscrits, suivie par les meilleures éditions, une contexture à lui. Sous sa main, et grâce à la sagacité naturelle de son esprit, les groupes se détachent avec netteté, s'enchaînent avec assez de rigueur. Mais le texte primitif se trouve complètement boule-

' V. 240 el 241.

Si

LES FEMMES ROMAINES

versé de la sorte. M. Ribbeck a beau défendre longuement, savamment^ cette opération philologique , dans une curieuse et piquante dissertation latine exclusivement consacrée à la satire des femmes \ il n'aboutit, en définitive, qu'à une disposition de texte tout arbitraire, toute de fantaisie.

Quant à nous, dans l'exposé qui nous reste maintenant à faire de cette partie de la pièce où se rencontrent les taches signalées plus haut, nous ne suivrons ni le texte ordinaire des éditions, ni l'ordre du texte de l'édition Ribbeck. Nous nous attacherons tout simplement à faire passer tout d'abord sous les yeux du lecteur, parmi les divers et nombreux types féminins que le poëte continue à retracer, ceux d'entre eux que l'on retrouve à peu de chose près dans toutes les sociétés, chez les modernes par conséquent aussi bien que chez les anciens ; et nous nous réservons de grouper ensemble, un peu plus loin, les types essentiellement romains.

Yoici donc, avant tout, quelques portraits représentant des travers, des ridicules, des vices qui sont de tous les temps. Le poëte s'y montre comme le continuateur de Théophraste et le précurseur de La Bruyère et de Molière. Il place tour à tour sous nos yeux la plaideuse, la jalouse-infidèle, la musicienne, la nouvelliste, la savante et la coquette.

(( Il ne se juge presque pas de procès qui n'ait été suscité par des femmes. Manilia assigne toujours quand elle n'est pas assignée. Très-versées dans la procédure, elles rédigent elles-mêmes

» De sat, sext, disputatio , primum nuper in symbola phllologomm Bonensium édita. Cette dissertation se trouve à la suite du volume intitulé : Der echte iind der unechte Juvenal, et comprend 31 pages. . •

des requêtes. Elles en remontreraient à Ceisus, lui dicteraient son exorde et ses arguments ^ »

On regrette que Juvénal n'ait pas développé davantage le portrait de la plaideuse; en creusant son sujet, il nWit pas manqué de le rendre plus piquant.

Boileau s'est étendu bien plus sur la plaideuse de son époque-, et il a suppléé heureusement à ce qui manque au portrait tracé par son devancier :

• Nos arbitres, dis-tu, pourraient nous accorder.

Des arbitres! tu crois Tem pêcher de plaider?

Sur ton chagrin déjà contente d'elle-même,

Ce n'est pas tant ses droits, c'est le procès qu'elle aime.

Pour elle un bout d'arpent qu'il faudra discuter;

Vaut mieux qu'un fief entier acquis sans contester.

Avec elle il n'est point de droit qui s'éclaircisse,

Point de procès si vieux qui ne se rajeunisse,

Et sur l'art de former un nouvel embarras

Devant elle Rollet mettrait pavillon bas 2. »

L'illustre contemporain de Boileau , Racine, s'est 3hi à nous retracer à son tour, avec l'esprit et le bonleur qu'on sait, le caractère de la plaideuse. Le type que les deux autres poètes n'ont fait que décrire, lui, il la mis en scène. Qui nous rappelle mieux la Manilia du poëte latin, toujours actionnant ou actionnée^ qne celte plaisante comtesse de Pimbesche? Du matin au soir elle assiège la porte des juges; elle ne sort point des procès; ils font sa passion, sa vie. Elle plaide contre son mai^i, contre son père, contre ses propres enfants, et le jour oîi, par un arrêt formel et grâce à une pension que lui fait sa famille, elle se voit réduite

^ Satire X. Les Femmes.

NI

h ne pouvoir plus plaider, quel n'est pas son désespoir?

Vivre sans plaider, est-ce contenlcmont* ?

Et pourtant il y a bientôt trente ans qu'elle intente des procès à tout le monde. N'importe ! Elle n'en démordra pas :

Laissez faire, ils De sont pas à bout.

J'y vendrais ma chemise et je veux rien ou tout 2.

Lé portrait de la jalouse-infidèle est d'une vérité saisissante \ Il offre une curieuse scène de jalousie faite à un crédule époux par une femme perfide, cherchant à dissimuler de la sorte ses propres dérèglements; elle verse des larmes feintes que vient essuyer le stiipide mari, dont Taveugle amour-propre prend pour de Taffection ce qui n'est qu'une atroce hypocrisie; et à la fin, avec une suprême impudence, l'infidèle vient avouer son crime, quand il n'y a plus moyen de le nier, le prenant d'autant plus haut qu'elle est plus coupable. Tout cela est observé et décrit magistralement. On croirait lire tel ou tel chapitre de l'auteur de la Comédie humaine, qui excelle dans la peinture des scènes conjugales de ce genre, ou entendre la célèbre héroïne d'une non moins célèbre comédie contemporaine, cette rusée et effrontée baronne d'Ange, niant, avec une insolence sans pareille, la trahison dont elle s'est rendue coupable envers le crédule amant qu'elle a enlacé dans ses filets \

LES FEMMES ROMAINES

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