‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 17 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

' Les Plaideurs, acl. 1, se. vu.

2 Ibid,

< Le Demi-Monde, comédie de M. Alexandre Dumas fils, acte IV, scène x.

Chez des femmes dépravées comme l'étaient les femmes romaines du temps de Juvénal, les goûts les plus innocents et les plus honorables même pouvaient entraîner et entraînaient en effet aux derniers égarements : témoin le goût pour la musique. La passion qu'elles avaient pour cet art s'étendait trop souvent jusqu'aux artistes eux-mêmes. Avec quelle éloquente indignation le poëte s'élève contre ces épouses et ces mères sans cœur et sans honneur qui préfèrent un misérable histrion à leur famille, que le succès, la réputation d'un musicien à gages intéresse mille fois plus que la santé et la vie d'un mari ou d'un fils M

Le portrait de la nouvelliste* est digne du pinceau de Théophraste. En le traçant, Juvénal semble avoir eu présent à l'esprit ce chapitre où le spirituel auteur des Caractères traite de l'habitude de débiter des nouvelles^.

L'homme dont nous parle Théophraste ne s'occupe, il est vrai, que d'affaires purement politiques et extérieures, étrangères^ par conséquent, à la ville. La nouvelliste de Juvénal, sans négliger les événements du dehors et les rumeurs de toute sorte venant des pays éloignés, se plaît plus particulièrement à entrer dans les détails de la vie romaine du jour. Elle est, dans toute la vérité du mot, la personnification de la chronique scandaleuse, privée et locale, vivant de nouvelles à la main et de commérages, et allant colporter tout cela de maison en maison, à la grande joie des oisifs. Type curieux qui a traversé les siècles et que l'on retrouve dans les grandes villes comme dans les petites, et plus

• Vers 380-398.

^ C^ar.,Vni. AoyoTioua.

LES FEMMES ROMAINES

encore peut-être dans ces dernières. Quel est le \illage même qui n'ait pas une gazette vivante de ce genre? Mais voici un autre type avec lequel il faut faire ample connaissance. Il s'agit de la femme savante.

(( Cette savante est à peine à table qu'elle exalte Virgile et justifie le désespoir de Didon prête à monter sur son bûcher. Elle compare les poëtes et met dans la balance Virgile d'un côté et Homère deTautre. Le grammairien rend les armes; le rhéteur s'avoue vaincu, chacun se tait. Je défie un avocat, un crieur public, une femme même de placer un mot. Quelle cascade de paroles! On dirait un carillon de crécelles et de chaudrons. Laissez là vos trompettes et ne tourmentez pas davantage vos cuivres; elle seule est de force à faire revenir la lune éclipsée*. Pourtant il est un terme où Ton devrait s'arrêter même dans les choses les plus honnêtes. Quand on est femme et qu'on veut se donner des airs de science et d'éloquence, il faut alors revêtir une tunique ne tombant qu'à mi-jambe, offrir un porc à Sylvain ^ et se baigner au bain des pauvres^ Ah! puisse la femme qui partage ta couche ne posséder jamais ce qui s'appelle le style et ne pas savoir, dans son langage sententieux et travaillé, décocher le rapide enthymème! Puisse-t-elle, en histoire, ignorer bien des choses et ne pas comprendre tout ce qu'elle lit! Quel fléau qu'une femme qui tient sans cesse entre les mains et sait par cœur la rhétorique de Palémon et ne manque jamais aux règles de la syntaxe, qui, dans son amour pour l'érudition, me récite des vers que je ne connais pas, enfin qui reprend sévèrement, dans les paroles d'une amie de campagne, des fautes

» Les anciens, qui étaient profondement ignorants en matière de sciences physiques et naturelles, attribuaient les éclipses de lune aux incantations des magiciens, qui pouvaient la faire descendre sur la terre; mais ils croyaient aussi la faire remonter au ciel, moyennant toute sorte de bruits discordants destines à couvrir la

voix des enchanteurs. ,. . . .

2 Les hommes seuls pouvaient sacrifier à Sylvain, cette divmite champêtre qui était assez proche parente des Satyres; les femmes immolaient des victimes à Junon et à Cérès.

3 Celait le bain où allaient les gens de lettres, en général trop gênés pour payer cher. Les gens riches allaient dans d'autres bains.

auxquelles des hommes mêmes ne feraient pas attention! Pour moi, je veux qu'un mari puisse se permettre un solécisme *.

Juvénal ne condamne pas absolument l'instruction chez la femme, et il faut lui en savoir gré. Pourquoi ne serait-il pas permis aux femmes de sortir de cet état d'infériorité intellectuelle où on les a maintenues de tout temps? pourquoi ne pourraient-elles pas cultiver leur esprit par Tétude et la lecture des bons livres? Ce que blâme donc Juvénal, c'est l'abus seul de la science ; ce qui le révolte, c'est le pédantisme qui résulte nécessairement de cet abus.

Imponit finem sapiens et rébus honestis.

La femme qui, dans la science, ne sait pas se borner, celle-là, pour Juvénal, cesse d'être une femme. Autant vaudrait pour elle renoncer aux habitudes de son sexe et s'habiller comme un homme. Vient ensuite cette spirituelle peinture de la femme savante-pédante qui contient, comme en germe, quelques-unes des scènes les plus fortes et les plus amusantes de la fameuse pièce de théâtre où notre Molière, seize siècles après Juvénal, a fustigé à son tour le même travers et le même ridicule. Il y a là de frappantes analogies de mœurs et de caractères à signaler. Les femmes savantes que nous peint Molière, comme celle dont nous parle Juvénal, s'arrogent le droit de comparer et de juger les plus grands poëtes et les écrivains les plus illustres *; elles les classent de par l'autorité de leur esprit et de leur science, assignent à chacun son mérite et son rang. Autre ressemblance : quand on lit dans Juvénal ces

' Acte m, se. u^passim.

gg CHAPITRE IV.

mots : (( Puisse la femme qui partage ta couche ne jamais posséder ce qui s'appelle le style, et ne pas savoir, dans son langage travaillé et sententieux, décocher le rapide enthymème! etc. »; ne croirait-on pas entendre le bonhomme Chrysale, outré de tout ce qui se passe autour de lui, et s'écriant avec son admirable bon sens bourgeois :

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants,

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens

Et régler la dépense avec économie.

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'av.ec un haut de chausse .

Et lorsque Juvénal, continuant sa satire, nous parle ensuite comme d'une peste de celte insupportable pédante qui ne manque jamais aux règles de la grammaire et rumine sans cesse son Palémon, notre esprit

LES FEMMES ROMAINES

' Act. II. se. VII. IL ne faudrait pas croire cependant que Molière partageât entièrement cette opinion ; il la modifie avec beaucoup de convenance et de sagesse dans le rôle de Clitandre. faisant, lu. aussi, comme Juvénal, une distinction entre la pédante insupportable e la femme douée d'une instruction modeste, et qui par conséquent ne cherche pas à briller.

« Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante afin d'être savante,^

Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait;

De son étude enfin je veux qu'elle se cache

Et qu'elle ait du saN oir sans vouloir qu on le sache ,

Sans citer les auteurs, sans dire de gra;ids n^ots.

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.»

(Acte I, se. m) . . .

ne se reporte-t-il pas aussitôt à Philaminte, Armande et Béhse, inflexibles toutes les trois sur les lois du langage, sur la propriété des termes, la régularité des conslriiclions , et ne jurant que par leur Palémon à elles, c'est-à-dire par Vaugelas?

Qui encore ressemble plus à la savante de Juvénal, prompte à reprendre dans les discours d'une campagnarde une faute que des hommes mêmes ne remarqueraient pas? qui encore, si ce n'est la docte épouse de Chrysale, mettant à la porte la servante Martine coupable du crime impardonnable d'avoir insulté Voreille de sa maîtresse

Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas * ?

Et lorsqu enfin le satirique demande en finissant qu'il soit permis à un mari de faire impunément un solécisme, on se rappelle encore le pauvre Chrysale, privé, lui aussi, de cette liberté et qui en souffre si cruellement :

« Le moindre solécisme en secret vous irrite

INJais vous eu Faites, vous, d'étranges en conduite 2. »

Le type de la femme savante n'a, on le voit, que peu ou point varie depuis Juvénal \ Il en est à peu près de même de la coquette.

' Acte II, scène vi.

^ Acte II, scène vu,

* Il y a pourtant une distinction à faire à ce sujet. La savante de •luvcnal est une pédante qui ne s'occupe que de littérature; les savantes que Molière a mises on scène ont marché avec le temps; elles s'occupent de tout ce qui est du domaine de Tintelligence et de 1 esprit : astronomie, philosophie, morale, politique, sciences phyî'îques, tout les attire (voyez acte III, se. 11). On remarque le même progrès chez la savante que nous décrit Boileau (Sat. x).

^^ o ^îon no lui Datait honteux,

«une femme se «^0''»?^^";";^; rcou d'.fcoUier d'émc dès qu'elle a le moyen .J «"^•^"^f^/.^'^.dont le poids les allonge. îaudL etd'omersesorcmes de p nd^^^^^^^^ .. ^Ue

Quoi de plus insupportable qu une am ^^^^,,^

Sthideuseàvoiretmefa,teca erd^^^^^^^^^^ ^^,^^,^ ,^, ^es

de mie de pam q»' »"'. g«""J '^ ''%, et c'est à cette glu que essences jadis employées paP^^^^^^^ ^^. Mais doit-elle

viennent se prendre »«« «"^ lavera le visage. Est-ce qu'on se

aller voir son amant, f «. \%'fj' "„„, les galants que se fafait belle pour rester au log.s? C est ^^^^^^ j^^ p^^f^^^ ,„

briquent les pommades, pour e x q ^^ première

l'iude efféminée. Mais ^«'J f^f'^" «n ne tardera pas à la

couche, son visage ««'^^'"^^f ,^ ^f '^'éc d" '«'*' "° *''' '^'''''• reconnaître. Puis elle va se j^ver »vec du , ^^.^^^ ^,^^^

Pour en avoir to"jr^? ',1 s sCerait pas si on l'envoyait on

est-ce un visage, est-ce un "IÇere . .. ^^^ ^^^ ^^^e

. Mais celle-ci a un fondez-vous bile je f^^^.^^ ^^

que jamais. Le temps Pf^f • ^^^«^ J ^mplaisante. La pauvre plutôt au sanctua.re ^ l'J, »a déesse cop ^^^ ^^.^^ ^,^^,^

Uécas, les cheveuyrracl.es, la robd^^^^^^^ boucle inégale ? Un

verts, coiffe sa n^«'t«^^t<:ïïn!e àbom nab el l-e nerf de bœuf le cheveu mal tourne, quel ^; '"f,, J^^nc fait Psécas? Est-ce ta punit à l'instant '^me Mais qu a Jomî 'au ,^

Faute à elle si ton nez te dep .tj Un au ^.^^^^^ ^^ ^^^

côté gauche et rouler 'f^^'^^^'^^L respectable. C'est une expelle au conseil ""« ^™%^f quenouille. Elle donne tout coiffeuse qui passa du Pf S"«^,^ '%Jtp„t après elle, chacune sed'abord son avis. Les subalte nés v^te^t aP ^^ ^^ ^.^ ^^ ^^

Ion son âge et ses talents. «"^'^ '^^^^^^ ...tées du désir de parhonneur, tant les ^^^'''ZZ' '^^^ ^i s'échofaudent sur vaître belles ! Comme ses «cheveux s eta en ^ ^ue de

LES FEMMES ROMAINES

un baiser, elle est contrainte de se dresser sur la pointe des pieds ^î* »

En usant de mille et raille moyens pour entretenir la fraîcheur, la blancheur et la beauté de leur teint ^ : émollients, lait d'ânesse, onguents, pommades, parfums* et fards de toutes sortes, les femmes coquettes allaient souvent à rencontre de leur but. Elles devenaient horribles à force de se médicamenter la face ; de là le mot terrible du satirique : « Est-ce un visage, est-ce un ulcère?» mot qui rappelle cette réflexion de La Bruyère sur les coquettes de son temps : ce Si les femmes étaient telles naturellement qu'elles le deviennent par artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables \ »

Boileau n'a eu garde, dans sa satire des femmes, d'omettre la coquette, et il s'est souvenu de plusieurs traits de Juvénal, qu'il a reproduits à sa façon. Témoin ces vers :

Si tu veux posséder ta Lucrèce à ton tour, Attends, discret mari, que la belle en cornette, Le soir, ait étalé son teint sur la toilette, Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis, Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

Et ceux-ci encore^ qui ne sont qu'une traduction li-

- La coquetterie féminine remontait haut dans Thistoire romaine; nous renvoyons, à ce sujet, à rexcelleni livre de M. Dezobry, Rome au siècle d'Auguste^ t. IV, lettre xcvi, le Monde d'une femme,

^ Des Femmes.

bre et très-heiireusc d'ailleurs d'un autre passage du

poëte latin :

Hormis toi, tout chez toi rencontre un doux accueil : L'un est payé d'un mot et l'autre d'un coup d oeil. Ce n'est que pour toi seul qu'elle est Qère et chagrme : Aux autres elle est douce, agréable et badine ; C'est pour eux qu'elle étale et l'or et le brocart. Que chez toi se prodigue et le rouge et le fard.

Juvénal nous introduit dans le sanctuaire même de la coquette romaine, et nous assistons aux apprêts de sa toilette, alors qu'elle e^t impatiente de sortir pour se montrer dans les promenades publiques ou se taire admirer de ses adorateurs. Quelle fébrile agitation chez la maîtresse du logis! quel empressement de la part de ses malheureuses chambrières, et avec quelle plaisante gravité tout ce monde féminin délibère sur la plus frivole des questions! Dos scènes de ce genre se passent tous les jours encore dans bien des maisons habitées par nos dames à la mode, à l'heure où il s'agit pour elles de paraître avec éclat et succès dans le monde. Combien nos mœurs du dix-neuvième siècle ressemblent en ceci à celles du premier siècle de l empire . En veut-on, au surplus, une preuve nouvelle et bien frappante? Eh bien! que l'on médite sur ce trait final de la peinture de la coquette, et qu à dessein nous n'avions pas cité plus haut: «Et le mari ?E le ne s'en occupe pas. Et les frais énormes de toutes ces toilettes? Pas davantage. Son mari pour elle n est qu'un voisin. Toute son intimité se réduit à le ruiner par ses folles dépenses *. » ^

I Nulla viri cura inlerea , nec mentio fict

Dmnorum : vivil tanquam vicina marilo.

Hoc solo propior quod

gravis est rationibus. (V- 508-512.)

LES FEMMKS ROMAINES.

Je rangerai encore parmi les types d'une vérité générale, universelle, et qui se sont par conséquent perpétués à travers les siècles, d'abord la femme colère, toujours prête à décharger sa bile sur le premier venu, et capable, si elle a été réveillée en sursaut, la nuit, par les aboiements d'un chien, de faire bâtonner le maître et le chien. Après la femme colère , celle que, faute de nom indiqué par l'auteur même, j'appellerai la bourgeoise envietise. Ce type personnifie une éternelle plaie sociale à laquelle le poëte a déjà touché ailleurs d'une manière générale » et qu'il signale ici avec plus de détails.

Il est des femmes, fait remarquer le satirique, qui ne savent pas régler leur train sur leur fortune. Au risque de se perdre, elles veulent imiter en tout celles à qui leur richesse permet l'éclat et le luxe. Un type de ce genre de vice, c'est Ogulnia, Pour aller au théâtre, elle loue des vêtements, des coussins, et jusqu'à des suivantes. On espère ainsi produire de l'effet, attirer les galants. De retour chez soi, on se retrouve en face de la misère. Mais « on n'a pas la pudeur de sa pauvreté ^ » ; l'exemple de la fourmi n'est point fait pour Ogulnia, et l'idée de garantir ses vieux jours contre le froid et la faim ne se présente même pas à son esprit. « Cette dépensière se ruine sans se douter de rien. Elle croit, en vérité, que dans son coffre-fort les écus arrivent à mesure qu'elle les épuise et que le fond en est intarissable. Jamais elle ne calcule ce qu'un plaisir peut lui coûter '. »

Quel siècle fut jamais plus fécond en Ogulnias que le

' Sat. m, V. 182 et 183.

' V. 357 et 358.

fi.

nôtre? Combien de femmes autour de nous, inhabiles à mesurer leurs dépenses sur leurs revenus, et sans cesse tourmentées néanmoins du désir d'afficher les dehors de l'opulence, alors que souvent, dans leur intérieur, elles manquent du nécessaire! Pas plus que l'Ogulnia, si bien peinte par notre satirique, elles ne songent à l'avenir. Elles ne se préoccupent que du présent. Impatientes de rivaliser avant tout avec les heureuses du jour, elles vont plus loin encore que la Romaine du temps de Juvénal. Elles demandent sans hésiter à d'autres ce que ne peut leur donner un honnête et laborieux mari; et, sous l'aiguillon de l'envie, elles courent à leur ruine à travers le déshonneur, pour finir bien souvent dans une ignoble misère. C'est là l'histoire et la destinée de plus d'une petite bourgeoise de notre époque. Les Ogulnias de Juvénal s'appellent aujourd'hui les lionnes pauvres.

Avec le portrait de la rôdeuse nocturne, parcourant les rues en proie à l'ivresse, et rentrant chez elle pour passer le reste de la nuit à boire et manger à l'excès, celui de l'impudente, n'hésitant pas à s'armer de pied en cap pour aller, comme la plus vile des courtisanes, se battre dans une arène contre le premier gladiateur venu, et la peinture de la femme qui ne recherche, et pour cause, que les eunuques, nous rentrons en plein dans les mœurs romaines. Désormais nous n'aurons plus affaire à des travers, à des ridicules, voire même à des vices ordinaires qui permettent le rire et la moquerie, mais presque exclusivement à des vices effrayants, à des passions hideuses, et, bientôt après, à d'épouvantables forfaits, qui nous révoltent et provoquent notre indignation. Les couleurs employées par le poëte seront dignes du sujet. Il ne reculera ni devant les crudités ni même devant les obscénités. De sembla-

LKS FEMMES ROMAINES.

bles peintures, si choquantes pour nos mœurs, nul n'oserait maintenant les imiter. Mais il ne faudrait cependant pas trop s'en prévaloir pour en conclure, comme on l'a fait de nos jours, que Juvénal était un homme dépravé, se complaisant dans ces sortes de descriptions. Non, il se proposait en honnête homme de dégoûter du vice en le montrant dans toute son horreur. Saint Chrysostome comparait les écrivains de ce genre « à ces hommes intrépides qui n'ont pas peur de souiller leurs mains quand il faut panser des ulcères ^ » . Tels étaient encore, s'il est permis de rapprocher la littérature sacrée des lettres profanes, ces prophètes de l'Ancien Testament. Pour guérir et ramener au bien le peuple d'Israël, ils ne craignaient pas de mettre à nu , avec une hardiesse extraordinaire d'images et d'expressions, les vices et les infamies de leur temps. Juvénal m'apparaît souvent comme l'Isaïe d'une Jérusalem païenne. Dans les tableaux qu'il déroule maintenant sous nos yeux, et dont bien des traits ne sauraient comporter une analyse complète, le poëte nous montre à quel degré de perversité étaient descendues les femmes de son temps.

En s' abandonnant à des désordres sans nom, elles ne faisaient, après tout, que suivre l'exemple des hommes, leurs contemporains; elles se vengeaient à leur manière des atteintes que ces derniers avaient portées, par d'incroyables débordements et d'ignobles passions, à la sainteté du mariage ^ De là des représailles qui, toutes condamnables qu'elles sont, ne doivent pas trop surprendre le moraliste; elles faisaient partie d'ailleurs du fonds commun de la dépravation du jour.

' Ilomilia lU, in Epist. ad Corinth.

- Voyez Sat» II et IX, passim.

loi

LES FEMMES ROMAINES

Juvcnal nous peint tout d'abord l'affreuse Maura et la non moins affreuse TuUla, sa sœur de lait, s' arrêtant vers minuit, toutes deux ivres; au sortir d'une orgie indescriptible, près du vieil autel de la Pudeur, qu'elles profanent, sous les regards mêmes de la lune, par d'étranges propos suivis d'actes que la plume se refuse à

énoncer*.

Un peu plus loin, on nous introduit au milieu des mystères de la bonne déesse, cette fête originaire de l'Asie, consacrée primitivement au culte de la nature % exclusivement réservée, comme on sait, aux femmes, et qui déjà du temps de César avait donné lieu à un immense scandale, dont Clodius, l'adversaire de Cicéron, fut le héros '. Du temps de Juvénal, ces fêles, qui ft\isaient partie des orgies sacrées, étaient devenues lo théâtre d'indicibles désordres, ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le chapitre précédent. Il en donne ici une description magistrale, tout épique, mais que nous ne pouvons qu'indiquer : une musique sauvage, des libations nombreuses , allument les ardeurs de celles qui les fréquentent; elles courent égarées, tordant leurs cheveux, hurlant comme des bacchantes. Quelles fureurs ! quels cris ! quelles altitudes chezces prêtresses de Priape! Les turpitudes de Maura et de TuUia se reproduisent en pleine cérémonie religieuse. Deux nobles dames, Saufeiaet MeduUina, luttent entre elles d'impudicité. Ce n'est pas tout. Après des débauches qui sont autant d'outragos h la nature, il leur en faut d'autres encore. Peu leur importe que

2 Consulter à ce sujet l'excellent travail de M. Marctllus Motty : deFauno et Fama, sive bona Dea ejnsquemy s (er Us. BerWn, 1840.

In-8°.

s Suet.,Ccr5.,viietLMiv;Cicer., J?/)t5/. ad.Attk., l,xvi.

l'entrée de la maison où se célèbrent les mystères de la déesse soit interdite aux hommes, elles demandent maintenant, avec des cris frénétiques, que les portes s'ouvrent à leurs amants, et, à défaut de ceux-ci^ aux premiers venus, fussent-ils des porteurs d'eau ou des esclaves. Elles vont plus loin encore, elles osent rêver des abominations que Gomorrhe et Sodome n'avaient pas connues\

Quel siècle et quelles mœurs que celles dont Juvénal se fait l'accusateur ! 0 renversement de toute morale! ô oubli de toute pudeur! c'est pendant les mystères célébrés en l'honneur de Gérés que de nobles Ro-

' Nota Bonx sécréta Dea\ qunm tibia lumbos Incitât^ et cornu pariter vinoque feruntur Attonitx, crinemque rotant, ululantque Priapi Mxnades. 0 quantus tune illis mentibus ardor Concubitus ! qux vox saltante libidine! quantus nie meri veteris per crura madentia torrens! Lenonum ancillas posita Saufeia corona Provocat ac tollit pendent is prœmia coxœ.\ Ipsa Mcdullinœ fluctum crissantis adorât : Palmam inter dominas virtus natalibus œquat. ISil ibi per ludum simulabitur : omnia fient Adverum, quibus incendi jam frigidus sevo Laomedontiades et Nestoris herniapossit.

Tune prurigo morœ impatiens, tuncfemina simplcx, Ac pariter toto repetitus clamor ab antro : Jam fas est; admitte viros! — Jam dormit adulter; Illajubet sumpto juvenem properare cucullo : Si nihil est, servis incurrilur : abstuleris spem Servorum, véniel conductus aquarius. Hic si Quxritur et desunt homines, mora nulla per ipsam,..

Le dernier trait, qui ne saurait se citer, même en latin, n'est sans doute qu'une exagération satirique; mais qu'on veuille bien se rappeler cependant qu'il concorde avec des faits analogues racontés par Lucien et Apulée.

maines osèrent s'abandonner à des excès dont frémit la

Pour rencontrer quelque chose de semblable dans l'histoire des nations et de la corruption humaine , il faut remonter jusqu'à certaines fêtes religieuses de Babylone S ou descendre le cours du temps jusqu au moven âge chrétien, qui a eu ses mystères de la bonne déesse, dans ses sabbats, ses nocls et ses messes partois transformées en véritables bacchanales *.

En sa qualité de poëte philosophe ei moraliste, qui aime à s'expliquer les effets par les causes, le satirique se demande quelle a pu être la source de cette prodigieuse perversité :

Unde hœc monstra tamen, vel quo de fonte requiris »?

La réponse à cette question est sublime d'éloquence et de poésie :

« Jadis une humble fortune maintenait l'innocence de nos Romaines. Le vice n'osait entrer dans ces pauvres cabanes. Ce qui les en préservait, c'était le travail, les longues veilles, ces mains de femmes robustes et durcies à filer la lame de l Ktrurie • c'était Annibal aux portes de Rome, et les maris en sentinelle sur la porte Colline. Aujourd'hui nous succombons sous les maux d'une longue paix. Plus terrible que le glaive ennemi, le torrent des voluptés s'est précipité sur Rome qu il submerge, et il venge l'univers ass^/ui. Toutes les horreurs, toutes les monstruosités de la débauche s'étalent autour de nous depuis nue Rome a vu périr son antique pauvreté. De là vient que sur les sept collines se sont installées Sybaris, Rhodes, Milet, et cette Tarente efféminée dont les citoyens, le front couvert de pampre

' Voy. Hérodote, lib. I,c. cxcix. , „ ,. ■

' Vov M Philarète Chasles, le Drame, les Mœurs et la Religion au .ei^S'ierp 293,294 et'295, et aussi dans ses Eludes sur le moyen âge, le chapitre consacré au théâtre de Hroswitha.

LES FEMMES ROMAINES. i07

et les lèvres humides de vin, nagent dans les délices. C'est l'argent, l'infâme argent qui le premier importa chez nous des mœurs étrangères. C'est la richesse corruptrice, le luxe avec ses honteux excès, qui a brisé notre énergie séculaire». »

Voilà de grandes vérités exprimées dans un grand style. Les quelques vers que nous venons de citer contiennent toute l'histoire romaine, depuis César et Pompée.

On dirait que Jean- Jacques Rousseau s'est inspiré de cette forte et entraînante éloquence quand, dans son fameux Discours contre les arts et les sciences, il fait, par l'organe de Fabricius, le procès à la corruption romaine. « Dieux, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu? quelle splendeur funeste a succédé à

' Prxstabal caslas humilis fortuna Latinas Quondam, nec vit lis contingi parva sinebant Tecta labor, somnique brèves, et vellere Tusco Vexatx durœque manus, ac proximus urbi Hannibal, et slantes Coltina turre mariti. N une pat imur long X pac'is mala: sxviorarmis Ltixuria incubuit, victumque ulciscitur urbem. Niillum crimcn abest, facinttsque libidinis, ex quo Paupertas romana périt. Hincjluxit ad istos Et Sybaris colles; hinc et lihodos et Miletos, Atqiie coronatum et petulans madidumque Tarentum. Prima peregrinos obscena pecunia mores Intulit et turpi fregerunt secula luxu Divitix molles. .

Un de nos grands arlisles contemporains, M. Couture, sVsl ins- I)iré de ce passage de Juvénal. Tout le monde a pu voir, dans la ga^ lorie du Luxembourg, le beau tableau qui porte pour épigraphe ces vers du satirique romain :

Sœvior armis

Luxuria incubuit^ victumque ulciscitur orbcm,

et où la peinture lutte, et non sans succès, avec la poésie.

hi

'•■■iV^-J

la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles sont ces mœurs efféminées?... Insensés, qu'avez

vous fait? »

Dans les pages précédentes nous avons dû intervertir plus d'une fois, dans l'intérêt de la netteté et de la clarté des idées, le plan d'exposition adopté par Juvénal. Nous allons maintenant, et jusqu'à la fin de cette étude sur la Satire des femmes, suivre de nouveau, et sans transposition aucune, le texte du poëte, l'ordre de ses idées, tels qu'ils se trouvent dans toutes les éditions, celle de M. Ribbek exceptée.

Un autre travers ou vice féminin, c'était un penchant prononcé pour une foule de cérémonies et de pratiques importées à Rome du dehors. La foi antique et naïve avait depuis longtemps disparu , et, comme cela se voit souvent dans l'histoire des sociétés vieillies, l'excès du scepticisme avait ramené à une crédulité absurde. Au lieu de fortes croyances on avait maintenant la superstition, « cette maladie des peuples dégénérés et des mauvaises consciences * » .

Juvonal, en sa qualité de satirique et de penseur indépendant, se moque avec infiniment de malice, d'esprit, et de la crédulité de certaines femmes toujours en quête de connaître, moyennant certaines pratiques, les secrets de l'avenir, et de l'impudence de quantité de charlatans, qui exploitaient cette même crédulité à leur profit. Or, parmi les plus impudents entre ces derniers, Juvénal range tout d'abord les prêtres de Cybèle et d'isis. On a ici de curieuses révélations sur les mœurs religieuses contemporaines et dont toutes peutêtre n'ont pas disparu avec le paganisme. Voici l'archiprêtre de la mère des dieux qui vient faire visite à une

LES FEMMES ROMAINES. 109

grande dame, mitre en tête, gravité de commande sur le visage, et suivi de son obscène clergé, qui bat le tambour en l'honneur de son chef.

« D'une voix emphatique : Redoutez,s'écrie-t-il, les approches de sep embre et le vent du .uidi, si vous n'expiez vos Ses pa une offrande de cent œufs, si vous ne me donnez vos robes cou eur feu.lle-morte. C'est ainsi seulement que vous détournerez les malignes influences dont vous êtes menacées; cette étoffe les emportera dans ses plis et vous n'aurez plus rien à craindre pour le reste de l'aunée. ,. Cette même femme, si l prêtre 'or! donne .ra en plein hiver, et dès le point du jour, briser la glace et se plonger trois fois dans les eaix du Tibre ; quoqu'ellfaTt peur de l'.au, elle n'en trempera pas moins sa téte^San les tourbillons du fleuve ; elle parcourra ensuite, «ue et trembla ne tout le champ de Tarquin le Superbe , en se traînant sur ses genoux ensanglantés *. « ""^ ^^*

Ainsi, pour conjurer de prétendues menaces du ciel, on demande au fanatisme de celle que l'on dominé des présents destinés aux dieux et que l'on garde pour SOI ! Remarquez aussi que la dévote se soumet avec une obéissance aveugle à toutes les mortifications qu on lui impose pour faire pénitence.

Mais les prêtres d'isis exercent sur les femmes qui les consultent une infiuence plus grande encore. Ils n auront qu'à dire :

« Isis l'ordonne, et elle ira jusqu'au bout de l'Egypte • elle en

T.ZZTf',ï''" ''" ^J' P"''^^^ P'-^^ d« ''"« <*« Mé^oé que brûle le soleil, et elle en voudra asperger le temple que la déesse no

sede a Rome, non loin de la vieille bergerie^ Romu us E I c

est co„va.„euequ'Isis elle-même lui a parlé et lui en a fntfmé

ordre. Singulière prétention ! c'est bien avec de tels êtres que

les dieux ont des entretiens nocturnes, et voilà ce qui vaut tant

lï.T^'lf ''^ '[^T"^^ ^ '"' P^'-soonage qui, suivi d'un troupeau de prêtres a la tele rasée et au vêtement de lin, parcourt la

M. Nisaid, les Poêles lat. de la décad., t. II, p. 7, 3« édition.

rV

CHAPITRK IV.

les JOU1& uc rpciQtpr aux désirs de curs époux. Cest

déesse, ne surent f^^ ^^^fjj,^"^;, ' -.ne sévère. Le serpent une violation de .'a lo' JU' meriie |

d'argent a remue la te on la vu M ^^^.^^^ ^,^^.^.^

îaSor "un' g^; :t?ne^ Oie grasse, cela sufQt pour corrompre le dieu*. »

Qui se serait douté, si Juvénal ne nous le disait, que déjà de son temps, les ministres des dieux imposaient des Pèlerinages, donnaient ou obtenaient 1 absolution pour les ^chés mignons, se faisaient les intermédiaires entre les hommes et la divinité, et dominaient, fascinaient ainsi les cerveaux faibles et rimagination exal-

\è9 des femmes? , ,

li y aurait, au sujet de tout ceci, de curieux rapprochements à établir \ Au surplus, dans sa satire des femmes déjà souvent citée, Boileau, s'inspirant encore de " passage, et l'appropriant pour -nsi d.re aux mœurs et aux abus de son temps, en a fa t, dans le Sns que nous voulons indiquer, le plus piquant des

' \' ^^Îm^V.;.» Pn eiande partie par M. A. de Caslon, dans un

^'"SîSre' S" est devenu le directeur, et, de la superstitieuse, le satirique moderne a fait la dévote.

Elle a son directeur, c'est à lui d'en juger;

U faut sans Uiff.rer savoir ce q"'' «" .P«"f ' ^^

Rnn ' vers nous à propos je le vois qm s a\ ance.

m"ii parait bien nourri ! quel vern.illon ! q.ul tnnt !

Le prin.en.ps danssa lleur sur son v.sage est peu.t.^

Noire do^ieir bientôt va l'evcr tous ses doutes;

LES FEMMES ROMAINES. ,,j

leur ordre d'importance respective : les Chaldéens trafiquant de 1 astrologie; les vieilles juives, réduites par 1 s misères de l'exil, à gagner leur vie en prophétisant aux païennes de bonne maison les volontés désirées de 1 Olympe ; les aruspices venus d'Arménie ou de Comagène prédisant aux belles dames de tendres amants ou de gros héritages, rien que d'après l'inspection du

charllnr Tf'' ^' ''"•' ^" *^"^ '''''^'^' Tous ces considérable ''""' ""^"* "" ^^'^"^^'« ^^---« Ce n'est pas tout. La Rome du premier siècle de l'empire possédait ses diseurs de bonne aventure, ses métoposcopes, ses chiromanciens, qui vivaient tous, ce semble, de la superstition générale des femmes. Les patriciennes avaient a leurs gages des personnages de ce genre, qu elles aisaient venir du fond du crédule et mystérieux Orient; es plébéiennes, pour payer moins cher, recouraient a la tourbe des augures qui tenait ses séances et donnait des consultations au Cirque ou en plein vent, sur la chaussée Tarquinienne. Là « elles se faisaient exaœmer le front et la main afin de savoir si elles devaient abandonner le cabaretier pour épouser le fripier * »

Curieux traits de mœurs, singulières et tristes aberrations del esprit humain et que le temps, hélas 1 n'a pas fait disparaître! Nos grandes dames, comme nos femmes du peuple, donnent encore dans les mêmes superstitions

Du paradis pour elle il aplanit les routes, Et, loin sur ses dOfauls de la mortifier, ' Lui-même prend le soin de la justifier.

Sur tons ces points douteux c''est a'ins'i qu'il prononce. Alors, croyant d'un ange entendre la réponse La dévote s'incline, et, calmant son esprit, A cet ordre d'en haut sans réplique souscrit...

A défaut d'aruspices, de devins chaldéens et d'augures de toute sorte, n'ont-elles pas leurs tireuses de cartes, leurs bohémiennes, leurs somnambules, leurs sorciers ou bien, mieux encore, leurs spirites, leurs evocateurs? Nous ne voudrions pas prolonger cette analyse outre mesure. Qu'on nous permette cependant d'insister, comme il convient, sur la dernière partie de la sixième

S3.tir6

Arrivé sans fatigue au bout de sa longue carrière, Juvénal puise, dans la haine profonde que lui inspire la perversité contemporaine, une énergie et une éloquence nouvelles ; il flétrit comme elles méritent de rêtre les femmes adultères et les empoisonneuses. Il sangle tout d'abord de ses lanières vengeresses ces infâmes matronesqui, après avoir trompé leurs maris recouraient, pour s'éviter sans doute les douleurs de l enfantement et les ennuis d'une maternité équivoque, a certains médecins dont l'art mercenaire excellait, moyennant de mystérieux breuvages, à détruire 1 humanité dans son germe. « Pauvre mari, ne te plains pas trop, s'écrie le poëte avec une caustique ironie; quel que soit au contraire le prix de la potion, hâte-toi de la présenter toi-même ; car, s'il prenait fantaisie à ta femme de devenir grosse et de sentir dans ses flancs élargis tressaillir le fruit de sa fécondité, tu pourrais bien te trouver le père d'un nègre. Malgré sa couleur il n en faudrait pas moins le reconnaître pour ton héritier, lui dont, le matin, tu aurais fui la rencontre . »

. Gaude, infelix, algue ipse bibendum pôrrige, quidquid erit : mm si distmdere vellet Et vexare tcterum pueris salienlibus, esses JEthiopis fortasse pater ; mox decolor hères Impleret tabulas, nunqitam tibi mane videndut. *^ (V. 597-60Î.)

LES FEMMES ROMAINES. 113

Juvénal n'épargne pas davantage ces autres patriciennes qui, pour cacher une stérilité causée par des avortenaents multipliés et pour tromper les vœux et la joie d'un prétendu père, font passer pour leurs fils des enfants trouvés et recueillis par elles sur les bords de l'infâme égoût du Vélabre ». De là les perturbations de la famille, et les jeux mystérieux du sort. Ces enfants trouvés arriveront un jour aux plus hautes dignités et usurperont, sans que personne ne s'en doute, les plus grands noms de Rome. Ici triomphent la verve rai leuse et l'humeur satirique du poëte en même temps qu'il rencontre, pour rendre sa pensée, des images et des couleurs admirables : « La maligne Fortune est là qui veille pendant la nuit sur ces enfants délaissés ; elle sourit à leur nudité; elle les réchauffe dans ses bras, elle les enveloppe dans son sein, puis les introduit dans de grandes maisons. Elle s'y prépare de la sorte un mystérieux acteur et cette comédie se joue pour elle. Ce sont ses favoris, ses bien-aimés, ceux pour qui elle se met en frais, et elle les lance au faîte des honneurs avec un éclat de rire *. »

C'est bien là cette capricieuse et toute -puissante déesse qui se plaît à déjouer les calculs des hommes, en élevant les humbles , en abaissant les grands, et

' Endroit où l'on exposait les nouveau-nés.

Siat Fortuna improba noclu Àrridens nudis infantibus : hos fovet ulnis * Involvitque sinu : domibus tune porrigit allis^ Secretumque sibi mimtm parât; hos amat, his se Ingerit, utqiie suos ridens producit alumnos.

; Je lis, avec Dussaulx. Heinrich et M. Ribbeck, ulnis px non omnM, qui serait raiDie et incolore. Les anciens manuscrits portent oinis dont on avait fait bien à lort omni$, qui à la longue était devenu le omne$ de la leçon Tulgairc.

LES FEMMES ROMAINES

qu'avant Juvénal, Horace avait si bien caractérisée dans ces vers d'une concision sublime :

Prœsens vel îmo tollere de gradu

Mortale corpus^ vel superbos Fertere funeribus triumphos * .

Voici maintenant, et pour finir, le tour des empoisonneuses. On sait le triste rôle que le poison jouait à Rome sous les empereurs, témoin les morts tragiques de Germanicus, de Claude, de Britannicus et de tant d'autres personnages illustres. L'exemple donné de si haut était devenu contagieux. Du temps de Juvénal, chaque maison avait sa Locuste. Les lois étaient impuissantes à atteindre les coupables. Juvénal supplée à cette impuissance et il dénonce à la conscience publique d'abominables forfaits. On se croirait, en vérité, déjà au sièle desBorgia, qui semblent s'être inspirés, en fait d'empoisonnements, des traditions de la Rome impériale. Dans cette Rome et à l'époque oîi nous sommes, tout sentiment moral paraît éteint. Les marâtres, et cela sans que personne songe à réclamer ni à protester, y détruisent chaque jour, par le poison, les fils de leurs maris. Autrefois, fait remarquer le poëte, elles se bornaient à les haïr; aujourd'hui, cela est plus commode, elles les tuent :

Nemo repugnet,

Nemo veiet; jamjam privignum occidere fas est^.

Mais que parlons-nous des marâtres? La dépravation générale des mœurs est si grande , partout la voix de la nature est à tel point étouffée que des mères, ô juste ciel! empoisonnent à chaque instant leurs propres

* Horat., Od., I, xxxv.

2 V. 627 et 628.

enfants, dans le seul but d'en hériter. Et Juvénal jette ce cri d'alarme qui est en même temps un conseil : (( Jeunes pupilles, vous qui avez un riche patrimoine, veillez sur vos jours et prenez garde à ce que vous mangez. Ces mets exquis peuvent cacher un poison brûlant, préparé par une main parricide \ »

Mais, dira- 1- on peut-être, Juvénal exagère; il assombrit ses couleurs à dessein; il invente des horreurs chimériques. Non, non! il a prévu l'objection, et il vous ferme la bouche, l'histoire contemporaine à la main. Le crime aflreux de la trop célèbre Pontia, fille de Pontius et femme de Drymon, qui, sous le règne de Néron, avait empoisonné ses deux fils pour s'approprier leur fortune *, ce crime est présent encore à l'esprit du satirique. 11 met Pontia en scène. «Ecoutez-la, » s'écriet-il ; et alors s'engage entre elle et lui ce court mais terrible dialogue : — « Je l'ai fait, je l'avoue , je préparai le poison, on me surprit, et j'achevai. — Tes deux enfants ! les tuer dans le même repas, détestable vipère, tes deux enfants! — Oui, et sept, si j'en avais eu sept*. »

Juvénal, dans cette poétique prosopopée, s'élève avec son sujet jusqu'au ton de la tragédie.

2 Voyez le scholiaste ad vers, 638 ; — Martial , II, xxxiv.

3 638-643. Ce dernier trait de passion, qui marque si bien l'audace dans le crime, nous rappelle la Médée de Sénèque, qui, en proie à une féroce exaltation, regrette, au moment où elle veut frapper Jason dans ses enfants mêmes, de n'avoir pas eu la fécondité de Niobé. Elle aurait pu ainsi déchirer bien plus encore, au gré de sa haine, le cœur de Jason :

Utinam superbœ turba Tantalidos méo^ Exisset utero, bisque septenos parens Gnatos tulissem! sterilis in panas fui,

(Senec, Medea, v. 943, 944 et 945.)

Et plus tard, quand Jason, après la mort du premier de ses deux enfants, supplie Médée de laisser au moins vivre le second, elle lui

IIG

Mais ce qui lui inspire le plus d'horreur en tout ceci, il a soin de le dire, c'est l'ignoble motif du crime. Qu\uie femme commette un forfait quand elle y est poussée par la colère ou la jalousie qui l'entraîne comme est entraîné ce le rocher qui tombe quand le pan de montagne lui servant de base se dérobe sous lui ^ »; il le comprend jusqu'à un certain point. Mais tuer ses enfants pour en hériter, calculer froidement le produit d'un si grand crime, et l'accomplir de sangfroid % voilà ce qui le révolte.

Les femmes romaines valent-elles mieux comme épouses que comme marâtres ou comme mères ? Nullement. Veulent-elles mener un mari à la baguette, elles l'abrutissent à l'aide des philtres thessaliens \ Désirent-elles s'emparer de ses biens et s'abandonner sans entraves à une passion illégitime, elles savent comment s'y prendre pour l'envoyer secrètement au bûcher \ Rome est remplie de Danaïdes, d'Eriphyies et

îi

fait cette uouvelle réponse qui dépasse encore la première en férocité :

Nimium est dolovi numerus {duonim puerorum] angustiis meo» In maire si qiiod pigniis etiamnum lalet Scrutabor ensc viscera, et ferro extraham,

Je renvoie le lecteur pour Tensemble de toute la scène aux commentaires que j'en ai donnés moi-même dans mes Études sur trois tragédies de Sénèque, imitées d*Eiiripide{i vol. in-12, p. 74 et suiv. Paris, Durand, 1854).

' 649 et 650.

* Illam ego non tulerim qux computat, et scelus inge^s

Sana facit. (V. 651 et 652.)

3 V. 610 et 611.

* Ailleurs déjà, avec une pittoresque énergie de langage, il a insisté sur ce crime :

Occurrit matrona potens, quœ molle calcnum Porreclura viro miscet siliente rubetam, InstituUque rudes melior Locusta propinquas Per famam et pop^ilum nigros efferre maritos.

{Sat. I, V. 69-73.) .

miiaHiJW(-!apiJW*jiïJS^ ^

LES FEMMES ROMAINES

de Clytemnestres. « Toute la différence, fait observer le poëte, est que la fille de Tyndare fut assez insensée pour tuer son mari en le frappant des deux mams, avec une hache; maintenant, avec un tout petit poumon de crapaud, l'affaire est faite ; elles ne recourent au fer que dans le cas où leur Agamemnon , à 1 mstar de Milhridate , trois fois vaincu par les Romams, a eu la précaution de se munir d'antidotes ' »

C'est par ce dernier trait que se termine la sixième satire que nous avons essayé de faire connaître au lecteur dans son vaste ensemble. Elle peint à elle seule tout un monde. Juvénal a fait entrer dans son cadre tous les vices, tous les travers et aussi toutes les turpitudes tous les crimes des Romaines de la décadence. On dirait une de ces fresques grandioses où quelque Michel -Ange aurait représenté en traits de flamme toutes les mauvaises passions d'un siècle.

Juvénal se montre partout observateur sagace, peintre habile et justicier incorruptible. Sans doute, là satire des femmes n'est pas exempte de fautes. Nous les avons signalées, dès le début, et nous y sommes revenu dans le cours même de cette analyse. Mais combien ces défaillances sont compensées et au delà par des qualités de

' V. 657arf^n. Les crimesabominablesqueJuvénal flétrit ici avec tant d'énergie et d'indignation viennent encore beaucoup trop souvent, hélas I attrister et effrayer notre siècle. J'accorde qu'à Rome, au temps de la décadence, ces horreurs faisaient en quelque sorte' partie des mœurs du jour, tandis que chez nous elles ne se produisent qu'à l'état d'exception ; mais combien sont affligeants néanmoins pour le moraliste ces adultères éclatants, ces atroces pratiques d'avortements , ces épouvantables empoisonnements de maris par leurs femmes, de femmes par leurs maris, voire même d'enfants par leurs mères et de mères par leurs enfants,— et cela dans toutes les classes de la société, — que de fréquents et scandaleux procès viennent à tout instant nous révéler !

premier ordre! Comment n'être pas frappé, en effet, de cette puissance de souffle qui soutient et anime la pièce d'un bout à l'autre? Comment ne pas admirer la variété des couleurs, des tons, des nuances que Ju\énal a su répandre dans son œuvre? Tantôt il est spirituel et plaisant comme Théophraste ou Molière, tantôt grave comme Tacite, tantôt sombre et terrible comme Shakspeare. Souvent aussi il rencontre des beautés véritablement épiques, et, d'autres fois, des traits d'éloquence d'un effet saisissant. Son sujet était fécond, sans doute, mais il fallait son génie pour le creuser comme il l'a fait. De même qu'il n'a pas eu, en ce sens, de prédécesseur, de même aussi il n'a pas eu de successeur; combien, en effet, Boileau lui-même, malgré tout son esprit et tout son talent, est resté loin de son modèle, quand, dans sa dixième satire, il a essayé de traiter le

même sujet !

La sixième satire de Juvénal forme un curieux monument littéraire, en même temps qu'au point de vue moral elle est un véritable manifeste. Sentinelle avancée de la morale publique , le satirique latin pousse un cri d'alarme et avertit ses concitoyens. Heureux s'ils pouvaient écouter sa voix ! Mais, condamnés par la fatalité des choses, ils continueront à se précipiter dans le chemin du vice et de la corruption, pour se réveiller un jour au milieu de la dissolution de Tempire.

lie turbot ou la cour de Domitien ^

Cette satire, si l'on en retranche avec M. Ribbeck et comme complètement apocryphe l'espèce d'exorde qu'y a cousu, en trente-six vers, la main passablement maladroite d'un rhéteur quelconque *, nous paraît remarquable en tous points. Elle est tout à fait, on Ta constaté avec raison, dans le genre de certaines compositions satiriques du vieux Lucilius, faites pour la scène autant que pour la lecture. La forme en est toute

• Sat. IV.

^ Déjà W.-E. Weber (Die Satiren des D.-J. Juvenalis, p. 331) avait regardé tout ce passage comme suspect, vu le peu de rapport qu'il semble avoir avec ce qui suit, et comme promettant toute autre chose que ne lient le reste de la satire. M. Nàgelsbach au contraire (Philologns; 3. Jahrg., 1848, p. 469) s'est efforcé de faire voir que cette espèce d'exorde se rattache intimement au récit qui vient après; mais M. Ribbeck, dans son récent et fort remarquable travail déjà plus d'une fois cité {Det^ echte und der unechte Juvenal), et auquel nous aimons à renvoyer le lecteur sérieux et instruit, a démontré victorieusement, selon nous (p. 75 et suivantes), et en discutant pour ainsi dire chaque vers, au point de vue philologique, historique et littéraire, que le début de la quatrième satire n'est autre choso qu'une interpolation.

dramatique : la pièce a son exposition, son nœud, son dénouement. Le lieu de la scène est nettement déterminé par le poëte; les caractères sont traces de main de maître; nulle part non plus le satirique ne se rapproche autant qu'ici de la manière de son devancier Horace, i^a quatrième satire abonde en mots^ en traits, en fines et malicieuses plaisanteries, tout à fait dignes du poëte de Venouse; ce n'est pas cependant, hàtons-nous de le dire, que le comique seul domine dans la pièce qui va nous occuper; loin de là; le plus souvent, au contraire, le ton en est sévère, et parfois même il s'élève à celui de la tragédie, et surtout de la tragédie historiiiue et politique; on dirait alors de telle ou telle peinture de notre satirique d'Aubigné. Elle repose tout entière, du reste, sur une anecdote plaisante, même tout à fait comique. Si l'histoire proprement dite ne la confirme pas, il est vrai de dire néanmoins que le caractère bien connu de l'empereur Domitien donne h cette anecdote un haut degré de vraisemblance \ On aurait apporté un jour à Domitien un turbot d'une grosseur prodigieuse; ce tyran imbécile aurait alors convoqué les principaux membres du sénat qui vivaient dans son intimité, pour délibérer, dans un conseil extraordinaire, sur les moyens d'apprêter dignement ce délicat morceau. A cette occasion, Juvénal fait retomber son fouet sanglant sur la plupart de ceux qu'il suppose avoir pris gravement part à cet acte édifiant. Et, dans un style et avec des couleurs dignes de Tacite, il nous peint la cour de Domitien. Chacun des personnages qui en font partie est caractérisé par un trait d'éloge ou de blâme également honteux pour ce tyran stupide, et le poëte nous révèle ainsi, en passant, quelques-unes des misères

' Voyez Dion Cassius, LXVHI, 9. — Suét., Domit.ypassim,

de l'époque, à savoir, la cruauté elles niais caprices du tyran, l'impudence des parvenus du jour, la scélératesse des délateurs, les bassesses, les flatteries, en un mot, l'inqualifiable servilité des grands, fruit nécessaire du despotisme impérial.

« Au temps où le dernierdesFIaviens déchirait runivers expirant, où Rome avait pour maître ce Néron chauve, dans la mer Adriatique, non loin du temple de Vénus, qui domine Ancône, la ville dorienne, un turbot monstrueux vint à tomber dans le filet d'un pêcheur qu'il remplit tout entier; il ne le cédait pas en grosseur aux turbots qu'enferme sous ses glaces le Palus-Méotid^, qu'aux premières chaleurs la débâcle charrie tout endormis et tout engraissés par l'inaction d'un long froid, et qu'elle verse dans les eaux dormantes du Pont-Euxin. Le maître de la barque et du filet destine cette superbe pièce au souverain Pontife ^ Qui en effet eût osé vendre ou acheter un poisson pareil lorsque, jusqu'aux rivages mêmes, tout est peuplé d'espions? Les dénonciateurs, toujours à la piste d'une proie, s'empareraient bien vite du pêcheur tout nu et de son turbot, tout prêts à affirmer que c'est ^un poisson échappé des viviers impériaux, longtemps nourri aux dépens de Tempereur, un poisson réfractaire, qui s'est évadé de chez son maître et qui doit lui être restitué. Consultez les jurisconsultes Palfuriuset Armillatus, ils vous diront qu'il n'est rien de beau ni de rare, n'importe dans quel parage, qui n'appartienne au fisc. Donc ce poisson, on en fera don à l'empereur, afin qu'il ne soit point confisqué ^. »

Juvénal caractérise avec une amère énergie la personne et le règne de Domitien. Le dernier prince de la dynastie des Flaviens était un Néron chauve; sa calvitie, dont son amour-propre d'ailleurs souffrait tant \ étant la seule chose qui le distinguât du plus infâme des empereui^s, de Néron. Domjtien, pour Juvénal, est une sorte de tigre couché sur l'empire romain, à moi-

* Un des titres que portaient les empereurs. ' V. 37-56.

* Suét., Domit,, c. xviii.

tié dévoré, et s'apprêtant encore à dévorer ce qui en reste.

Cum jam semianimum laceraret Flavius orbem Ultîmus *.

L'image, malheureusement, n'est que trop juste; la pensée n'est point exagérée ^ Domitien, en effet, est le type du plus effroyable tyran qui fut jamais, et il a pesé sur le monde comme un fléau. Il avait étouffé toutes les manifestations de la pensée, couvert l'empire de délateurs, épuisé Rome par ses spoliations et ses confiscations, et fait tomber quantité de têtes illustres ou obscures, dont on trouve, dans Suétone et Tacite^ la funèbre nomenclature ^ Dès les premiers vers aussi, nous sentons au milieu de quelle époque néfaste le poëte nous transporte; le pêcheur du turbot, tout simple et homme du peuple qu'il est, sait à quoi s'en tenir sur la dureté des temps. Il ressemble, en quelque sorte, à ces malheureux pères de famille du même siècle qui, dans leur testament, faisaient la part belle aux mauvais empereurs pour, qu'eux morts, leurs femmes et leurs enfants fussent à l'abri de la rapacité et de la cruauté du maître *; ainsi fait notre propriétaire delà barque et du filet. Sa générosité a sa raison d'être; il est libéral par prudence et par peur. Qu'il en agisse autrement, et mal lui en prendra. Le règne de Domitien, c'était la terreur

2 C'est ainsi que Suétone (i6., xii), Dion Cassius (LXVn,pa55im),et Tacite 01 gr/c, ii, m) nous le dépeignent. Au chapitre xliv du même ouvrage de Tacite se trouve un jugement rappelant tout à fait celui de .luvénal ; c'est la raéme image, ce sont presque les mêmes mots... nDomHianuSynonjamper intervallaac spiramenta temporum,sed continua et velut uno ictu, rempublicam exhausit. »

3 Tacite, AgricoL, i, ii, m; Suét., Domit., c. x. ♦ Tacite, Agricol.y c. xliii.

en permanence, et il fallait bien peu de chose pour être suspect. Encouragés par de grosses récompenses , les délateurs, cette affreuse plaie sociale de l'époque, sont là, les regards fixés sur toutes les parties de J'empire, prêts à enlacer dans leurs pièges les grands comme les petits , les sénateurs aussi bien que le pêcheur du turbot ; les délateurs étaient , selon l'expression de l'historien anglais Gordon, les chiens de chasse des Césars, raisonnant volontiers avec leurs victimes, comme le loup avec l'agneau de la fable, prompts aussi à trouver des coupables et à inventer des chefs d'accusation; subtils dans leurs argumentations, véritables casuistes, on l'a dit spirituellement, de la morale des empereurs ^ ; capables de démontrer, au besoin, que le jour est la nuit et la nuit le jour; s'entendant comme Armillatus et Palfurius % par exemple, à prouver que laîr et l'eau, qui sont la propriété de tout le monde selon les lois de la nature, appartiennent exclusivement à leur maître, ou bien au fisc, ce qui revenait au même. Dès lors on comprendra pourquoi notre pêcheur, bien qu'on fût au commencement de l'hiver, et que, par conséquent, il n'y eût pas à craindre la corruption

' M. D. Nisard, les Historiens romains, ad. voc. Tacite.

2 Fameux jurisconsultes qui se laissèrent corrompre et trahirent le peuple. Lescholiaste deJuvénal nous donne ici quelques curieux éclaircissements, surtout sur le premier de ces deux personnages : « Palfurius Sura, nous dit-il, était le lils d'un consulaire qui, sous Néron, se livra à l'exercice de la lutte avec une vierge lacédémonienne. Chassé plus tard du Sénat, sous Vespasien, il embrassa les doctrines des stoïciens, s'y acquit de l'influence, grâce à son talent poétique et à son éloquence ; il abusa de la familiarité dont l'honorait Domitien, et exerça avec fureur le métier de délateur. Parmi d'autres délateurs très-influents auprès de Domitien, il faut nommer encore Armillatus, Démosthène, et Tarchimime Latinus, ainsi que nous l'apprend Marins Maximus. » (Scholia ad vers. 53. Édit. OttoJahn. Berolini, 1851.)

pour le poisson, se hâta néanmoins de livrer le turbot. Différer la chose, en un temps où la délation était à l'affût de tout, c'eût été s'exposer à un péril certain.

Mais ne perdons pas de vue notre pêcheur. Où court-il ainsi? A Albc même, une des plus belles résidences impériales du temps, habitée autrefois par Tibère, et où Domitien vivait alors avec sa cour. C'est à Albe, en effet, que Domitien aimait à demeurer, et il avait l'habitude d'y traiter les affaires les plus graves, comme aussi, on va le voir, d'en faire le théâtre de ses extravagances les plus ridicules'. Nous connaissons maintenant le lieu de la scène où va se passer tout à l'heure un drame tragi-comique ; le poêle nous introduit dans le vestibule de la villa impériale. L'atrium, qui conduit à la pièce où se tient le maître, est rempli de courtisans de l'ordre sénatorial, impatients, selon les mœurs et l'étiquette romaines, de faire leur cour au prince. Ce sont les mane salutantes dont parle Virgile, et qui sont de tous les temps, car, pour le dire en passant, on les trouve partout où, à force de courbettes, il y a quelque place à gagner, quelque pension à obtenir ou quelque bénéfice à réaliser. Partout aussi ces officieux empressés sont exposés aux mêmes humiliations. Ainsi, pour en revenir à Domitien, il laisse attendre, avec un dédaigneux sans-façon, cette foule bourdonnante de grands, et reçoit avant tout, et à leur barbe, l'homme au turbot, sur qui les portes se referment.

Notre pêcheur, nous l'avons déjà vu, est un homme avisé. Il connaît son temps et son prince. Sous la peau de ce rustre se cache un diplomate ; qu'on en juge : « S'avançant devant le roi des rois : Daigne agréer, dit-il, une offrande qui n'est point faite pour la table d'un par-

> Voyez Pline, ép. iv, xi. —Tacite, Agrk., c. xlv.

ticulier, fête aujourd'hui ton génie; prépare ton estomac à savourer cette chair délicieuse; mange ce turbot, il était destiné an siècle qui t'a vu naître. Il s'est fait prendre tout exprès '. »

La flagornerie, sans doute, était assez gi-ossière, « et pourtant, fait observer le poëte, qui aime à semer ses récits satiriques de réflexions morales à la Tacite, la tête de Domitien se dressait d'orgueil; il n'est pas d'éloge auquel on ne puisse faire souscrire ces puissances dont nous avons fait des divinités *. »

Et maintenant nous entrons dans le vif du sujet : où trouver un plat assez large pour contenir l'énorme poisson ? Grave question en vérité, et qui mérite qu'on en délibère ! Allons, que la porte se rouvre, et qu'ils entrent enfin, ceux qui se morfondent au dehors. On leur soumettra le cas, puisque aussi bien on les a sous la main.

Les voici qui accourent, ces hommes « que son cœur déteste, et sur la face desquels réside cette pâleur

* Et tamen illi

Surgebant crlslx ; nihil est qiiod credere de se f/on possit qtiitm laudalur dis œqua potestas.

On croirait entendre Massillon, qui, comme moraliste, a plus de rapport qu'on ne croit avec Juvénal, s'écriant, dans son Sermon sur les tentations des grands : « Oui, Sire, par l'adulation les vices des grands se fortKient. En effet, l'adulation enfante l'orgueil et

l'orgueil est toujours l'ccueil falal de toutes les vertus Gâtés par

les louanges, on n'oserait plus leur parler (aux princes) le langage de la vérité. Eux seuls ignorent, dans leur État, ce qu'eux seuls

devraient connaître Les discours flatteurs assiègent leur trône,

s'emparent de toutes les avenues, et ne laissant plus d'accès à la

vérité on le joue (le souverain) à force de le respecter; il ne voit

plus rien tel qu'il est; tout lui parait tel qu'il le souhaite. »

ordinaire à ceux que Domitien honore de son amitié féconde en malheurs * » .

Le défilé commence, et Juvénal va faire passer sous nos yeux toute une galerie de personnages, tous sénateurs, les uns d'une origine illustre, les autres sortis des derniers rangs de la société. Il caractérisera chacun d'eux, soit en nous disant ce qu'il en pense lui-même, soit en les faisant agir ou parler. Ici, point de fiction .poétique, de caractères d'invention, de créations imaginaires, mais tout un monde qui a vécu bel et bien, un monde réel, historique. De là l'intérêt tout particulier de cette satire qui est avant tout, nous le répétons, une satire politique.

Parmi ces hommes formant comme le conseil d'État de Domitien, tous ne sont pas également bas et méprisables de leur nature, comme la plupart des autres sénateurs du temps. Il en est quelques-uns que le poëte semble plaindre plutôt que condamner. Il faut citer :

« Le premier hiénateur qui accourt en rajustaut sa robe, c'est Pégasus, nommé récemment fermier de Rome stupéfaite, car les préfets de Rome méritaient-ils alors un autre titre 2. C'était

t , . , Quos oderat ille ,

In quorum facïe misenv magnœque sedehat

Pallor amicUiœ,

Boileau semble s'être souvenu de ces vers, quand il dît :

Soit quMl fasse au conseil courir les sénateurs, D*un tyran soupçonneux pâles adulateurs.

« Anne aliud tune prœfecti? quorum optimus atque Inttrpresy etc.

M. Ribbeck retranche, avec raison, ce vers comme suspect. Bien avant M. Ribbeck , Heinrich ( Commentar zu Juvenals Satiren, p. 184) en avait également mis Tauthenticité fort en doute. U regarde le optimus atque comme une misérable cheville destinée à compléter

de tous les préfets le plus intègre ; personne n'interprétait les lois avec plus de scrupule, bien qu'il crût qu'en ces temps néfastes la justice devait se désarmer de son inflexible rigueur.

« Puis vient Crispus, un aimable vieillard; ses mœurs, soji éloquence, son caractère étaient empreints de la même douceurpersonne mieux que lui n'aurait mérité d'aider de ses utiles con' seils le maître des nations, le dominateur de la terre et des mers, SI sous un tel monstre, fléau du genre humain, il eût été permis de blâmer la cruauté et d'ouvrir un avis généreux. Mais quoi de plus.irritable que Foreille de ce tyran, avec lequel ses amis mêmes courcfieut danger de mort à parler du beau temps, delà pluie ou des orages du printemps? Aussi Grispus n'essaya-t-il jamais de lutter contre le torrent. Hélas! ce n'était pas un citoyen d'une trempe à oser dire librement ce qu'il pensait au fond de sa conscience et à risquer sa vie pour la vérité. Aussi Grispus aura-t-il à vivre quatre-vingts hivers et autant d'étés.

« Près de lui accourait un sénateur du même âge, que la même politique faisait vivre tranquille aussi dans cette cour : c'était Acilms, accompagné d'un jeune homme qui ne méritait pas la mort cruelle qui l'attendait, victime déjà désignée au glaive du maître. Mais il y a longtemps qu'à Rome c'est un prodige de vieillir quand on appartient à une famille noble; aussi aimerais-je mieux, quant à moi, être le dernier des enfants de la terre ^ Ge fut en vain que ce malheureux adolescent descendit tout nu dans l'arène d'Albe pour y affronter en chasseur et percer de près des ours de Numidie. Qui serait aujourd'hui la dupe de ces ruses de nos patriciens? Qui s'aviserait d'admirer ton vieux stratagème, ôBrutus? Il était plus facile d'en faire accroire à nos rois barbus 2. »

le anne aliud tune prœfecti, et il pense que ce demi-vers pourrait bien avoir été ajouté en marge par quelque jurisconsulte qui aurait vu dans le vçrs précédent :

Pegasus attonitœ positus modo viUicus urbi, une sorte de blâme adressée zu même Pegasus.

' Unde fit ut malim fraterculus esse gigantis.

Ce vers, M. Ribbeck le rejette également. Voyez les raisons qu'il en donne {Der echte und der unechte JuvenaL p. 123 et 12^). 2 V. 76-104. ^

Nous avons affaire tout d'abord à des gens relativement honnêtes, tels qu'on les voit sous tous les régimes politiques, mais surtout dans les monarchies absolues, où domine la volonté d'un seul. Ces gens-là, plus ou moins, se trouvent dans la situation psychologique de la Médée d'Ovide, et ils pourraient dire comme Médée :

... ndeo meliora, proboque, V Détériora sequor S

ce qui signifie en d'autres termes : « Je vois le bien et je l'aime, mais néanmoins je laisse le mal s'accomplir. » Ce Pégasus, sur lequel le scholiaste nous fournit encore de curieux détails biographiques, était un des jurisconsultes

les plus distingués de son temps, et ses contemporains disaient de lui, en faisant allusion à sa science du droit, qu'il était c( moins un homme qu'un livre * ». Les fonctions de préfet de Rome, qu'il remplissait, étaient jadis, comme l'histoire nous l'apprend , les premières de l'État, après celles d'empereur \ Pegasus eut le tort de les laisser s'avilir entre ses mains et de s'effacer en tout devant l'empereur. L'empire romain alors, c'était l'empereur, comme plus tard sous Louis XIV, TEtat, V c'était le roi; il appartenait à l'empereur; l'empereur

» Métamorph,, lib. VII, v. 20 et 21,

» Scholia vetera ad vers. 77, édil. Jahn. n était, selon le même scholiaste, iils d'un ancien commandant de trirème {filius (rierarchi); après avoir été gouverneur de plusieurs provinces, il aurait ele appelé à Rome comme préfet de la ville. Les commentateurs allemands modernes (Weber, Siebold, Berg, etc.) renvoient tous le lecteur a \ Histoire du droit romain de Hugo (t. II, p. 757 et suivantes) ou il est question des qualités de Pégasus comme jurisconsulte, et du rang quUl mérite d'occuper à ce litre. .

3 Tacite, AnnaZ., VI, xi;- Suét., Oc/ai;.,xxiiii;-Diou Cassius, XLIX,xvi! Ll,iii;— Niebuhr, Histoire rom., t. Il, p. 126 et suiv., cité par Weber, {Die Satiren Juvenais, iihersetzt und erlautert, p. 342.

en était le propriétaire ; il l'affermait, et le gouverneur de la ville éternelle n'en était plus que le fermier. Pégasus, encore une fois, accepte tout cela. D'un autre côté, il avait aussi, en sa qualité de préfet, une importante juridiction entre ses mains*; mais, Juvénalle donne assez clairement à entendre, Pégasus a dû sans doute fermer plus d'une fois les yeux sur certains délits commis par tel ou tel misérable que protégeait le prince; c'est l'homme juste au fond, mais faible, et qui, cela se voit, hélas! dans tous les temps, aime mieux garder sa place que de se compromettre par un zèle indiscret. Juvénal, et il faut lui en savoir gré, compatit à cette servitude involontaire de quelques âmes secrètement portées au bien. Vibius Crispus appartient à la même classe de citoyens que Pégasus. Sans doute, à en croire Tacite, il avait eu beaucoup à se reprocher dans les premières années de sa vie, et il n'a pas toujours fait de l'influence qu'il possédait le meilleur ni le plus noble usage*; mais à la fin de son existence il avait, ce semble, changé à son avantage % et c'est d'après ces dernières années que Juvénal le juge. Et quelle peinture il nous fait à cette occasion de l'épouvantable despotisme de Domitien! La satire, ici, parle comme l'histoire. Sous des maîtres comme ce tyran chauve {Nero calvtis)^ la bonne volonté des citoyens se détend , le courage s'efface ; que voulez-vous! tout le monde n'a pas la vertu d'un Thraséas, d'un Helvidius Priscus, d'un Sénécion, d'un Aurulénus Rusticus * et de quelques autres caractères de

' Tacite, Hist.y HI, lxiv; Juvénal, Sat, xiii, v. 157-158.

^ De clar. orat.j c. viiiet xiii; Tacite, !fist.,\\,ii, IV, xu.

3 Quintil., Institut, orat., V, xiii, xlviii; XII, x, xi.

* Voyez, pour le caractère et la mort de ces grands personnages. Tacite, Ann.^ XVI, xxi, seq.; — Suét., in Vespas.j c. xv; — Dion Cassius, LXVI, xii; — Tacite, Agric.^ II, xlv.

la même trempe \ Quand les avis salutaires sont souvent punis de mort, tout le monde n'ose pas, comme les personnages que nous venons de citer, s'opposer au torrent, parler selon ses convictions et dévouer sa vie, quitte à devenir un martyr politique, au triomphe de la vérité, vitam impejidere vero^ selon la belle expression du poëte. Dans les mauvais jours et sous les mauvais princes, si l'on veut vivre longtemps ou se maintenir dans son poste, il faut savoir se taire et bien cacher son existence. Juvénal, lui, naturellement, sans efforts, et tout en restant dans son sujet, sait se livrer aux considérations morales et philosophiques de l'ordre le plus élevé. Nous sommes ici en pleine satire politique, ou plutôt le poëte retrace l'histoire de son temps à la façon de Tacite. Quant au fond de sa pensée, il la laisse deviner plus qu'il ne l'exprime.

Ce qu'il nous dit des Acilius touche au même ordre d'idées. Ils appartenaient sans doute à l'illustre race des Acilius Glabrion. Acilius le père s'était, lui aussi, bien trouvé de sa politique d'effacement et de silence; son fils, que nous savons avoir été non-seulement sénateur comme son père, mais encore consul en l'an 91, avec Trajan même, le futur empereur, fut moins heureux. Domitien, en le faisant mettre à mort % obéissait

' ... Comme ce Cn. Pison, par exemple, qui, en plein sénat, et dans un temps où tout rampait et tremblait devant Tibère, osa faire entendre de courageuses paroles, quand cet empereur, à propos de rinfàme accusation de lèse-majesté portée contre Granius Marcellus par son propre questeur, engagea le sénat à voter, disant que « luimême donnerait également son vote dans cette affaire ». Il restait encore, dit Tacite, quelques vestiges de liberté mourante: « Dans quel ordre entends-tu voter, César? fit observer Pison. Si tu votes le premier, je saurai sur qui me régler ; si, au contraire, tu votes le dernier, je crains bien que dans mon imprudence je ne me trouve en désaccord avec toi. » {Ann.. I, lxxiv.)

2 Suét., Dom., c. X.

à cette politique sanglante inaugurée par Tibère, et qui consistait à se défaire de tout personnage à nom illustre ou de grandes espérances, dont on redoutait l'ambition et la rivalité. A leur tour les nobles, pour mieux cacher leui^s secrets desseins et échapper aux soupçons du maître, se livraient souvent aux occupations les plus indignes de leur rang, affichaient, par exemple, une grande passion pour les courses des chars, montaient sur la scène pour y jouer certains rôles, descendaient dans Tarène pour y combattre les bêtes féroces ^ On voulait à la fois se sauver et complaire par cet abaissement volontaire. Cependant cette politique, ces artes patriciœ^ comme dit Juvénal , et dont, en sa qualité de Romain de la vieille roche, il souffre amèrement, n'étaient plus de mise comme au bon vieux temps; Domitien était un tyran trop subtil, trop avisé, pour qu'on pût lui en faire accroire. S'il prenait plaisir à voir les grands s'avilir, il ne les en immolait pas moins.

Mais encore une fois, pour les hommes comme Pégasus, Vibius Crispus et les deux Glabrion, que la misère et la fatalité des temps avaient rivés autour de Domitien, Juvénal se montre plutôt indulgent que sévère. En revanche il réserve toutes ses ironies, tous ses sarcasmes, tous ses mépris pour quelques autres personnages de l'intimité de Domitien, et qu'il va nous faire connaître.

' Juvén., Sat.^ II, v. 143. Lire les détails historiques dans lesquels entre, à ce sujet, un savant Allemand, traducteur et commentateur de Juvénal, M. Heinrich Duntzer {Die rômischen Satlriker, 1 vol. Braunschweig, 1846, p. 261, notes sur les vers 143 et suivants de la satire II); maisau surplus, et cela n'ôte rien au témoignage invoqué par Duntzer, nous regardons ces vers, avec M. Ribbeck, comme apocryphes, ainsi que nous l'avons fait remarquer à la page 62 (note l) de ces Études.

De ce nombre sont tout d'abord Rubrius Mon tamis, Crispinus, Pompéius et Fuscus. Il va caractériser chacun d'eux, en quelques mots, avec une malicieuse concision de traits et une rare profondeur d'observation morale. Tantôt il sera plaisant et tantôt grave.

Celui-ci, Rubrius, d'une basse origine, n'avait pas l'air trop rassuré en courant au conseil; on lui tenait rigueur d'une vieille offense, ce de celles qu'on n'aime pas à divulguer ^ ».

Quelle était cette offense? Juvénal ne nous en dit pas davantage, et c'est son scholiaste qui vient nous éclairer sur ce point. Selon lui, et la chose est fort vraisemblable, Rubrius aurait déshonoré, alors qu'elle était encore très-jeune, Julie, fille de Titus, devenue plus tard l'amante incestueuse de Domitien *; une de ces intrigues de cour qui perdraient mille fois celui qui Ta nouée, si l'amour-propre ou l'honneur de plus grands personnages n'avait intérêt à la tenir secrète pour ne pas appeler Tattention publique sur leur propre conduite. Malgré cela, notre Rubrius, bien qu'il tremble en face du prince qui peut le perdre, le prend de haut avec tous les autres, comme de juste; c'est le propre de tous les coquins; son effronterie, dit Juvénal, en achevant de peindre cette espèce de Tartufe de son temps, « égale celle d'un infâme débauché, faisant des satires contre les mœurs du siècle ^ » .

2 Scholia veter. ad vers. 104 et 105.

» Et tamen improbior satiram scribente cinxdo,

Juvcnal a probablement en vue ici Néron, qui composa un poëme infamant contre Afranius Quintianus (Tacite, AnnaL, XV, xlix), puis un autre, sous le titre de Luscio contre Clodius Pollion (Suét., Domit.y c. i) et dans lesquels il avait osé leur reprocher un vice abominable, dont lui-même donnait le déplorable exemple.

Cet autre, Montanus, est un virtuose dans l'art de manger, et son art semble lui avoir profité, car il a la panse rebondie d'un Gargantua ou d'un Falstaff : « Son abdomen l'a mis en retard\ » Il était, en vérité, le digne représentant d'une époque où l'on avait vu la gourmandise effrénée assise sur le trône dans la personne d'un Vitelliu^. Montanus est un joyeux convive et un viveur de la bonne façon. Il est en possession des traditions de la gloutonnerie contemporaine et des orgies impériales • (c II savait les nuits de Néron et Fart de renouveler

I appétit à l'heure avancée où le Falerne embrase les poumons ^ » Juvénal paraît l'avoir connu personnellement; le portrait est donc d'autant plus ressemblant • c( Il fut le gourmand le mieux entendu de mon temps.

II distinguait du premier coup de dent l'huître du promontoire de Circé, de celle des bancs du lac Lucrin ou des rochers deRutupia\ En regardant un hérisson de mer, il vous disait au premier coup d'œil sur quelle côte on l'avait pris \ »

Cet aulre, Crispinus, un drôle sorti, nous le savons par la première satire ^ de la canaille d'Ëgvpte, jadis esclave, aujourd'hui riche à millions de sesterces, est un parvenu de la pire espèce, qui a su, à force de services rendus comme délateur, se frayer une place au sénatil accourt a tout suant et couvert dès le matin, — cela sent bien son homme, — de plus de parfums qu'il n'en faut pour embaumer deux cadavres ^ »

Abdomine (ardus. (V. 107.)

Rulupia, aujourd'hui Richborough, dans le comté de Kent

Aijglelerre.

en

13i CHAPITRE V.

Cet autre, Pompéius, habile dans l'art de dénoncer et de calomnier, est « un scélérat qui, d'un mot glissé à l'oreille du maître, a fait couper la gorge à quantité de

gens '. » . , 1

Ce trait n'a rien d'exagéré. Ouvrez les Annales et les

Histoires de Tacite, et vous verrez que, sous l'empire, Rome pullulait de misérables de l'espèce de Pompéius *. ,

Cet autre, Fuscus, commandant de la garde prétorienne sous Domitien, et destiné à périr plus tard dans une expédition contre les Daces, était un soldat sans aucune expérience des affaires de la guerre, que Tacite nous dit s'être fait nommer sénateur fort jeune encore, tant il était ami du repos '. « C'était, fait remarquer Juvénal, dans sa villa de marbre qu'il avait fait ses études militaires ', » raillant ainsi un de ces faux héros comme on en trouve toujours dans beaucoup de cours. Ils n'ont jamais vu le feu, comme on dit, mais leur étoile leur tient lieu de bravoure et de mérite. Combles d'honneurs et de faveurs comme Fuscus, ils exercent une influence qui est souvent en raison directe de leur incapacité ou de leur impopularité.

Deux encore, un couple abominable du temps de Domitien, CatuUus Messalinus et Fabricius Véienlon, accourus, eux aussi, pour prendre part à la délibé-

1 Sœvior illo

Pompéius tenuijugulos aperire susurra.

2 La France révolutionnaire a eu, elle aussi, ses Pompéius. Souslo régime à jamais néfaste de la Terreur, ils ont fait couper la gorge à plus d'un honnête citoyen.

5 Hist., II, Lxxxvi.

« Fîiscus, marmorea medilalus prœlia villa.

ration Le premier, Pline le jeune, dont il avait été le collègue au sénat, nous le dépeint ainsi : « Cruel de son naturel, il avait, en perdant la vue, achevé de perdre tout sentiment d'humanité. Il ne connaissait ni 1 honneur, m la honte, ni la pitié; c'était une raison de plus pour qu'il fût, entre les mains de Domitien, comme un trait, toujours prêt à être emporté par une impétuo-

nnft'?.? ,' '' ''"' '/{'"^Vereur lançait constamment contre les plus gens de bien.... un scélérat dont les avis étaient toujours sanffmnaires\ «Le seconddébuta sous Néron, gui 1 exila pour avoir écrit des livres infâmes et trafiqué des charges publiques ^ Ses mauvais instincts lui valurent d'être rappelé par Domitien, sous le S duquel 11 exerça comme maint autre de ses honorables collègues le métier de délateur, qu'il cumulait avec celui d adu ateur; et, à ce sujet, le' même Pline S encore : « C'est tout dire que de nommer le personnage ^ « C est ainsi que l'histoire a flétri ces deux misérables, qui pourtant appartenaient, comme tant d autres de leurs semblables, à l'ordre sénatorial

A son tour, Juvénal, le poëte moraliste, va les mar-

lï'n^bf r'?^u ^' ^' '^^'^^^'^on : « S'avance ensuite le délateur Catullus, aux paroles meurtrières. Catullus cest un monstre d'infamie, même pour notre temps

su Tr^n^T .'''"^'!,' "" ^''' ^''^ P«"r «'installe; sur un pont, et digne de poursuivre, en mendiant et

en eur env-opnt des baisers, les chars qui descendent la colline d Aricie. Personne ne s'extasia davantage a 1 aspect du turbot. II ne tarissait pas d'élom tournant ses yeux éteints vers la gauche quand le poisson

' Epist., IV, 22.

' Tacite, ^WM. XIV, L.

3 EpisL, IV, XXII.

était à sa droite ^.. » Le portrait en entier est digne de Tacite, le dernier trait, de La Bruyère. Mais pourquoi faut-il que, dans le passage cité comme dans beaucoup d'autres de la même pièce, le style du poète, chose rare, il est vrai, chez lui, ne soit pas toujours à la hauteur de la pensée? à force de concision, il n'est que trop souvent contourné, tourmenté, obscur , voire même embarrassé, défaut grave que nous devons signaler et que nulle part, heureusement, dans les autres satires la deuxième exceptée, on ne trouvera aussi fortement accusé que dans celle-ci.

Et maintenant à vous le dé, Véienton ; Veienton c'est l'adulateur par excellence. Il dépassera, si c est possible, son honorable confrère. Catullus s est épuise en admiration au sujet du turbot, bien qu il n ait pu l'apercevoir; Véienton sera encore plus ingénieux dans sa bassesse; à propos de ce monstrueux turbot, il se fera à l'instant même aruspice, devin. Pour lui, cette capture ne présage rien moins que la c(mquête luture d'une province, laquelle, — il le savait bien, notre adroit courtisan, - tenait à cœur à Domitien, et que iusque-là personne, ni Vespasien ni Domitien n avait pu soumettre et qu'Àgricola seul peut-être eût domptée si la haine et la jalousie de Domitien ne l'eussent arrête

Et cum mortifero pnidens Veiento Calullo

Grande et conspicuum noslro quoque tempore momtntm ;

Cxcus adulator dirusque a ponte salelles,

Digniis Aricinos qui mendicaret ad axes,

Blandaque devexx jactaret basia rhedx.

Semo magis rhombum stupuil : nam pliirima dixit

m Ixvum conversiis; at ilU dextra jacebal

Page 1