CV.U
au milieu de sa carrière '. Le poète ici encore touche à la comédie, en prêtant à notre homme le discours que voici : ^
« Comme un prêtre de Bellone que la déesse a pressé de son aiguillon et qui prédit l'avenir : Prince, dit-il voici un présage certain ! tu peux compter sur un grand' sur un mémorable triomphe. Tu vas faire quelque roi prison-nier ou peut-être Arviragus tombera-t-il du char royal des Bretons : le monstre (le turbot) vient de loinregarde ces pointes qui se dressent sur son dos ' » ' signe certain, selon Véienton, que les ennemis de Domitien seraient percés de flèches. Et Juvénal ajoute avec sa malice ordinaire : « Il ne manquait plus qu'une chose, c est que Véienton eût déterminé l'âge du turbot et le heu de sa naissance '. »
^ Véienton, comme tous ses collègues du conseil de Domitien, était bien le descendant en droite ligne de ces sénateurs romains dont les honteuses bassesses donnerem des nausées même à Tibère, qui, un jour, au sortir de la curie, laissa échapper, à leur vue, cette exclamation fameuse : « 0 hommes ad servitutem mratos l » A part aussi tous leurs autres vices, Véienton
' Tacite, Agric, c. xiii-xl.
' Non cedit Veiento, sed ut fanatiais œstro
Percussus, Bellona, tuo divinal, et, ingens Omen fiabes, inguit, magni clarique triumphi ■ Regem aliguem captes, aut de temoiie Britanno Excidet Arviragus : peregrina est bellua; cernis Erectas in terga sudes?
^oc defuil unum
Fabricio, patriam ut rhombi memoraret et annos,
(V. 128-129.) ' Tacite. ^nw., III, c. lxv.
et Catullus nous rappellent, par leur hideux esprit d'adulation, certains courtisans du temps de Louis XIV, dont on se redit encore aujourd'hui les égayantes platitudes. Ils auraient été capables, eux aussi, de se faire arracher les dents pour ressembler et complaire de la sorte au maître, à qui l'âge avait fait perdre les siennes; ou à se reprendre devant Domitien, comme le fit ce fameux prédicateur du roi soleil fronçant le sourcil au mot : « Sire, nous sommes tous mortels, » et qui se hâta d'ajouter : « ou du moins presque tous. » . . . . ^ Le défilé a cessé. Nous connaissons maintenant a
fond le personnel de la cour de Domitien; nous avons, grâce à Juvénal, pénétré dans l'intimité de ces familiers. Les voilà tous aux pieds du maître et en présence du fameux turbot, qui frétille sous leurs yeux. La délibération va commencer , c'est Domitien qui préside à ces graves débats : « Eh bien ! que vous en semble ? faut-il le couper en morceaux *? »
Il est fâcheux que Juvénal n'ait pas fait parler davantage Domitien ; l'ensemble de la pièce eût certainement gagné à ce développement; l'on aurait désiré, après avoir entendu Catullus, entendre le maître luimême; quel langage Juvénal, s'il avait voulu s'en donner la peine, n'eût-il pas placé dans la bouche de ce stupide tyran en cette circonstance solennellement burlesque ! C'est là une véritable lacune, et que le lecteur regrette. Elle a été comblée, jusqu'à un certain point, par un de nos poètes du dix-huitième siècle. Racontant la même anecdote à sa manière, ce poëte fait, lui aussi, assembler le sénat pour délibérer, et prête à Domitien
Quidnam igitvr censés? conciditur ?...
quelques paroles qui ne manquent ni de trait ni de malice :
Pères conscrits, dit-il, une affaire d'État
Jl'appeiie auprès de vous. Je ne viens point vous dire
yu 11 s agit de veiller au salut de l'empire,
Exciter votre zèle et prendre vos avis '
Sur les destins de Rome et des peuples conquis.
Agiter avec vous ou la paix ou la guerre •
Vains projets sur lesquels vous n'avez qu'à vous taire.
Il s agit d un turbot. Daignez délibérer
Sur la sauce qu'on doit lui faire préparer ».
Je reviens à Juvénal. Au milieu du silence universel, un des courtisans que nous connaissons déjà et qui en sa qualité de docteur ès-gourmandise était le mieux autorise à ouvrir un avis salutaire, prend la parole. Cest notre ami ûlontanus, la fine bouche du temps, l'homme expert et pratique en tout ce qui touche a 1 art culinaire. Il est d'avis qu'on fabrique un plat tout exprès, capable de contenir le poisson entier dans ses énormes flancs ; il faudrait décréter aussi que, quand l'empereur irait à la guerre, il aurait toujours a sa suite une compagnie de potiers.
Voilà qui s'appelle renchérir habilement sur les adulations de Catullus et de Véienton.
L'avis de Moiitanus prévalut, et cet avis, dit notre satirique, « était digne de lui' ».
Aussitôt après Domitien lève la séance et congédie ses sénateurs, qu'il avait appelés avec autant de hâte dit le poëte, que s'il se fût agi des affaires politiques les plus sérieuses. Laissant alors de côté l'ironie Ju-
' Berchoux, la Gastronomie, chant I"".
• Vieil digna vira sentenda. . . .
vénal change subitement de ton. Il ajoute aussitôt, avec l'émotion du patriote et du moraliste affligé, ces éloquentes réflexions dignes encore de Tacite :
« Plût au ciel qu'il (Domitien) eût perdu à des extravagances semblables les heures sanglantes d'un règne pendant lesquelles il ravit à Rome tant de nobles, tant de généreux citoyens, et sans qu'un homme se levât pour le châtier et les venger ! Mais néanmoins il périt à son tour. Ce fut le jour où il commença à inquiéter la canaille de Rome'; c'est là ce qui perdit ce monstre, dont les mains fumaient encore du sang des
Lamia*. »
Ces derniers mots forment le dénouement de cette dramatique satire. Ils en sont aussi la morale. On croit entendre la voix du chœur antique proclamant que la justice des dieux, pour être lente, n'eu est pas moins sûre. Le poëte, après avoir excité notre mépris et notre indignation pour ce tyran stupide qui s'appelle Domitien, nous fait assister à sa chute et satisfait ainsi nos consciences révoltées. Lui-même ne peut s'empêcher de laisser éclater à ce sujet sa légitime joie ; et nous devenons ici comme les contemporains d'un événement dont des siècles nous séparent.
' Domitien, après avoir fait périr tout ce qu'il y avait de plus illustre et de plus distingué à Rome, avait fini par menacer tout le personnel de ses serviteurs, composé en grande partie de soldats, d'affranchis et de gens du peuple. C'est là ce qui donna lieu a la conjuration d'Etienne, affranchi de Domitia, femme de l'empereur; et le monstre fut mis à mort le 18 septembre 96 de Jésus-Christ, a. quarante-quatre ans. Voyez Suétone (Dom , c. xiv.sqq.), Dion Cas-
sius (LXVU, XV).
» V. 150, ad fin. Lamia, un des grands noms de la noblesse romaine. Domitien avait fait mettre à mort son contemporain /Elius Lamia, après lui avoir enlevé sa femme, qu'il épousa ensuite. (Suét., Domit.y I, x; — DionCassius, LXVI, m)
Cette satire ne contient guère que cent et quelques vers, et pourtant elle est pleine d'idées et de faits. Dans un cadre on ne peut plus resserré, Juvénal a trouvé le moyen d'enfermer l'image complète de la cour d'un tyran ; et il a su échapper à ce que le sujet offrait peutêtre de monotone, grâce à une heureuse variété de couleurs et de ton. II y est à la fois plaisant et profond, comique et grave ; admirable peintre de caractère, et, par-dessus tout, dramatique. Ajoutons qu'aux peintures Jes plus enjouées et les plus mordantes il mêle des considérations philosophiques de l'ordre le plus élevé. La satire entière repose, il est vrai, sur une bouffonnerie, a laquelle Juvénal a accordé les développements qui lui conviennent; mais, malgré cela, je doute qu'il y ait beaucoup d'historiens, et je parle des plus sérieux, qui nous aient mieux peint que ne l'a fait ici notre poëte satirique le personnage de Domitien et la hideuse corruption de son temps.
Rielie et pauvre, ow Patron et elieitt *
Le Parasite^ tel est le titre ordinaire de cette satire ; il serait bien plus exact de la définir une scène de la . triste vie de client, vie à laquelle le poète nous a déjà initiés ^ et qu'il va achever de nous faire connaître.
Les relations entre patrons et clients n'étaient plus, à l'époque de Juvénal, ce qu'elles avaient été jadis. Il était passé le temps où, selon l'antique esprit de l'institution de la clientèle et du patronage, les patriciens et' les plébéiens, c'est-à-dire les riches et les pauvres, étaient liés les uns aux autres par des devoirs et des droits réciproques ayant pour but de mettre les uns à couvert de l'envie et les autres du mépris ^ Les patrons, protecteurs bienveillants autrefois, étaient devenus dédaigneux et hautains à l'égard de leurs clients; ils ne les regardaient plus comme des amis et presque comme des membres de la famille ; ils en avaient fait des satellites, bien plus, de vé-
> Sat. V.
2 Sat.n, y. 95 sqq„ et sat. III, v. 126 sqq.
5 Conf. Achaintre, cité parLemaire, Biblioth, class. lat.yJuvenal, sat, t. n, p. 282; Dezobry, Borne au siècle d* Auguste, t. I, p. 289 (nouvelle édition).
ritables esclaves. En échange des avilissants services que les clients rendaient à leurs patrons, ils ne recevaient plus que bien peu de chose : dix sesterces par jour, quelque plat de viandes froides ou la sportule, ou bien une toge usée pour se couvrir et dont le patron
ne voulait plus, ou bien enfin, et de loin en loin
une invitation à dîner à la table du maître \ Cette dernière faveur, on la prisait haut. Pour des estomacs toujours affamés comme les estomacs de clients, c'était là une bonne fortune. Il n'y avait pas cependant lieu de les en féliciter; Juvénal, nous décrivant un dîner de ce genre, qui fera à lui seul l'objet de la cinquième satire, nous dira avec quelle singulière impertinence, avec quel suprême sans-façon les patrons traitaient les clients, et avec quelle honteuse résignation ceux-ci supportaient toutes les avanies qu'on leur faisait subir :
« Est -il vrai, Trébius, que lu ce rougisses plus de ton métier, et que pour toi le souverain bien consiste à vivre à la table d'autrui ? est-il vrai que tu puisses te résigner à des affronts que Sarmentus et le vil Galba n'eussent pas supportés 5 la table injurieuse d'Auguste? Tiens, quand même tu me l'affirmerais sous la foi du serment, je ne te croirais pas. Je ne sais rien de si facile à contenter que l'estomac. J'admets pourtant que tu manques même de ce qui suffît pour le remplir; eh bien! n'est-il plus de quais, plus de pont, plus de place, pour y mendier? plus un lambeau de natte pour en fiire ton gîte? Un repas, qui n'est pour toi qu'une longue insulte, a donc bien du prix à tes yeux ? ta faim est-elfë si pressante....? 2 »
On a là, comme le prologue de la pièce, une sorte d'ouverture pleine de verve et d'entrain où Ton sur-
' Voyez, pour tous ces détails, Friedla'uder, DarstelL ausderSUtengescliichte Roms, etc., p. 209.
2 Sat. V, V. 1-10.
prend le ton, le motifs s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui reviendra et dominera dans toute la suite de la satire. Trébius est le client parasite que nous ne perdrons plus de vue; c'est lui qui devra personnijQer tous les clients du temps. Dans la fierté de son âme, notre poëte ne comprend pas qu'on ne préfère point souffrir de la faim ou tendre la main aux passants, plutôt que de s'abaisser, comme fait Trébius; et il va de suite au fond de la question, en ajoutant qu'il ne faut pas que Trébius se trompe sur le sens de l'invitation qui lui est faite; car, si le patron l'invite une fois par hasard, c'est pour s'acquitter d'un seul coup de tous les services que le client peut lui avoir rendus, ou bien encore, — et c'est là ce qui arrive le plus souvent, — pour ne pas se trouver seul à table \
Le patron de Trébius, c'est le riche Virron, le même sans doute que celui dont Juvénal a fustigé ailleurs la sordide avarice jointe à des passions contre nature '.
Entrons dans la salle à manger de Virron.
Ici s'ouvre pour Trébius une série d'humiliations qui iront toujours croissant jusqu'à la fin du repas. Dès le début, Juvénal nous signale une odieuse distinction. Aux clients, en d'autres termes aux pauvres, aux parasites, on sert un vin qui ne serait pas bon à ce dégraisser de la laine »% un vin aigre sans doute, et qui brûle les entrailles puisqu'il fait faire à ceux qui en boivent de véritables contorsions de corybantes '*.
2 Sat. IX. .
» quod succida uolU
Lana pati.
(V. 24 et 25.)
^ de co)iviva Corybanta vidcbis, v. 25. Juvénal ajoute,
tt On débute par les gros mots; bieulôl, blessé, tu brandis ta coupe à
Le maître, au contraire, boit d'un vin vieux et géné-
Z; 17 ?^""'' ^°"'"'' '• - *^«nt la récolte remonte
S it"bien%'" T^' '' '''''''' ^-•^•- « aTsessemhhhl ^f' ^'f '^ ""' «°"P« ^ trébius ^ui r d W ' ' T '"'''' "î"'" ^'«^•••«i* « àe les Snu M K .^TP' ^«s'oma^ ' ». Demain, s'il lui
diïlb onl i7- ^"^ T^"'"^ ^"^^^«' ^'«"" d«^ coteaux de bon i-"' 'P''." '""' ""^ ^°"^he de moisissure
Remarquons en passant ces deux derniers vers a.,i nous laissent si bien deviner les opinio JpoTi Lues de notre satirique. Ainsi que TacHe, soV^^oS
main de r •'., "°"\1^T' ^'^^ ^'*' ^^^^t »« «omam de la vieille roche. De même que Tacite il
aimait et admirait sincèrement ces nobles cara è're ces esprits purs et élevés qui, comme Pa^tus ThrS
gage a coups d. cruches de Sa.onle . (V !« S u « 1^ ,* " ™" sition n'est pas suffisante entre les vers n^ iv..; *'^*°"
en entier «"" 1"'""«»i.<l"'«» on.,e J,„é..l auS bieTpel entendu 1 économie de son sujet en nlacant au rUUnt rr.^ ^^
sernïTR^^f'" 'f clie„tidéjài;es':r,e?a?f: hSTuI t ^M.mb. Der echte nnd der mechte Juveml, p. m.) ^
*V. 30 cl 37.
et Helvidius Priscus, avaient appartenu à l'oppositioii républicaine au temps de Néron et de Domitien ; et il semble s'associer à eux quand il nous les montre célébrant avec une tendre piété le jour anniversaire où Rome avait vu naître les vengeurs de ses libertés opprimées.
A la table de Yirron, où est assis le pauvre, 1 eau diffère comme le vin. Au maître on sert une eau glacée plus froide que les frimas des Gèles; celle dii client est loin d'être la même *.
Ainsi des coupes. Yirron tient dans ses mains une large coupe d'ambre avec de magnifiques incrustations, tandis que son client boit dans une tasse à quatre becs portant le nom de je ne sais quel savetier de Bénévent, qui en fut l'inventeur. « Le verre en est fêlé et demande à être raccommodé avec du soufre *. » Mais supposez que, par extraordinaire, l'on confie une coupe d'or à notre convive, on lui fera payer cher cet honneur; il le payera de sa dignité ; car voici qu'on poste derrière lui une sentinelle , — touchante précaution ! — chargée de compter les perles de la coupe et d'observer les doigts crochus de Trébius. Selon la mode des élégants de l'époque, Yirron, comme on voit, portait des bagues dont les pierres fines étaient mobiles, et à table, pour faire montre sans doute de son opulence, il les fixait momentanément aux coupes; Juvénal n'a garde de laisser passer sans protester ce raffinement de luxe d'un
siècle de décadence.
Les échansons diffèrent comme le reste. Celui de Yirron est un bel esclave, la fleur de l'Asie, qui coûtait
' V. 51 et 52. , .. r.
2 V. 40 et 41. J'entends ce vers autrement que Dussaulx et M. Des-
plus cher que ne valaient « le revenu et le mobilier des premiers rois de Rome * » . L'esclave, au contraire, qui verse à boire au client est un coureur de Gétiilie, c'està-dire le dernier de la maison, celui qu'on faisait trotter à pied à côté du char ou de la litière du maître im Maure à la main noire et décharnée, qu'on ne voudrait pas, dit plaisamment Juvénal, rencontrer à minuit près des tombeaux de la voie Latine \ tant sans doute il avait mauvaise mine et ressemblait à un revenant ou à un voleur de grand chemin. C'est à celuilà que Trébius ferait bien de s'adresser exclusivement; Juvénal le lui conseille et pour cause : « Adresse-toi' quand tu auras soif, à ton Ganymède gétule. Un garçon qui coûte tant de milliers de sesterces (comme l'esclave venu d'Asie) ne sait point verser à boire à ita pauvre hère. Sa beauté et son âge le rendent dédaigneux.. Voyons! vient-il jamais quand tu l'appelles? est-ce qu il daigne te servir quand tu demandes de l'eau chaude ou de l'eau froide? Il n'est pas de sa dignité d'obéir à un client, fiit-ce le plus ancien de la maison; il est furieux de ce que tu oses lui demander quelque chose, et que tu sois couché tandis qu'il est debout '. »
57 et 68.
54 et 55.
pois.
Quod cum ita sit, tu Gœiulum Ganymedem Respice, quum siiies, Nescit tôt mïllibtis emptus Pauperibus miscerepver : sed forma, sed œtas Digna supercilio; quando ad te pervenit ille? Quando rogatus adest, calidœ gelidœqne minister? Quippe indignatiir veteri parère clientl, Quodque aliquid poscas, et quod se stante recumbas. [Maxima quœqice domus servis est plena superbis,]
(V. 59-66.) Ce dernier vers, que nous avons mis entre crochets, est rejeté par
fl
j4g CHAPITRE VI. •
La valetaille des bonnes maisons a précieusement gardé ces traditions romaines. Tout le monde connaît les iustes et affligeantes doléances de Jean-Jacques Rousseau à ce sujet. Sans doute, quand aujourd hui quelque personnage haut placé invite à sa table un poëte, un homme de lettres, un artiste pauvre ou tel autre nécessiteux à bonnes manières, il cherche a faire honneur à son hôte. Mais qui nous répondra que les laquais de la maison auront pour ces convives d un rang inférieur tous les égards voulus, qu'ils s'empresseront auprès d'eux; et qu'au contraire, forces de s exécuter ils ne murmureront pas, chez nos nouveaux Yirrons, comme l'esclave venu d'Asie, des mots desobligeants, fort surpris que des gaillards de leur sorte, galonnés sur toutes les coutures, soient obligés de servir quelque hôte à l'habit râpé et dont certainement ils occuperaient bien mieux la place?
Après le vin et l'eau, on servait le pain. Ici encore le maître se fera la part belle. Voyez : le pain qu'on place devant lui est tendre, délicat, blanc comme neige, il e*t fait avec la fine fleur du froment. - Le pauvre homme! — Au client, un esclave rébarbatif, notre coureur maure apparemment, jette un morceau de pâte grossière, dure, déjà moisie et propre à ébranler les molaires de qui essaye de l'entamer'. Malheur àTrebius s'il s'oubliait jusqu'à porter la main sur le pain du maître! On le rappellerait bien vite à l'ordre. S'aviser de vouloir manger du même pain que son amphytrion, quand on est Trébius, c'est-à-dire pauvre, quelle sm-
M Ribbek comme interpolé ; selon le critique allemand, il n'ajoute den à l'ensemble du morceau et ne contient qu'un renseignement banal et sec. (Ouvr. cité, p. 125.)
gulîère prétention ! Derrière lui se tient debout un surveillant d'une nouvelle espèce qui lui fera lâcher prise aussitôt. «Veux-tu bien, convive effronté, te remplir la panse à la corbeille qui t'est assignée et reconnaître ton pain à sa couleur*? »
La situation de Trébius fait songer à celle de ces malheureux dont Virgile nous peint le supplice aux enfers. Brûlants de soif et affamés, ils ne peuvent toucher aux repas splendides placés devant eux. Une furie vengeresse les surveille et les empêche d'en approcher*.
Pauvre Trébius ! il commence à comprendre, et il trouve, comme Juvénal, qui l'a du reste averti au début, que la récompense tant espérée ne répond guère aux services rendus et aux peines endurées pour les rendre ; et Juvénal met dans la bouche de Trébius ces tristes réflexions, exprimées en quelques vers pleins de sentiment, et où perce sa pitié pour le malheureux Trébius. Tout en le condamnant, il ne peut s'empêcher, on le sent, de le plaindre : « Hélas 1 est-ce donc pour dévorer de telles humiliations que maintes fois j'ai laissé là ma femme pour grimper tout essoufflé la montée glaciale des Et^quilies, alors que l'air du printemps frémissait encore fouetté par la grêle, et que mon pauvre manteau ruisselait sous les giboulées^? »
Trébius, il s'en faut, n'est pas au bout de ses tribulations ; elles ne font guère que commencer. Nous. voici arrivés aux entrées. Elles se composent de légumes et de trois sortes de poissons du meilleur choix et
' Vis tu consuetis, audax conviva, canistris
Impleri panisque lui novisse colorent?
(V. 74 et 75.) »v«:w., VI, V. 604-607.
assaisonnés de la meilleure manière; tout cela, bien entendu, sera pourVirron; Trebius aura ses plats à part. Le talent descriptif de Juvénal va se donner libre carrière, et sa muse, comme l'avait fait auparavant celle d'Horace*, comme le fera, bien des siècles après, celle de Boileau^ ne dédaignera pas d'entrer dans des détails tout culinaires et qu'elle excelle à nous dépeindre.
« Regarde cette langouste qu'on apporte à Virron; vois comme elle s'étale dans ce plat dont elle dépasse la longueur! Comme sa queue relevée, entourée d'un rempart d'asperges, semble narguer les convives quand elle apparaît portée fastueusement sur les bras de quelque grand gaillard d'esclave ! Pour toi, on te glisse sur une modeste assiette un crabe pris dans une sauce faite avec une moitié d'œuf, une véritable offrande de morts. Virron arrose son poisson et ses aspérités d'huile de Vénafre. Le chou flétri qu'on te sert, à toi, malheureux, pue l'huile de lampe. Vos burettes, à vous autres, ne renferment pas d'autre huile que celle qui vient d'Afrique...
(c Virron mange encore d'un surmulet venu de Corse ou des rochers de Tauroménium; car nos côtes sont épuisées grâce à la goinfrerie romaine. Nos pêcheurs ne cessent de jeter leurs filets dans la mer qui baigne nos côtes et ne laissent pas au poisson d'Étrurie le temps de grossir. C'est la province qui alimente nos marchés; c'est de là qu'on fait venir ces magnifiques pièces qu'achète Lénas, le coureur de testaments, pour en faiie cadeau à Aurélie, qui les revend.
« On sert à Virron une murène monstrueuse sortie des gouffres de Sicile; car, dès que le vent des tempêtes s'apaise, et que, retiré dans l'antre d'Éole, il laisse sécher ses ailes mouillées, nos filets téméraires vont braver Charybde même au sein de ses tour- ' billons. Vous autres, ce qui vous attend, c'est une anguille aussi effilée que la couleuvre sa parente, ou bien ce sera quelque poisson commun, marqueté par la glace, un de ces poissons nés dans le Tibre et surpris sur ses rives, qui s'y engraissent à l'entrée
' Sat.y lib. n, viii.
^ Sat. ni, le Festin ridicule. Notre Mathurin Régnier a, lui aussi, traité un sujet analogue dans sa dixième satire intitulée : un Souper ridicule, et dont Despréaux s'est certainement souvenu.
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des immondices et vont de temps à autre faire une visite dans le quartier de Suburre en s'y glissant par les égouts ^ »
Que de vivacité, que d'esprit dans ce court tableau ! que d'humour aussi 1 témoin les vers consacrés àl'énumératîon des mets dont on gratifie le client. Il y a là des images, des mots qui se fixent aussitôt dans notre esprit et provoquent un fin sourire ^.
Mais passons maintenant à un autre service. C'est le tour des hors-d'œuvre et des rôtis. A peu de chose près, le menu des repas romains ressemblait, on le voit, au menu des nôtres, et ce menu se servait presque dans le même ordre qu'on observe encore aujourd'hui. Nous n'avons pas seulement hérité de la langue des Romains, mais encore, ce semble, de leur cuisine :
2 Ici se placent quelques réflexions de Juvénal dont ou a révoqué en doute et avec raison, je crois, l'authenticité. En voici tout d'abord la traduction : «* Si Virron voulait bien m'écouter, j'aurais deux mots à lui dire. On ne te demande pas, ô Virron, de te montrer envers tes amis aussi génneux que Sénèque, Cotta et le bienfaisant Pison le furent envers leurs moindres clients. La gloire de donner remportait alors sur les titres et les faisceaux consulaires. Nous te demandons seulement un peu de politesse à l'égard de tes convives. Fais cela, et pour tout le reste sois, comme tant d'autres aujourd'hui, riche pour toi, pauvre pour tes amis. » (V. 107-114.) M. Hibbek cherche à établir, et, à l'aide de fort bons arguments, il faut le reconnaître 1" que ces vers ne répondent pas au but que s'est proposé Juvénal en écrivant cette satire, où avant tout il veut exciter notre mépris, non pas précisément pour Virron, mais pour Trébius qui s'avilit volontairement; 2*» que le Pison dont il est question ici ne pouvait pas, d'après ce que nous en disent Martial (XII, xvi) et Tacite {Annal,, XV, xviii}, être cité convenablement par Juvénal comme un homme de bien ; 3** que le style dans lequel sont écrits ces vers est faible, lâche, et trahit le même déclamateur qui, selon l'opinion de M. Ribbeck, a défiguré les principales satires de notre poète par de nombreuses et très- fâcheuses interpolations. (Voyez Ribb,, Derechteund der unechte Juvénal, p. 107, 108 et 109.)
« Devant le maître on voit fumer un foie d'oie grasse, une poularde aussi grasse qu'une oie, et un sanglier digne d'être percé par les traits du blond Méléagre. — Le pauvre homme! — Viennent ensuite les truffes si l'on est au printemps et que les orages tant invoqués des gourmands aient permis d'augmenter le festin d'un plat si désiré. « Afrique ! s'écriait AUédius, garde ta moisson, détèletesbœufs,pour\uquetunous envoies des truffes\))
Virron est un grand seigneur dans le vrai sens du mot. Sa maison est montée sur un grand pied. Il a son maître d'hôtel [stnictorem) et son écuyer tranchant [chironomunta^)^ disciples tous les deux d'un maître en renom et dressés selon la mode d'alors, l'un à découper, l'autre à servir au son de la musique, en mesure, et en exécutant une pantomime savante^ comme cela se pratiquait déjà au temps de Néron, témoin le repas deTrimalcion*.
Un tel raffinement d'élégance et de luxe révolte notre poëte, ami, comme on sait, de la simplicité et de la frugalité*^; aussi ne peut-il maîtriser son indignation, qui lui fait pousser ce cri ironique : c( Ce n'est pas en effet une chose d'une médiocre importance, que de ne pas confondre la manière de découper un lièvre avec la manière de découper une poularde ^ »
^ Mot latinisé du grec yetpovo|xéto.
' Structorem interea, ne qua indignàtio desitj
Saltantem spectes, et chironomunta volant i Cultello, donec peragat dictata magistri
Omnia.
* Petron., Satir.y c. 36.
^ Voy. sat. XI, v. 56.
« V. 123 et 124.
Mais c'est en ce moment que commence, à vrai dire, le supplice de Tantale du client. On est arrivé au point intéressant du dîner, et il s'agit enfin de savoir si notre infortuné devra se rassasier des yeux seulement. Mais non! il va enfin goûter de ces succulents morceaux qu'on découpe si artistement devant lui. Il le croit, du moins ; il se le dit : « On va nous passer de ce restant de lièvre; un peu de ce filet de sanglier; il nous arrivera bien quelque petite volaille... Dans cet espoir il reste là en silence sans manger, prêt à bien faire, et le pain dans sa main \ » On ne saurait mieux rendre l'impatience de ce malheureux, assis là, l'eau à la bouche, et se promettant merveilles. Hélas! il en sera pour ses espérances, et son désappointement fait le bonheur du rude patron qui le traite. N'importe! il reste une dernière ressource à son estomac affamé ; ne vient-on pas de servir les champignons, le dernier plat du dîner, celui qui précède le dessert? Il va donc pouvoir se régaler ; son tour est enfin venu ; mais il a compté sans son hôte : a A Virron un bolet superbe, un de ces bolets comme les aimait l'empereur Claude avant celui que lui fit apprêter sa femme et après lequel il ne mangea plus rien. Mais aux clients on sert des mousserons suspects \ »
Voilà, moins le dessert, auquel nous reviendrons tout à l'heure , voilà le dîner que Virron a offert à son
' V. 166-170. Je suis ici le texte de Tédition Ribbeck, qui a transposé à l'endroit où nous sommes le passage dont il s'agit. Dans les éditions ordinaires, il est placé tout à la fin de la saUre. Nous nous conformons de même, et seulement à partir du point où nous voici arrivé, aux autres transpositions faites par M. Ribbeck, et dont on trouvera la justification dans son livre, déjà plus d'une fois cité, p. 110 et suivantes.
' 147-149; et dans redit. Ribb.,v. 116-119.
client. Tout pour le maître, rien ou à peu près rien pour l'hôte de bas étage ; on ne lui donne ni la même boisson, ni les mêmes mets, ni la même vaisselle, ni les mêmes serviteurs qu'au maître ; un tel dîner, Juvénal a eu raison de le définir : « une longue insulte. »
Qu'on ne dise pas que Juvénal exagère; il peut y avoir par-ci par-là quelques formes hyperboliques et telles que la satire les comporte, mais, et c'est là le point important, le fond, les faits sont d'une vérité incontestable. Les contemporains de Juvénal viennent à chaque instant le confirmer. Martial, qui savait par expérience personnelle ce qu'était le métier de client et de parasite, — il n'en exerça pas d'autre pendant son long séjour à Rome,— Martial nous retrace en quelques vers un dîner à la Virron et dans lequel il joua luimême le rôle de ïrébius. Il nous peint en raccourci ce que Juvénal nous a peint en détail ; ce sont de part et d'autre les mêmes distinctions humiliantes*.
Un autre écrivain, un philosophe homme d'esprit, venu peu de temps après Juvénal et Martial, Lucien, le mordant et satirique Lucien, a été frappé, lui aussi, des odieuses humiliations dont souffrait le client à la table du patron, et il les signale à sa manière. Dans
- « Cl Lorsque tu m'invites à ta table, maintenant que je suis dispensé de teudre la main comme auparavant, pourquoi ne pas me faire servir les mêmes mets qu'à toi? Tu savoures les huîtres engraissées dans le lac Lucrin; moi, je suce une moule dont l'écaillé me déchire la bouche. Tu manges d'excellents bolets, moi de ces grossiers champignons destinés aux pourceaux. Tu es aux prises avec un turbot, moi avec une limande. Tu remplis ton insatiable estomac du croupion d'une blanche tourterelle, tandis que je vois placer sur mon assiette une pie morte dans sa cage. Comment se fait-il, Ponticus, qu'en soupant avec toi, je soupe sans toi? Puisque la sportule est supprimée, que cela me profite au moins; mangeons des mêmes mets. » (Épigr,, III, lx.)
son curieux et spirituel traité intitulé les Saturnales^ et qui est, si Ton peut ainsi parler, comme le cahier des charges du prolétariat de Tépoque, les pauvres, oi TOVYiTgç, lisez clients^ adressent une requête à Saturne, le Dieu de l'égalité par excellence, pour le supplier d'ordonner aux riches de faire cesser toutes les inégalités sociales du temps. Je ne traduis de ce traité que ce qui touche directement à notre sujet :
(( Autre chose : ô Saturne, enjoins aux riches qu'ils aient à inviter tantôt quatre, tantôt cinq clients à leur table, et que là les choses se passent, non pas d'après l'usage en vigueur, mais d'une manière conforme à IVgalité démocratique. Que tout le monde reçoive des portions égales, que tel des convives ue soit pas mis à même de se gorger de tel ou tel plat que l'esclave chargé de servir tient à sa disposition jusqu'à ce qu'il n'en veuille plus, tandis que le même esclave, arrivé près de nous, passe bien vite et cela au moment où nous nous mettons en devoir de nous servir, et ne fait que nous montrer le plat où il ne se trouve plus qu'un reste de pâté. Il ne faudrait pas non plus que le découpeur plaçât devant le maître la moitié d'un sanglier et la hure tout entière, lorsqu'à nous autres on ne donne que quelques os recouverts de graisse. Ordonne également que les échansons des riches soient un peu moins lents à vous servir, qu'ils ne se fassent pas appeler dix fois pour le moins par chacun de nous demandant à boire, mais qu'ils versent à notre première requête. Que dès le commencement du dîner ils nous donnent, comme au maître, une grande coupe et qu'ils l'emplissent jusqu'aux bords; tâche d'obtenir qu'il n'y ait qu'un seul et même vin pour tous les convives; car enûn il n'est écrit nulle part que le patron doive s'enivrer avec un vin parfumé, et que nous autres nous devions boire d'un moût qui nous donne des coliques ^ »
Ainsi Martial et Lucien viennent confirmer, chacun à sa manière^, ce qu'avance Juvénal, et donner raison à ses ardentes dénonciations. Aussi bien Juvénal n'invente pas, comme on l'a trop souvent soutenu ; il n'écrit
'ETTiaToXai Kpovixat. III, c. 22, édit. Firmin Didot.
pas des satires pour le plaisir d'en écrire, mai.s il burine tout ce qui d'une manière ou d'une autre le blesse ou l'indigne, et ses satires sont autant de médailles nous représentant les divers côtés de l'histoire domestique des Romains de son temps.
Nous touchons à la fin du dîner de Virron; ce dîner se termine comme il a commencé, c'esl-à-dire par un affront fait à Trébius et ses semblables. Nous sommes au dessert, qui se compose de fruits, absolument comme chez les modernes. Virron se fait apporter « pour lui des fruits délicieux ' ». On croirait, fait remarquer Juvénal, qu'ils ont été cueiUis dans les vergers d'Alcinous, ou qu'ils sortent du jardin des Hcspérides, tant ils sont beaux, tant ils sont parfumés *. Quant au client, ajoute plaisamment notre satirique, il devra se contenter « d'en humer l'odeur' », ou bien, s'il l'aime mieux, il pourra croquer quelques pommes pourries placées auprès de lui et qui lui sont destinées.
Ce n'est pas tout. Le client doit supporter toutes ces avanies sans murmurer, sans hasarder la moindre observation. S'il l'osait, malheur à lui; on le mettrait outrageusement à la porte : « Tel que Cacus terrassé par Hercule, on le traînerait par les pieds hors du logis*. » La plaisante chose aussi qu'un pauvre diable de client qui se permettrait de réclamer devant son riche patron! De quel droit le ferait-il? Y pense-t-il seulement? Oublie-t-il qui il est et qui est Yirron? Qu'il fasse donc un retour sur lui-même, ou, à son défaut,
» V. 150 et 151.
quorum solo pascaris odore.
' V. 125 et 126. Édit. Ribbeck. V. 130 et 131.
Juvénal le fera pour lui. Écoutez ces paroles pleines d'une ironie émue, particuHère à notre poëte chaque fois qu'il signale quelque navrante inégalité sociale et qu'il prend la défense du faible et de l'opprimé contre les puissants du jour. « Est-ce que tu te figures, Trébius, avoir trois noms'? Virron boit-il jamais à ta santé? lui est -il jamais arrivé de te présenter sa coupe et de la reprendre pour la toucher de ses lèvres après que tu l'as effleurée des tiennes*? Qui de vous, malheureux, oserait s'oublier jusqu'au point de dire à son maître et seigneur : « Bois! » Oh! il y a bien des choses qu'on doit s'interdire quand on porte un habit râpé. »
Plvrima sunt qux
Non audent homînes pertusa dicere lana '.
Vers touchants, sortis du fond des entrailles du poëte. Ils expriment une grande et éternelle vérité , en m ême temps qu'ils respirent une tendre pitié pour les déshérités de ce monde Je n'en connais pas, pour ma part, de meilleur commentaire qu'un passage d'un de nos grands moralistes du dix-septième siècle, passage qu'on ne saurait lire sans éprouver un serrement de cœur : « Giton marche doucement et légèrement. Il va, les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il parle bas dans la conversation et il articule mal... Il n'ouvre la bouche que pour répondre;
' Les Romains de bonne naissance devaient avoir trois noms: le prénom, le nom de famille et le surnom.
2 Chez les anciens les santés ne se portaient pas comme chez les modernes en entre-choquant les verres ou les coupes. On passait la coupe à la personne à qui on voulait faire honneur pour qu'elle y trempât les lèvres, et on buvait ensuite soi-même.
3 V, 127-133. Édit. Ribb. , v. 132-135.
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il tousse, il se mouche sous son chapeau ; il crache presque sur soi et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à Tinsu de la compagnie ; il n en coûte à personne ni salut ni compliment : il est
pauvret »
Les observations qui suivent dans Juvénal seraient dignes encore de l'auteur des Caractères. Sous peine même d'être prolixe, il faut citer :
« Suppose maintenant, ajoute notre poète, que quelque dieu ou quelque mortel semblable aux dieux et meilleur que la destinée vienne à te gratifier, Trébius , de quatre cent mille sesterces. Pauvre hère! comme tu t'élèverais tout de suite au-dessus de ton néant, comme tu grandirais pour Virrou, comme tu serais son ami! « Donnez donc à Trébius, servez donc Trébius; Trébius, mon frère, voulez-vous de ce plat ? » Écus, ce n'est qu'à
vous que Virron rend hommage, c'est vous qui êtes ses frères
une fois que tu seras riche , ta femme Mycale peut te rendre père et verser d'ime seule couche trois fils dans tes bras paternels; Virron trouvera délicieux ce nid babillard, et, toutes les fois que tu amèneras un de ces petits parasites dîner chez Virron, il lui fera apporter, pour Tamuser, une petite casaque verte, des noisettes et quelques pièces de monnaie *-. »
Tout ce qu'on a écrit depuis sur Téternelle puissance de Sa Majesté TArgent, transformant le vice en vertu, la laideur en beauté, le faquin en honnête homme, l'homme de peu en personnage important, etc., etc., thème qu'ont repris, sur tous les tons et avec des variations à l'infini, les romanciers, les poètes comiques, les moralistes de tous les temps et de tous les pays, tout cela, on peut le dire, se trouve en germe dans la tirade citée plus haut. Du premier coup Juvénal va au fond des choses. Quelle force dans le sarcasme! quelle
ironie spirituelle et que de traits comiques I On se souvient tout aussitôt de ces paroles de l'auteur des Caractères : (( Du même fond d'orgueil dont on s'élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel, ni sur la vertu, mais sur les richesses, le poste, le crédit, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre*.» La Bruyère, dans ce passage, sans s'en douter, a retracé le portrait de Virron. L'empressement obséquieux de Virron à combler soudain Trébius de prévenances et de politesses aussitôt qu'il le croit devenu riche, et à l'appeer (( frère », est d'une admirable vérité d'observation, exprimée avec une verve tout à fait satirique et digne de MoUère. Rien de plus plaisant non plus, et en même temps de plus vrai, que cette soudaine sollicitude, cette tendresse, cette complaisance instinctive de Virron pour les enfants de Trébius, uniquement parce que leur père est riche. L'insolent Virron s'abaisse et flatte maintenant comme ce flatteur si bien peint par Théophraste : ce II achète des fruits et les porte chez un citoyen. Il le donne à ses enfants en sa présence; il les baise et les caresse. Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d'un tel père^. »
Mais tout cela n'est qu'une hypothèse, un rêve de notre poëte. Un instant son imagination l'a emporté en une autre sphère d'idées et nous a emportés avec lui. L'illusion se dissipe, et voilà que nous, allons retomber avec lui dans la triste réalité. Il nous ramène
> La Bruyère, des Biens de la fortune, » V. 132-146. Édit. Ribb.,v. 137-150.
* Des Biens de la fortune, ' Charact,y\\,
au Virron, au Trébius que nous connaissons ; et il va s'exprimer sur le compte de l'un et de l'autre en des termes qui ne doivent pas nous laisser de doute sur le but qu'il s'est proposé en écrivant cette satire.
Pour les riches du temps, fait remarquer notre poète, qui les flétrit comme ils méritent de l'être, il n est pas de spectacle plus réjouissant que la mine d'un client dépité ; ce n'est point par avarice et pour ménager leur menu qu'ils les traitent comme ils font à leur table, mais pour se donner la comédie. Ils aiment « à les faire pleurer de rage et grincer des dents sans qu ils aient eu occasion de les desserrer autrement * » .
C'est là, il faut en convenir, une dureté de coeur toute romaine ou plutôt toute païenne. On sent qu'on est à une époque où l'homme n'avait pas encore pour son semblable placé au-dessous de lui ce respect qui s'est développé depuis, grâce à une civilisation plus humaine et plus douce; au moyen âge, les grands et les princes agissaient encore de la sorte avec leurs bouffons et leurs fous de cour. De nos jours un homme riche qui admettrait à sa table un pauvre hère serait honteux de l'humilier ainsi et de violer en lui les saintes lois de l'hospitalité. Aussi Juvénal condamne Yirlon parce qu'il se donne ici un plaisir indigne d'un honnête homme, plaisir qui consiste à se jouer de la faim d'un malheureux.
Mais en même temps, nous l'avons déjà dit, il réserve ses coups de fouet les plus vigoureux pour Trébius, et c'est là la morale de la pièce. Ecoutez cette virulente apostrophe qui la clôt en guise d'épilogue : « Virron a raison de te traiter comme il le fait. Qui supporte tout mérite tout. Je ne désespère pas de te voir
bientôt, la tête tondueS offrir tes joues à ses soufflets, tes épaules à ses lanières. Va! tu es digne d'un tel festin, d'un tel ami :
Ille sapit, qui te sic utitur. Omnia ferre Si potes, et debes. Pulsandum vertice raso Prxbebis quandoque caput, nec dura timehis Flagrapali, his epulis et tali digiius amico '.
Bonne leçon! fière et éloquente conclusion! bien faite pour dégoûter Trébius et ses semblables de leur métier, et les corriger à tout jamais, si toutefoi§ la satire et la comédie pouvaient corriger quelqu'un.
Dans ces derniers vers, plus encore peut-être que dans tout le reste de cette composition, se dévoile noblement l'âme tout entière du satirique, cette âme ennemie de toutes les bassesses, de toutes les platitudes humaines, d'où qu'elles viennent, qu'elles émanent du patricien ou du plébéien, du riche ou du pauvre, de Virron ou de Trébius. Quant à lui, il ne prise rien tant que le respect de soi-même et l'indépendance de caractère, dont on peut dire ce que la Fontaine a dit de la liberté :
Un bien Sans qui les autres ne sont rien.
' Comme un vil bouffon de comédie.
» V. 170 ad finem.
' V. 157-158. — Édit. Ribbeck, v. loi et 152,
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES
JHiisere tien dasiies lettrées ■.
«L'empereur! il est aujourd'hui Tumque espoir des lettres, leur unique raison d'être. Lui seul en ce siècle a jeté un regard sur les Muses éperdues. Déjà des poètes connus, célèbres, allaient ouvrir des bains à Gabies, des boulangeries à Rome; d'autres ne trouvaient rien de honteux ni d'abject dans le métier de crieurs. Désertant les vallées d'Aganippe^ Clio, affamée, émigrait dans les salles de vente 2. Dès qu'en effet on ne trouve plus un sesterce à l'ombre du Parnasse, mieux vaut adopter le nom et la profession de Machœra ; mieux vaut, comme lui, vendre au public tout ce qui se vend avec permission de Tautorité, cruches, trépieds, buffets, cassettes, et VAlcfjon^ tragédie de Paccius, la Thébaide et le Térée, de Faustus. Cela est plus honnête que d'aller dire devant le juge : « J'ai vu, » quand tu n'as rien vu. Laissons ce métier à ceux qui, venus d'Asie et delà Gallo-Grèce, se sont procuré de la sorte le titre de chevaliers. Désormais nul ne sera forcé de se charger de ces indignes besognes, nul parmi ceux qui savent donner à la parole une cadence harmonieuse et qui se sont inspirés du laurier d'Apollon. Courage, jeunes gens ; l'empereur vous regarde et vous encourage, et sa bonté ne cherche qu'une occasion de vous récompenser.
' Sat. VIL
J'entends le mot atria autrement que Dussaulx et M. Despois : atria aucHonaria on désignait les endroits où se faisaient les
par
enchères. (Voy. Cicér., de Leg. agrar,^ I, m.)
« Pour toi, Thélésinus, si tu comptes trouver quelques ressources ailleurs, si dans cet espoir tu remplis de tes vers quelque volume couleur de safran, demande vite un peu de feu et fais don de tes poésies à l'époux de Vénus, ou bien cache-les et laisse-les devenir la pâture des mites. Brise ta plume, malheureux; efface ces batailles épiques, fruit de tes veilles. Les sublimes écrits que tu composes dans ton étroit réduit te rapporteraient tout au plus une couronne de lierre, une statue maigre comme toi-même. Nos riches avares ne savent accorder au talent que des louanges, qu'une stérile admiration, qui rappelle celle des enfants pour l'oiseau de Junon. Cependant les années s'écoulent, tu ne peux plus courir les mers, porter le casque, manier la bêche. Alors le dégoût s'empare de ton âme, et, devenu vieux et réduit au dénûment, tu te maudis, tu maudis ta muse et
ton talent.
« Voici comment ton protecteur s'y prend pour ne te rien donner, lui que tu honores et dont tu préfères la maison au temple d'Apollon et des neuf sœurs. Il fait aussi des vers, et ne veut céder le pas qu'au seul Homère, et encore est-ce par déférence pour ses mille ans d'antiquité. Épris des charmes des applaudissements, veux-tu faire une lecture? 11 te prêtera sa maison délabrée... Il ira même jusqu'à poster ses affranchis au fond de la salle et à préparer en ta faveur les vigoureux poumons de ses clients. Mais, de tous ces riches patrons, nul ne payera les frais des banquettes, de l'estrade où tu perches, ni des sièges de l'orchestre, qu'on remporte aussitôt que la séance est terminée. Nous n'en continuons pas moins notre métier : nous nous acharnons à tracer notre sillon dans la poussière et à hibourer le sable du rivage. Essayons-nous de nous retirer? je ne sais quelle habitude de vanité malade nous retient dans ses lacets. L'incurable rage d'écrire qui possède aujourd'hui tant de gens vieillit avec nous dans notre âme souffrante. Qu est-ce qui fait le grand poète, le génie original qui a horreur du convenu, qui dédaigne de marcher dans les sentiers communs et de frapper son vers au coin usé de la monnaie courante? un poète enfin telque je ne le rencontre nulle part, mais tel que je le conçois? C'est un esprit exempt de souci, libre de toute amertume, une âme amie de la solitude et faite pour s'abreuver aux sources des Muses. Le pauvre a le sens trop rassis pour faire retentir sa voix dans les antres du Piérus et pour secouer puissamment le thyrse dans sa main. Il a trop peu de ce métal que le corps réclame la nuit comme le jour. Horace a bien
164 CHAPITRE Vil.
dîné lorsqu'il s'écrie : ÉvohéBncchus M Que devient rinspiratioa si la poésie n^est notre unique tourment? si Bacchus et le dieu de Cirrha ne transportent seuls notre âme, qui ne saurait se partager^ Le poète a besoin de tontes ses facultés ; il ne faut pas qu il soit réduit à se demander avec anxiété : . Comment faire pour m'acheter une couverture? - s'il veut contempler e char, les chevaux, la face même des dieux, et se représenter la grandeur gigantesque de la Furie qui trouble le cœur du Rutule. Otez a Virgile son esclave et son modeste logis; soudain tomberont tous les serpents qui se dressent sur la tête d Érinnys et la trompe te infernale ne rendra plus que des sons étouffes ^ Et Ton veut que Rubrénus Lappa s'élève à la hauteur de l'antique cothurne, lui qui est réduit à hypothéquer sur son futur Atrée le payement de ses écuelles et de son manteau ? .
<c T^umitor est vraiment trop pauvre pour venir en aide a un poète de ses amis; mais il est assez riche pour entretenir Qumtilla; il a bien trouvé ce qu'il lui fallait pour acheter un lion apprivoisé, qu'il faut gorger de viande. Peut-être aussi cette grosse bête coûte-telle moins à entretenir qu'un poète. Un poète,
ça doit manger plus qu'un lion. . „ u i..
« Que, satisfait de sa renommée, Lucain dorme a 1 ombre des marbres de son jardin. Mais qu'importe à Serranus, au pauvre Saléius, la gloire quelle qu'elle soit, s'ils n'ont que la gloire? Stace a-t-il promis de lire? La foule accourt, se presse pour l'entendre réciter de sa voix harmonieuse sa Thébaule, siaimee du public. Quand il a annoncé une lecture, toute la ville est en ioie, tant il excelle à captiver et à charmer les âmes, tant le public se passionne à l'entendre. Les bancs croulent sous les applaudissements ; mais il meurt de faim, à moins qu'il ne réussisse à vendre au comédien Paris les prémices de son ^gave. Quant à Paris, c'est lui qui dispose des grades dans Tarmee; il accrochera au doigt du poète l'anneau d^or du tribun militaire; en voilà pour six mois ^ Ce que nos grands ne peuvent te donner, un histrion te le donnera. Et tu fais ta cour aux Camen-
' Juvénal a ici en vue l'ode dix-neuvième du deuxième livre, dans laquelle Horace chante avec un enthousiasme tout poétique les louanges de Bacchus.
« Con/.^w., VII, 323 sqq. .
• Les fonctions du tribun militaire duraient six mois. Voyez la thèse de M. Lamare: De la milice romaine, p. 98, citée par M. Despois à la page 107 de sa traduction de Juvénal.
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES
nus auxBaréas; tu fréquentes les spacieux appartements des grands- Oublies-tu cependant qu'offertes à Paris, les tragédies de Pélopée et de Philomèle ont valu à leurs auteurs des préfectures et des trihunats^? Mais gardons-nous d'en vouloir de ces bassesses au poète que la scène fait vivre. Qui nous rendra les ISlécène, les Proculéius, les Fabius? où trouver un Cotta, un autre Lentulus? Alors les récompenses étaient proportionnées au génie. Alors on se trouvait bien d'avoir pâli sur des vers et de s'être abstenu de vin pendant les saturnales de décembre *. »
L'origine du mal que signale le poëte d'une façon si Tive et si originale, remontait, on peut le dire, au règne de Domitien, ce règne du matérialisme et de l'abaissement par excellence. On sait, en effet, quelle fut la haine de Domitien pour les écrivains et avec quel brutal acharnement il persécuta toutes les manifestations de la pensée humaine % poésie, histoire, éloquence, enseignement public : les quatre branches de la littérature sur lesquelles le satirique appellera tour à tour
notre attention.
Domitien mort, Rome respira; ce fut une joie immense \ qu'augmenta encore l'avènement de Nerva, bientôt suivi de celui de Trajan.
Ce fut vers Trajan que se tournèrent tous les regards ; et nul doute aussi que ce ne soit à Trajan que
» Quod non dant proceres dabit histrïo
Prxfectos PelopeafacU, Philomela tribunos.
Ce sont ces deux vers composés depuis longtemps, sous Domitien, contre l'histrion Paris, et insérés ensuite par Juvénal dans la satire dont nous nous occupons, qui, en blessant, à ce qu'on croit communément, quelque Paris tout-puissant sous le règne d'Adrien, devinrent funestes a Juvénal et furent la cause de son exil. Voyez notre introduction.
2 Sat. VU, V. 1-98.
• Tac, AgriCy c. ii.
* Id.y ibid,, c. m.
Ju Vénal adresse sa requête, objet de la septième satire, bien que le nom de ce prince n'y soit pas prononcé une seule fois\ Juvénal se donne ici com^me le représentant de tous ceux qui, d^une manière ou d'une autre, appartenaient aux carrières dites libérales • et Il fait armer leurs espérances comme leurs doléances aux oreilles du prince, en le regardant comme le futur protecteur officiel des lettres, en en faisant pourain.i dire un nouveau Périclès, un autre Auguste ; et, pa;tantde a ilprend occasion d'appeler l'attention de k> jan sur la déplorable situation de la littérature du temps. Avec quelle venté et quelle malice satirique à la fois il depemt la honteuse indifférence du siècle pour les choses de 1 esprit et en particulier pour la poésie! Que la poésie soit dans le marasme, qui en pourrait douter, quand on voit a quels expédients sont réduits les disciples d'Apol- Ion, et les métiers qu'ils sont forcés d'embrasser pour ne pas mourir de faim? Il y a là quelques exagérations toutes satiriques et des hyperboles nécessitées par le besoin de la cause, cela est évident. Mais on les pardonne au poëte en faveur même des hautes moralités qm les relèvent. Ainsi, Juvénal proclame, avec son autonte de langage, que mieux vaut s'adonner à un métier honnête, quel qu'il soit, que de s'enrichir par l'intngue et le parjure à la façon de ces chevaliers de hasard accourus du fond de l'Orient, et dont l'indigne conduite scandalise les gens de bien. A la manière dont le satinque flétrit, en passant, ceux qui moyennant salaire affirment imperturbablement « avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu » , on reconnaît aussi l'auteur de la fameuse maxime formulée ailleurs:
• C. Fr. Hermann a démontré jusqu'à levideuce que c'est à Traian que cette satire est adressée: De Juvenalis satirœ septimœ iemvori. 6w5, Gott., 1843. ^
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES. 1G7
Summum crede nefas animam prœferre pudori Etpropter vitam Vivendi perdere causas *.
Les plaintes qui se continuent font faire au lecteur un triste retour sur notre propre siècle, si dédaigneux en général, lui aussi, de l'art et de la poésie. J'ignore si nos riches du jour, sans cesse préoccupés d'affaires, de lucre et de plaisirs, iraient au-delà de cette stérile admiration que leurs devanciers de Rome accordaient aux poètes leurs contemporains; comme eux, nos modernes publicains consentiraient peut-être encore^ croyant faire beaucoup, à prêter une salle délabrée, — banquettes, luminaire et sièges non compris, — pour une de ces lectures renouvelées des Romains des premiers temps de l'empire; mais là s'arrêteraient sans doute les libéralités de ces soi-disant Mécènes ; ne leur demandez pas un secours efficace pour venir en aide à quelque poëte en détresse ; nouveaux Numitors, ils répondraient qu'ils n'en ont pas les moyens. Mais en revanche leurs bourses seront toujours bien remplies quand il s'agira de se montrer généreux envers quelque Quintilla du jour, ou qu'on voudra se passer la fantaisie d'un beau chien ou d'un cheval de race, — les lions apprivoisés n'étant plus de mode aujourd'hui. Aussi quoi d'étonnant, si tel poëte de génie aux abois se voit réduit, comme Rubrénus Lappa, ce Pierre Gringoire de Rome, à mettre ses vêtements en gage en attendant le succès de quelque poëme encore sur le métier, ou si quelques autres, pour fuir cette vieillesse désolante dont parle Juvénal, — nudaseiiectus, — vont, degueiTe lasse, comme nous l'avons vu il y a peu d'années, mourir sur un lit d'hôpital ou se pendre aux barreaux de quelque bouge infâme?
Sat. VIII, V. 83 et 84.
Juvénal, en homme pratique qu'il est, ne se paye pas de mots, et, quoique poëte lui-même, il semble faire très-peu de cas de cette fumée qui s'appelle la gloire, quand elle rayonne sur la tête d'un homme dépourvu de toute fortune et menacé à tout instant de mourir de faim : témoin les poètes qu'il cite, et avant tous son illustre contemporain Stace, forcé, pour se faire jouer, et sous peine de manquer de pain , de s'abaisser devant un affranchi tout-puissant.
Quant à la thèse que Juvénal soutient ensuite dans un langage plein de poésie, mais non exempt de recherche et d'une certaine redondance, à savoir que si le poëte vise à produire des œuvres durables, dignes d'attirer les regards des contemporains et de fixer ceux de la postérité, il doit être à l'abri des soucis matériels et jouir de tout le bien-être que donne la fortune, la chose n'est pas absolument vraie, et le contraire peut également se soutenir. Pour un Virgile, un Horace, un Yoltaire, un lord Byron, et quelques autres poètes, anciens ou modernes, qui ont pu trouver dans leur indépendance le repos d'esprit nécessaire à l'enfantement de grandes et sérieuses œuvres poétiques, vous trouverez dans l'histoire des arts et de la littérature un grand nombre d'artistes et d'écrivains pour qui la misère, les obstacles matériels, les privations et les jeûnes même ont été un stimulant puii^sant. L'aiguillon de la nécessité les a pour ainsi dire forcés à faire des miracles*.
' Un jeune et briUant auteur dramatique de nos jours a développé avec sa verve habituelle cette idée qui va à rencontre de la manière de voir du satirique latin: « . . . . Cette obligation où nos mœurs mettent Thomme d'avoir à s'inquiéter tous les jours, en se réveillant, de la somme nc'cessaire pour ses besoins, afin qu'il ne prenne rien à son voisin, a créé les plus belles intelligences de tous les temps. Cest à ce besoin d'argent quotidien que nous devons... Franklin, qui a commencé pour vivre par être ouvrier imprimeur;
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES. i69
Mais je m'oublie dans mes commentaires, et Juvénal veut nous parler d'une autre classe d'hommes de lettres.
Autant il s'est étendu sur les poètes, — à tous seigneurs, tout honneur, et d'ailleurs, n'est-il pas poëte lui-même? — autant il se montre concis au sujet des historiens. Il ne leur consacre que sept ou huit vers; de là entre ce passage et ceux qui précèdent et suivent une fâcheuse, une maladroite disproportion.
Quoi qu'il en soit, Juvénal rend cette justice aux historiens, «que l'histoire exige encore plus de temps et de veilles que la poésie S). Il ne s'agit plus ici de simples travaux d'imagination, fruits d'un moment d'inspiration plus ou moins heureuse. Le labeur auquel se condamne l'historien est immense ; ce sont d'abord des recherches sans fin ; il faut ensuite classer avec ordre et méthode les faits qu'on va retracer, et, vu l'étendue du sujet, « les volumes s'entassent par centaines et vous ruinent en papier ^ ». Et l'année révolue, quelle moisson sortira de ce sillon si péniblement creusé?
Qux tamen inde seges? terrx qui s fruclus apertx '? Juvénal va nous le dire : les historiens de son temps
Shakspeare, qui gardait les chevaux à la porte du théâtre de Londres, qu'il devait immortaliser plus tard; Machiavel, qui était secrétaire de la république florentine à quinze écus par mois; Raphaël, qui était fils d'un barbouilleur dUrbin; Jean-Jacques Rousseau' qui a été commis greffier, graveur, copiste, et qui encore ne dînait pas tous les jours; Fulton, qui a d'abord été rapin, puis ouvrier mécanicien, et qui nous a donné la vapeur; et tant d'autres. Faites naître tous ces gens-là avec cinq eut mille livres de rente chacun, et U y avait bien des chances pour qu'aucun d'eux ne devînt ce qu'il est devenu. >, {La Queslion d'argent, comédie de M. Alexandre Dumas lïls. acte ï, scène IV.)
gagnaient moins que ceux dont le métier consistait à faire aux grands la lecture de leur journal '.
C'est là un aveu bon à retenir et qui en dit long sur la misère de ceux qui cultivaient les études historiques.
Félicitons notre siècle, si semblable pourtant sous bien des rapports à celui de Juvénal, mais qui, h. son honneur, en diffère Dieu merci, en bien des points; félicitons-le pour le respect, la considération, les honneurs qu'il accorde aux historiens vraiment dignes de ce nom. Les portes de nos académies leur sont à juste titre ouvertes, ils font partie des grands corps de l'Etat, on les a vus représenter la France à l'étranger ou bien encore siéger dans les conseils de la couronne. lien est parmi eux dont la voix est écoutée comme celle de la sagesse mûrie par l'expérience; d'autres jouissent d'une popularité égale à coup sûr à celle de quelques-uns de leurs grands devanciers de la Grèce ou des beaux temps de Rome, et ce n'est pas notre siècle qui, à l'instar du siècle de Trajan, traiterait ses historiens de fainéants qui se plaisent à l'ombre et qui aiment le ht :
... Genus ignavum quod teclo gaudet et umbra ».
C'est peut-être là le raisonnement des gens superficiels de tous les temps, confondant les loisirs studieux avec l'oisiveté et n'estimant guère que ceux qui font du bruit et dont l'activité turbulente se mêle a tout et frappe tous les yeux.
Mais si le sort des historiens est déplorable, la destinée d'une autre classe de gens de lettres etait-el e plus digne d'envie? Les avocats, par exemple, sont-ils plus heureux ?
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES. 171
Juvénal, h ce sujet, nous fait de curieuses révélations qui sont autant de traits de mœurs propres à l'histoire domestique de Rome, révélations qui rendent la lecture de notre poëte si instructive et si intéressante à la fois. Il y a là ce que j'oserai appeler comme une sorte de chronique du Palais, où, à côté de détails piquants, ^ abondent aussi les intentions du poëte moraliste, attentif à signaler partout les plaies sociales de son siècle :
« Passons dooe aux avocats et voyons ce que leur rapportent la défense des citoyens et ces immenses paquets de documents quMIs traînent avec eux. Ils donnent carrière à leur superbe éloquence, surtout quand ils plaident en présence d'un de leurs créanciers, ou si, plus âpre encore, quelque autre créancier, leur client, est là qui les éperonne, d'interminables écritures à la main, pour soutenir un titre douteux. Alors, leurs poumons ronflent conmie un soufflet de forge ; le mensonge déborde de leurs lèvres avec des flots d'écume dont leur sein est arrosé. Mais voyez ce qu'il leur en revient. La fortune de cent avocats réunis ne sau-. rait balancer celle du seul Lacerna, cocher de la faction rouge. Les juges ont pris place. Plus pale que l'Ajax d'Ovide, tu te lèves pour soutenir une question douteuse d'affranchissement, et tu as pour juge un gardeur de vaches; allons, malheureux! crieà te briser la poitrine, et pour prix de tes fatigues tu verras l'échelle qui conduit à ton galetas ornée de palmes vertes. Voilà pour la gloire. Mais quel sera le salaire de tes efforts? Un jambon desséché, une caque de mauvais poissons, de vieux oignons, dont nous gratifions tous les mois nos esclaves africains, ou du vin venu par le Tibre ; en tout cinq bouteilles. Si pour avoir plaidé qu:itre fois tu as la chance d'obtenir un écu d'or, il en faudra une bonne partie pour les praticiens qui t'ont assistée »
^ Tout en défendant la cause des avocats, Juvénal, dont l'humeur satirique déborde malgré lui, ne peut s'empêcher en passant de donner un coup de griffe à certains avocats qui, à Rome, comme ils le font encore aujourd'hui partout, se distinguaient par l'imperturbable
aplomb avec lequel ils débitaient leur éloquence emphatique, menteuse et vénale ; c'étaient les Pelit-Jean et les Chicaneau du temps. Mais aussitôt après commence rénumération de leurs misères.
De nos jours les avocats sont moins à plaindre; et il ne serait plus aussi facile à un Lacerna, ou, en d'autres termes, à un jockey enrichi, de balancer la fortune de cent d'entre eux. D'autre part, si, nouveaux Ajax, ils consentent devant une cour d'assises quelconque à déployer, quand il s'agit de la liberté d'un homme, toutes les ressources de leur éloquence pour émouvoir quelque brave juré de campagne, le descendant en droite ligne, à ce qu'il semble, du bubulcus des tribus rustiques mêlé jadis aux juges romains \ ils ne se contenteraient pas aussi facilement que leurs confrères de la décadence romaine, et on ne saurait les en blâmer, d'un panier de vivres plus ou moins avariés, ni de palmes vertes, en guise d'honoraires*. S'ils plaident, il leur
' Les tribus urbaines et les tribus rustiques, réunies au nombre de trente-cinq, fournissaient chacune trois membres ou trois juges aux tribunaux du temps. Ces juges étaient appelés centumvirs. Il pouvait, il devait se trouver parmi eux plus d'un rustre peu habitue aux finesses de langage des avocats et médiocrement au courant de la jurisprudence en usage. Voy. Séuèque, Controv., II, 9. — Quiutilien, Instit. orat., IV, 2, § 45.
2 Horace {Sat, III, v, 43 sqq.) et Perse (111, 73 sqq.) parlent également de ces honoraires en nature à Taide desquels les clients s'acquittaient envers leurs avocats. Mais c'est Martial qui entre à ce sujet dans les détails les plus plaisants, et sous ce rapport il mérite d'être mis en parallèle avec Juvénal, auquel il sert de complément et de commentaire. « Les saturnales ont enrichi Sabellus. 11 en est tout fier ; U ne croit pas, et il le dit tout haut, qu'aucun de nos avocats soit plus heureux que lui. Ce qui donne à Sabellus cet orgueil, cette forfanterie, c'est un demi-muid de farine, ce sont des fèves dépouillées, trois demi-livres d'encens et de poivre, des saucissons de Lucanie et de l'andouille du pays des Falisques, une bouteille de Syrie pleine de moût, des figues confites dans un vase de Libye, des
Si
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES. n3
faut des espèces sonnantes, quitte même, pour peu que a solvabilité de leur client leur paraisse douteuse, à se les faire compter à l'avance, à ce qu'on dit, par la famille et les amis de ce dernier. Ce n'est pas cependant que parfois aussi, et surtout dans les affaires civiles ils n aient à partager avec les praticiens. Les praamàtici des Romains ne portent-ils pas aujourd'hui le nom u avoues?
Mais plus d'une fois aussi, chez nous comme dans la Rome des Césars, l'avocat de talent, s'il n'a que son mérite, est dislancé par tel ou tel confrère sinon plus cloquent, du moins plus habile que lui. Tous les détails, tous les traits qui suivent méritent d'être relevés- Ils témoignent d'une rare perspicacité et d'une grande connaissance des hommes. Rien de ce qui appartient à la comédie humaine n'échappe à l'œil perçant de notre satirique. r v te
«Quant à Émilius, on lui donnera tout ce qu'il demandera et cependant nous avons mieux plaidé que lui; c'est qu'Sî us a dans son vestibule un char d'airain attelé de qua^ïe grands chevaux; de plus, i est représenté sur un cheval de bftïïe
Su^M Ion Tk"" '" ^""■' '"*'"' ^"^ P^*'»» «'«"dette, et que Mathon fait banqueroute. Même sort est réservé à Ton-
fnm!'^f' . "* "x J^™"' ''" ^«'■° «^°s être muni de sa grande corne de r nnocéros, et sans être accompagné d'une troSpe de gens crottes qui font le désespoir des autrfs baigneurs.Tu forum, ,1 apparaît dans une liiière colossale que portent des esclaves medes; et il fait mine d'acheter dos esclave, rrargen-
aif/Zn t? •''" rT' "^^ ^'"'""Se. Un client de Picénum lui a envoyé
ton tenTnt inr'" '" '^"'■' '" P'"" "''"• P*^ "" PoUer espagnol et de brXlP^'^ ""'"T ''*/'" ^^ ^"-«"*^' <^""" "" '«»«''ave orné rapSben ll'r'"'"' '"""r- '^^P'^r.. IV. xlv..) Voilà qui leurs ug^ """"' 'ï'"' P'"* ^''^' 1«^ P'^'<J«"'-s enverront à
j.^ CHAPITRE VII.
terie des vases murrhins, des villas même. Son riche vêtement en Surpre ?y enne répond de sa solvabilité. Au reste ce tram Z vie est lo n de lui être inutile. Un manteau orne de pourpre d'améthy^ n^t valoir Torateur. Tout ce monde-là se trouve îion de cette existence bruyante et de cette man.ere d'afficher rfortune qu^ l n'a pas. Fions-nous donc à notre talent oratoire S nos^ours Cicéron lui-même ne trouverai personne Z lui donnerait deux cents sesterces si l'on ne voyait j)nlleruu ^ i. ,T nrix h son doigt. Avez-vous huit esclaves, dix clients Torvoî s^e'vir drcorS,une litière à votre disposition, vous Sttënd.nt à quelques pas derrière vous, et des gens b.en m,s fvos oïds' vôil5 ce dont s'enquiert tout d'abord le plaideur. PaSs ne pbidait jamais sans avoir une sardoine louée chez foSre Aussi se faisait-il payer bien plus cher que Cossus ou Bas ir'ueïoquence est incompatible avec une tunique rapee. Ou id vU-on' Basilus jeter aux genoux des juges une mère éiée'son éloquence ferait merveille qu'on le trouverait encore Tnsupportable. Va-t'en plaider en Gaule ou plutôt en Afrique, cette mère nourricière des avocats . »
Tous, tant que nous sommes, nous avons connu cet Émilius qui, malgré sa capacité plus que médiocre, a po^trtant une si grande clientèle. C'est qu il n a pas selement de la naissance, mais encore du savoir-faire, voTnou quoi il a réussi. Mais réussir, cela n'est pas donne^Sue monde ; et combien n'en voit-on pas qm nouravoir, comme lui^, cherché à enchaîner la fortune, on subi en s'efforcant de l'imiter, le sort de la grenoume de la fable ! L'a^.cat Pédon et l'-cat^a^^^ont voulu jouer ce jeu dangereux, ^1« « J ^^^^"^"^^ 1 Et Toneilius s'y ruinera comme eux. Quant a ce aer nier c'est là certainement une vieille connaissance a nous tous. Il connaît à merveille l'art d'en imposer au crédule Public. Juvénal nous en donne un portait tracé de m n de maître, à la matiière de La Bruyère ou de Theophraste. ïongilius est le type du charlatan dans
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES
les grandes affaires, tel que Ta connu la Rome de la dceadence. Il est l'aïeul du faiseur moderne ; et personne n'excelle dans la réclame comme lui. Tongilius serait encore un homme remarquable en son genre dans notre dix-neuvième siècle. A Rome Tongilius était avocat; chez nous il est de plus médecin, homme d'affaires, industriel, aspirant député, candidat à grosse dot, que sais-je encore? personnages habiles à jeter, comme on dit, de la poudre aux yeux et s'efforcant, grâce à une magnificence d'emprunt, de se faire attribuer une situation ou une fortune qu'ils n'ont pas. De part et d'autre le but qu'on se propose est le même ; es moyens d'y atteindre seuls varient selon la différence des civilisations. Nos Tongilius modernes ne se montrent plus dans les bains publics une corne de rhinocéros à la main, leur boîte à parfums sans doute, et d'un prix supérieur peut-être à l'ivoire ; mais ils font grand étalage de leur personne dans les principales villes d'eaux de l'Europe, où ils remplacent le cortège crotté dont parle Juvénal par un personnel de domestiques à grande livrée. A la litière de leur devancier, portée par des esclaves mèdes, ils ont substitué l'américaine de maître, ou de louage au besoin, avec cochers et grooms poudrés. On les voit également hanter les plus riches magasins, paraître chez les orfèvres, les marchands de bronze et de tableaux, et faire des commandes qu'on leur livre sans difficulté rien que sur leur bonne mine. L'exquise élégance de leur mise a pris la place du manteau de pourpre du Mercadet romain, et l'effet produit est encore le même qu'il y a dix-huit siècles. La confiance s'acquiert, non par les faits, mais par l'apparence. Éblouir, voilà à quoi tendent les efforts de tous les Tongilius, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils appartiennent. Tongilius, à
ne
Ni
Rome même, paraît avoir fait école, etTavocat Paulus était son digne disciple, lui qui ne plaidait jamais sans orner sa main d'une sardoine ; il la louait, c'est vrai ; mais elle faisait monter le prix de sa parole. Éternel mensonge de la cupidité ! vanité trompeuse, qui cependant donne de Téclal à des médiocrités habiles et laisse dans l'ombre et la détresse le talent timide ou pauvre! L'éloquence et la pauvreté sont incompatibles, s'écrie notre poëte ; Basilus plaiderait à ravir qu'il n'aurait pas le moindre succès! Paroles graves et empreintes d'une grande tristesse qui échappent à l'âme affligée et indignée à la fois du philosophe moraliste. Et en tout ceci, Juvénal condamne moins encore les charlatans et les intrigants que le monde qui les laisse faire et les encourage; et il semble dire, en manière de conclusion générale, que le monde mérite bien d'être trompé puisqu'il fait tout ce qu'il faut pour l'être.
Des avocats, Juvénal passe à une quatrième et dernière classe de gens de lettres dont il va nous faire connaître les tribulations et les misères; et cette classe est peut-être, de toutes celles dont il a parlé, la plus intéressante, la plus digne de sympathie et de compassion. Il s'agit de ceux qui, sous le nom de rhéteurs et de grammairiens^ se vouaient à l'obscur et ingrat labeur de l'enseignement de la jeunesse et de l'enfance.
Payés tantôt par l'Etat, tantôt par les particuliers selon le bon plaisir de l'empereur régnant*, les rhéteurs, dont beaucoup assurément ne manquaient ni d'esprit ni de savoir, ne touchaient dans l'un et l'autre cas qu'un salaire insuffisant; leur condition était déplorable. Rapportons-nous-en à cet égard à Juvénal.
* Je trouve ces intéressants détails dans Heinech : AntiquUat. romanar. syntagma, I, lit. 27, §§ 16 et 17. (Francfort, 1841.)
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES
Suivons-le dans quelque école de rhéteur du temps, et écoutons les réflexions que leur situation lui inspire et les conseils qu'il leur donne. L'enseignement des rhéteurs, d'après le passage qui nous occupe et sans qu'il soit facile de préciser la chose d'une manière exacte, semble avoir alternativement compris une sorte d'instruction supérieure et secondaire; il répondait encore et surtout, — toute différence gardée, — à ces conférences suivies par nos jeunes avocats, dans lesquelles, sous la direction de quelques maîtres habiles, on s'exerce à des plaidoiries contradictoires sur des causes fictives, où l'on apprend à soutenir également le pour et le contre. Voici l'école, ou, si l'on aime mieux, le cours de Vettius; les élèves sont nombreux, classis numerosa. L'exercice du jour est un discours latin, c'est-à-dire comme qui dirait le discours français de nos rhétoriques actuelles. Le sujet donné par le maître la veille ou l'avant- veille, sans doute, est un des lieux communs, un des thèmes favoris du temps; il roule sur un tyrannicide*; il s'agissait par conséquent soit d'Harmodius et d'Aristogiton, soit de Timoléon, peut-être même de Brutus et de Cassius. Le poëte ne s'explique pas sur ce point, assez peu important d'ailleurs. Quoi qu'il en soit, chaque élève de Vettius lit sa rédaction assis d'abord; puis il la débite , une seconde fois, mais debout, en y joignant le geste et l'action oratoire. Ceci ressemble donc assez aux exercices de nos stagiaires modernes.
Pauvre Vettius! il est condamné à entendre ressasser par deux fois le même sujet, avec les mêmes arguments; le moyen de ne pas succomber à un exercice de ce
genre! (( Ce ragoût toujours resservi, s'écrie Juvénal, tue les malheureux professeurs. »
Occidit miseras crambe repetita viagistros K
Les élèves de Vettius sont avides de s'instruire et passablement exigeants. Ils entendent que le professeur leur enseigne, sans en excepter aucun, tous les secrets de son art; ils en veulent connaître toutes les ruses et toutes les finesses', afin de n être pas pris au dépourvu le jour où il leur faudra plaider une véritable cause devant un juge quelconque. Voilà qui est fort bien ; mais ces mêmes disciples, le jour de la rétribution scolaire arrivé, — on voit que Yettius, lui, n'émargeait pas sur le budget de l'État, — lui cherchent chicane pour n'avoir pas à s'exécuter :
<c Paver! maïs qu'ai-je appris? — Bon! on s'en^ prend au professeur. Mais est-ce ma faute à moi si cet âne n'a rien qui batte sous la mamelle gauche? Un animal qui, tous les six jours, me vient périodiquement rompre la tête avec son mortel Annibal ! Tantôt il le fait délibérer sur un point, tantôt sur un autre : discours d'Annibal discutant la question de savoir si, après Cannes, il doit marcher sur Rome; autrediscours du même Annibal se demandant si la prudence ne lui commande pas de ramener en arrière ses troupes encore toutes trempées après avoir essuyé une tempête accompagnée de tonnerre et d'éclairs... Tiens! stipulons n'importe quelle somme; je suis prêta la payer à son père s'il consent à entendre autant de fois que moi le même refrain. » Voilà ce que six autres rhéteurs et plus encore hurlent en commun. Et les voilà réduits à plaider pour tout de bon et à laisser là les causes fictives de l'école ^.. »>
Curieux et piquant dialogue ! il nous initie on ne
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peut mieux à la vie intérieure des écoles de rhéteur de l'époque; il nous peint en même temps les éternelles réclamations de certains mauvais élèves que Ton trouve dans les amphithéâtres de nos Facultés de droit et de médecine aussi bien que sur les bancs de nos classes de rhétorique. Pour n'avoir pas à convenir de la dureté de leur intelligence, ils aiment mieux mettre en suspicion la bonne volonté, voire même la capacité du professeur. De nos jours les parents se joignent volontiers à leur fils pour faire cause commune avec eux. Dans l'aveuglement de leur amour-propre paternel, ils ne peuvent et ne veulent pas se figurer que les meilleurs maîtres du monde ne sauraient faire d'un sot Im savant ou un orateur, ou tout simplement un bon élève en n'importe quelle matière. La spirituelle réplique que Juvénal met dans la bouche de Vettius n'a rien perdu de sa valeur depuis dix-huit cents ans, et elle pourrait s'appliquer encore à plus d'un bourgeois de nos jours aveuglé sur le prétendu mérite de son fils.
Quant à Juvénal, attristé de la pitoyable situation qu'il vient de signaler, il ne craint pas d'engager les rhéteurs de son temps à laisser là leur école et leur enseignement pour suivre une autre carrière.
Quittez ce métier, Vos pareils y sont misérables, Caucres^ hères et pauvres diables,
et mieux vaut encore, ajoute-t-il, donner comme Chrysogon et Pollion des leçons de musique aux enfants des riches , que d'enseigner la rhétorique ^ Je ne sais si Vettius et ses confrères se sont confor-
S^Sl^aupWMt
,^.i»..^>a,ma-^.. , »^,.. .^ -■■
mes à l'avis de Juvénal; mais de nos jours, du moins, nous avons vu plus d'une désertion du genre de celle que conseille le poëte; à une époque qui n'est pas encore loin de nous, où le corps enseignant était aussi mal rétribué que peu encouragé par l'Etat, maints professeurs, gens de talent, d'esprit et de savoir, jetèrent leur robe par-dessus la chaire, cherchèrent et trouvèrent une autre voie, moins ingrate et aussi honorable, pour y déployer leur activité et leur science.
Le moyen de conserver à l'enseignement ces transfuges d'un nouveau genre était tout indiqué. On vient enfin d'y recourir, et les avantages qui en résultent ne tarderont pas à se faire sentir. Juvénal, lui, qui vivait dans un temps où l'État ne contribuait guère à la rétribution des professeurs, s'en prend surtout, et avec raison, aux riches du jour. Ces derniers, adonnés tout entiers au luxe et aux jouissances matérielles, se souciaient peu de ceux qui distribuaient aux âmes la nourriture dont elles avaient besoin, c'est-à-dire Tinstruction. Rien ne peint mieux la décadence d'un peuple que les traits suivants. Pour se bâtir des maisons on dépensera six cent mille sesterces, et plus encore pour un portique où le maître puisse se faire voiturer en temps de pluie; car enfin on ne peut pas exiger de lui qu'il attende le retour du beau temps pour se promener, ni qu'il souille ses chevaux dans la fange nouvelle. On ne regarde pas davantage h la dépense lorsqu'il s'agit, — suprême raffinement des délicats, — de se donner, en marbre de Numidie, une salle à manger d'hiver et une salle à manger d'été, pour se garantir, en temps utile, ou du froid ou delà chaleur. On est prêt encore à délier les cordons de sa bourse quand on veut se passer la fantaisie de se procurer un maître d'hôtel capable d'organiser un festin selon toutes les règles
MISÈRE DES CLASSES LETTRÉES. 13 1
de l'art, ou un cuisinier en renom*. Mais demande/ à ces grands seigneurs de Rome deux sestSs par an pour les leçons d'un Quintilien, par exemple ^Is
a ce père, c est 1 éducation de son fils. »
Jies nulla minoris
Constabit patri quant filius. . . ».
Cette plaie sociale constatée, Juvénal remonte car
a pensée, et selon son habitude, vers les heureux
temps de la république romaine; c'est là c'est en ran
pelant les vieux usages, qu'il trouve sa clso aMoVA'
avec une éloquente émotion et dans quelqur;ers
Qu avaient snhn "'°"'' ^' ''' ^^^"^ républicains qui avaient su honorer comme il convient les institu-
leurs de la jeunesse : « Dieux , faites en sorte qu'aux
mânes de nos ancêtres la terre soit douce et légèrl que
ur leurs urnes fleurisse le safran parfumé et un irln
ESun p^re'. ."'"" ^"' ''' ^"^^^"^^' '^ ^^^^ Les rhéteurs n'avaient affaire qu'aux jeunes gens Leurs fonctions, nous l'avons déjà fait remarquer s^ rapprochaient asse^ de celles des professeurs de nme
e" ulSeTr' T '' """ des'professeurs des et! se.superieuresdenotre enseignement secondaire toutes reserves faites en faveur des méthodes et de Ta'pteté
' V. 187 et 188.
D(, majorum umbris ienuem et sine pondère terram Sptrantesque crocos et in urna perpetuum ver Qui preeceptorem sancti voluere parentis ' ^■"''''^"' (V. 207-210.)
du goût de nos maîtres modernes, et en tenant compte, bien entendu, de bien d'autres différences encore. Les grammairiens, au contraire, dont il nous reste à parler, se vouaient exclusivement, à l'instruction des enfants; et leurs attributions, sous ce rapport, répondaient à la fois, ce semble, aux attributions des maîtres élémentaires de nos lycées, et à celles de nos instituteurs primaires. Ces grammairiens, la plupart d'origine grecque et issus de familles d'affranchis', apprenaient aux enfants à lire et à comprendre de bonne heure les poètes, leur faisaient faire des exercices philologiques et littéraires et les préparaient de la sorte aux écoles des rhéteurs*, c'est-à-dire comme qui dirait aux classes supérieures et au haut enseignement. De même que les rhéteurs, ils étaient tantôt payés par l'État, tantôt par les particuliers, et assez mal de part et d'autre. Au temps de Juvénal, leur situation, comme celle des poètes , des historiens et des rhéteurs , était des plus tristes ; le satirique insiste ; il ne peut refuser son tribut de sympathie, de pitié, à un labeur si obscur et si ingrat. Il nous fait pénétrer avec lui dans une sorte d'école primaire tenue par les grammairiens CéladiusetPalémon\Plus malheureux que leurs confrères les rhéteurs, ils ne reçoivent qu'un salaire dérisoire que leur rogne eiicore la plupart du temps, autre trait de mœurs, la rapacité d'un gouverneur ou d'un intendant; et bien des fois, eux aussi, sont obligés pour se faire payer, de recourir à la justice*. Quel me-
' Heinech., loc. laud.
» Suét., De illustr. grammat., c. i et m.
» Le même dont il est question dans la deuxième satire. Ne a Vicence, d'une mère esclave, il avait été le maître de Quintilien. (Suét., loc. cit., c. xxiii.)
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tier que le leur ! Ils sont forcés d'être à leur besogne bien avant le jour, alors que le forgeron et le cardeur de laine sont encore dans leur lit, de respirer la vapeur d'autant de lampes qu'ils ont d'élèves, de tenir à la main un livre enfumé et graisseux ' et qui s'use entre leurs doigts, comme leur existence à eux, pauvres grammairiens, s'use au milieu de ces enfants se renouvelant sans cesse.
Les parents sont toujours les mêmes : s'ils payent peu, en revanche ils exigent beaucoup. Ils demandent que les maîtres de leurs enfants, et tout cela pour la rétribution que l'on sait, soient des puits de science ; ils doivent être ferrés sur l'histoire, la mythologie, la syntaxe, et sur tous leurs auteurs.
^uctores noferlt omnes
Tanquam ungiies digitosque suos *
Ce n'est pas tout. Il faut que le grammairien se charge, à côté de l'instruction, de l'éducation de ses élèves; il doit former leur âme encore tendre, être pour eux un véritable père, veiller sur leurs mœurs et prévenir chez eux toute indécence. Cela est fort commode assurément, et bien des parents, encore aujourd'hui, aiment à se décharger sur d'autres, précepteurs, professeurs ou instituteurs, des devoirs de la paternité, pour courir à leurs affaires ou à leurs plaisirs; et si les résultats ne sont pas conformes aux espérances que l'on ^vait conçues, ce sont des plaintes etdes récriminations sans fin ; et Dieu sait pourtant si elle est mince la tâche de maintenir caqu'on appelle la discipline d'une école ou d'une classe composée d'enfants, dont plus
' V. 231 et 232.
d'un, aujourd'hui comme il y a dix-huit cents ans, apporte avec lui de mauvais penchants et des habitudes vicieuses. « Ce n'est pas chose si facile que d'épier au milieu de tant d'enfants les mains qui s'égarent et les yeux qui, dans certains moments, se troublent convulsivement. »
Non est levé tôt puer or um
Observare manus oculosque in fine (re mentes K
Et, l'année révolue, quelle sera la rétribution de l'instituteur, pardon, du grammairien, pour tous les services qu'on exige de lui? «L'écu d'or que le peuple fait donner à l'athlète victorieux*. »
Telle est cette satire si piquante, si spirituelle, souvent si éloquente, et toute pleine de vérités d'une application éternelle. Juvénal y plaide d'un bout à l'autre avec sa vivacité d'esprit et sa chaleur d'Ame habituelles' la cause des hommes d'intelligence, voués en général au culte désintéressé des lettres, et pour qui un siècle prosaïque et égoïste n'a que de l'indifférence, ou même du dédain. Le poëte veut faire rougir Taristocratie de naissance et de fortune de l'état d'abjection où sont réduits presque tous ceux qui, à divers degrés, s'adonnent aux choses de l'esprit; et il ne leur épargne ni les dures vérités ni les vertes leçons. Le temps n'a rien enlevé de son à-propos à ce morceau remarquable • et il faut en recommander la lecture aux puissants, aux riches particuliers, dont le devoir est de protéger lés lettres, et surtout d'honorer et de soutenir les instituteurs de l'enfance et de la jeunesse.
• V. 240 et 241.
lia noblesse
an « Lh/t P , \' '^^«P^^^dre, je crois, sur le motif qui a porté Juvenal à s'attaquer à la noblesse de son temps. Ce n est pas, comme on pourrait le croire, une cerlame morgue plébéienne qui lui met les armes à la mam. Il ne faudrait pas voir davantage dans notre satirique un soi-disant révolutionnaire en qui fermentaient des Idées d égalité et d'émancipation, à la façon d'un Jean-Jacques ou d'un Diderot; ce serait méconnaître et le temps et les intentions du poëte. Juvénal puisait tout simplement ses inspirations dans son grand cœur de Romam. Ce cœur souffrait de voir une classe de citoyens, autrefois si grande et si respectée:toSNe
tZlTl^Tl'"^" i^''^'''''^ '' ^"^ néanm/ins, si û quelle fût descendue, se targuait encore des noms d aïeux illustres et affichait à cet égard des prétentions qui ne pouvaient plus être que ridicules. C'est donc avant tout ici comme toujours, le citoyen, lemoralisU qui élève la voix.
Si Juvénal aborde un sujet que d'aulF^s^S^^nTlui nous aurons à le faire remarquer, avaient déjà traité,'
' Sat. VIII.
il l'a rendu sien, il se l'est approprié, grâce à la manière dont il l'a traité lui-même. Il y a répandu une verve, une chaleur, un mouvement extraordinaires; à chaque instant, sans la chercher, il rencontre Téloquence, et le sujet en lui-même, il a su le féconder de la manière la plus heureuse. Quel magnifique début!
« Qu'importent les titres? A quoi te sert, ôPonticus ! de sortir d'une race antique, d'étaler les portraits de tes ancêtres, les Émiliens debout sur leurs chars de triomphe*, si tu vis sans honneur eu face des Lépidus? A quoi bon ces images de tant d'hommes de guerre, si, en présence de ces vainqueurs de Numance,tu passes la nuit à jouer, si tu ne vas te coucher qu au lever de l'aurore, à l'heure où ces généraux, tes ancêtres, mettaient leurs enseignes et leurs armées en mouvement? De quel droit un Fabius ose-t-il se glorifier de descendre du vainqueur des Allobroges, et d'être né à
l'ombre de l'autel d'Hercule, l'auteur de sa race, s'il est avide et vain et plus mou qu'une brebis d'Euganée, si, se faisant épiler à la pierre ponce toutes les parties de son corps pour leur enlever toute trace de virilité, il insulte de la sorte ses rigides aïeux, si luimême enfin, acheteur de poison, il souille par sa statue qu'il faudrait briser ses malheureux ancêtres. C'est en vain que ces vieilles figures de cire ornent de tous côtés un atrium, la vraie. Tunique noblesse, c'est la vertu.
(( Sois un Paul Emile, un Cossus, un Drusus, par tes mœurs ;
* Nous retranchons ici avec M. Ribbeck, comme suspects d'interpolation, les cinq vers suivants qu'on trouve dans les éditions ordinaires; déjà Hermann avait mis entre crochets le deuxième et le troisième de ces mêmes vers :
Et Curios jam dimiciios, humerosque minorem Corvinum, et Gaibam auriculis nasoque carcntem? Quis fructus generis tabula jactare capaci Corvinum, posthac mutta contingere virga Fumosos equitum cum dictatore magistrosP
Voyez les arguments très-plausibles, empruntés à la fois aux variantes des manuscrits et aux lumières de la raison, sur lesquels M. Ribbeck base ceUe élimination. (Der echteund der unechte Juvénal, p. 95 et 96.)
LA NOBLESSE
préfère-les aux images de tes pères. Fusses-tu consul, cette ressemblance t'honorerait encore plus que les faisceaux. La noblesse du cœur, voilà ce que je suis en droit d'exiger de toi. As-tu mérité par tes actes, par tes paroles, la réputation d'un homme de bien, d'un incorruptible ami de la justice, alors je te reconnais pour noble. Salut, vainqueur des Gétules î salut, Silanus ! Quel que soit le sang dont tu es issu, la patrie tout heureuse reconnaît en toi un rare, un illustre citoyen. Le peuple fait éclater à ton aspect les cris de joie que pousse l'Égyptien quand il a retrouvé son Osiris. Mais comment qualifier de noble le citoyen dégénéré qui n'a d'autre mérite qu'un nom illustre? C'est un n.iin qui porte le nom Atlas, un nègre qu'on a nommé le cygne, une fille petite et contrefaite qu'on appelle Europe; ce sont des chiens paresseux, galeux, pelés et réduits à lécher les bords d'une lampe sans huile, qui s'appelleront lion, tigre, léopard, ou du nom de tout autre animal plus formidable encore, s'il en est dans le inonde. Prends donc garde et tremble de porter le nom de Créticusou de Camérinus ^ »
Voilà le sujet posé avec une éloquence entraînante et une incontestable originalité. A ces traits vifs et oïordants on reconnaît Jiivénal . Ils sont d'une vérité universelle ; ils s'appliquent aux nobles dégénérés de tous les pays, de tous les temps, et, après deux mille ans, ils n'ont rien perdu de leur à-propos ni de leurmoralité. Nous connaissons tous des gens qui n'ont souvent d'autres titres à l'estime de leurs semblables qu'une longue galerie d'ancêtres taillés dans le marbre ou peints sur toile; galerie honorable sans doute pour celui qui en serait digne par sa propre vie ; mais, si vous n'êtes rien par vous-même, à quoi vos ancêti^es peuvent- ils vous servir? Aujourd'hui, comme jadis, plus d'un fils de preux déshonore, par sa vie privée ou publique, ses aïeux, dont les images s'étalent fastueusement dans son hôtel.
C'est donc avec raison que, dominant les idées et
' Sal. VIII, V. 1-39.
les préjugés de son temps, Juvénal pose dès le principe au début de son œuvre, cette magnifique maxime que 1 unique noblesse, c'est la vertu,
nobilitas sola est aique unîca virius.
et qu'avant tout on a le droit d'exiger des gens « les qualités du cœur », animi bona.
C'est à peu près dans les mêmes termes qu'avant Juvenal, Horace avait défini la noblesse*.
Mais, devançant Juvénal et Horace, l'auteur de la Giierre de Jugurtha, Salluste , dans un passage d'un éclat et d une éloquence sans pareils, nous a montré d une manière toute dramatique, si je peux le dire, la vanité des titres, des généalogies et de la naissance en général, s ils ne sont pas soutenus par la valeur oersonnelle. '^
Les théories de Marins que Salluste met en scène sont celles de Juvénal ; c'est dans la fameuse harangue de Marius que Juvénal a puisé plus d'un argument à 1 appui de sa thèse. Marius se croit précisément, et non sans raison, malgré son origine plébéienne, plus noble que les p us nobles de son temps. Pourquoi? parce que, par les actes de sa vie entière , il a la conscience d avoir fait preuve de cette vertu qui constitue à elle seule la noWesse; il a la conscience d'être un de ces rares et excellents citoyens dont est fière, à bon droit, la pane reconnaissante. - Marius, à cette époque, né s était pas encore déshonoré par le^ proscriptions. - Et avec quelle acerbe éloquence et quelle énergique udesse U s'élève contre ces nobles 'qui, déjà ÂZ temps, cest-a-dire un siècle à peu près avant Juvé-
♦ Sat. 1, 6.
LA NOBLESSE
nal n'avaient d'autres titres pour se mêler aux aff«îr«c publiques et à l'administration des prSes aue^' n c.ennete de leur race, les hauts faits7a S "dont H^ étaient indignes, et un oreueil n..,- r,'/* •» x , - ^
ne puis, Romains, pour justifier votre conharS;ils ^ages, les triomphes ou les consulatsT^s ;ÏÏtref dTrdVdercor'' ^'"n^^^^"^' ^es javelin" des tj: cTcalrice nn cM^' ""'"' ''''''' '^^"^ ""''^^i''^^. et des
Cs c'eirià tr'î! ™' P°^^""^' ^« «°»t là mes images c est la ma noblesse ; moi seul je les ai ahiP
uus à force de travaux et de périls •; /e plu loin" Manus, comme Juvénal et comme Horace estime an; la vraie noblesse est celle du cœur : « A'/SLI çuemgue generosissimum \ » rormsimum
vIo^eiTJ^^^ r^"™' P""'" ^'''""«' ^^ noblesse qui ne repose pas sur le mérite personnel n'est rien et oui-
soZ n " ' ^"' ' '"•■' '''''' ^'' f^i^^ honorables qui ui
R^Anlr^T '"T'' ^'"^ '' rendreridicule, se tar-
TJnJf T"* ^ "" ^'^'^"^ ' ^^' développant encore fa pensée, il adresse une terrible apostrophe à un
niustre personnage de la génération précédente à Rubelhus Blandus. qui n'était autre chose que le nev'eu
'em'reur^'rr"""' P^^^*-°«^«"' P-con'sé un"! 1 empereur Tibère, et cousin germain de Néron.
tu étais toi-même ranka,. 1 »f m "^^^ ^''"^"*' <=<""'"« «'
LA NOBLESSE
d'Iule, au lieu d'avoir pour mère la pauvre ouvrière qui tisse de la toile aux pieds du rempart, exposée à tous les vents. « Vous autres, dis-tu, vous êtes de pauvres hères, une vile populace, la lie de la nation ; pas un ne saurait me dire de quel pays sort son père, moi je descends de Cécrops. » Je t'en fais mon compliment; puisses-tu longtemps savourer la joie d'avoir une si illustre origine! C'est néanmoins au sein de cette basse classe que tu trouveras d'ordinaire Torateur dont l'éloquence défend le noble ignorant ; c'est de cette plèbe que sort le jurisconsulte habile à résoudre les difficultés de la loi et à en démêler les nœuds; c'est de là que sortent nos jeunes et belliqueux soldats pour aller sur TEuphrate et chez les Bataves rejoindre nos aigles protectrices des nations soumises. Toi, tu es le descendant de Cécrops; rien de plus; tu n'es pour moi que le buste d'Hermès; la seule différence, c'est qu'il est en marbre, et que toi, tu vis^»
Voilà, pour parler clairement, ce qui s'appelle dire son fait à Torgueil patricien. Déjà Salluste, par Torgane de Marius, avait adressé le môme reproche aux grands de son époque, à ces Albinus, à ces Bestia, infatués comme notre Rubellius Blandus, du mérite de leurs aïeux, convaincus que les honneurs leur étaient dus sans qu'ils eussent rien fait pour les mériter % et nourrissant un mépris profond pour l'homme du peuple, le roturier; vrais ancêtres de ceux dont Beaumarchais a dit qu'ils s'étaient donné la peine de naître^ et Rousseau, « qu'ils n'avaient d'autre mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cents ans % » race éternelle et incorrigible que vous rencontrez à côté et autour de vous, écrasant de son dédain ou de sa morgue l'homme de valeur non titré, faisant caste et bande à part, se croyant quelque chose, et n'étant plus, à peu d'exceptions près, que ridicule.
' SaU., loc. cit,
^ Nouvelle Héloïse, V^ partie, lettre lxii.
Mais, curieux trait de ressemblance : la décadence de la noblesse romaine au temps de Juvénal avait eu la même conséquence que celle de la noblesse française, depuis notre Révolution. Les forces vives de Tintelligence et de la grandeur nationales s'étaient déplacées, et, là comme ici, ce furent les plébéiens qui s'emparèrent du pouvoir. C'est avec une fierté toute démocratique, je veux dire toute plébéienne, que Juvénal oppose les talents civils et militaires des hommes du peuple à l'incapacité et à la faiblesse des nobles dégénérés, qu'ils ont justement remplacés. De même chez nous, c'est du sein du peuple et de la bourgeoisie que surgirent, après la grande convulsion de 89, les hommes de science ou de parole qui illustrèrent leur patrie à l'intérieur, et aussi ces hommes de guerre qui la défendirent d'abord et la rendirent grande au dehors par l'éclat de leurs victoires. C'est alors qu'on vit
Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus,
Ces paysans, fils de la République,
Sur la frontière à sa voix accourus :
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,
Tous à la gloire allaient du même pas,
et ils repoussèrent les rois coalisés, ces paysans, ces enfants du peuple commandés aussi par des paysans et des enfants du peuple. Les héros dont parle Juvénal n'étaient pas de plus noble souche.
Il en est toujours ainsi dans notre chère France, et ce sont, en général, les plébéiens et les bourgeois qui continuent à illustrer notre pays au barreau , dans les sciences, dans les assemblées parlementaires aussi bien que sur les champs de bataille et dans les expéditions lointaines.
Pour mieux rendre encore sa pensée, Juvénal em-
US
ploie une comparaison originale et hardie. A ses yeux, les nobles dégénérés qui s'appuient vainement sur le nom et les hauts faits de leurs ancêtres ressemblent à ces anciens chevaux de course, issus également d'illustres ancêtres, mais néanmoins tombés si bas qu'ils ne sont plus bons qu'à tourner la meule. Mais lavenir est aux plus vaillants, d'où qu'ils viennent' ; et le poëte finit par où il a commencé : il n'accordera son estime aux nobles qu'autant qu'elle pourra se baser sur leur mérite personnel.
Et revenant à Ponticus, qui peut-être, vu son extrême jeunesse, penchait vers les défauts et les vices de Rubellius et de ses pareils, le poëte l'engage fort à ne pas prendre exemple sur de tels personnages, qui tirent ridiculement vanité du mérite d'autrui, mais à s'illustrer autant que possible par sa propre valeur sans avoir besoin de s'appuyer sur les titres d'hommes morts depuis des siècles ; il n'y a rien de si triste « que de s'appuyer sur le mérite d'autrui * ».
Fidèle à ses principes, Juvénal donne au jeune noble, dont il veut former l'esprit, quelques conseils sublimes ; on les croirait puisés dans l'Ame d'un Socrate.
' V. 56-68. Boileau a imité ou plutôt traduit ce passage avec bonheur :
Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime. Entre tant d'animaux qui sont ceux qu'on estime? On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de cœur. Fait paraître en courant sa bouillante vigueur. Qui jamais ne se lasse et qui dans la carrière S'est couvert mille fois d'une noble poussière ; Mais la postérité d'Alfane et de BayarU, Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard, Sans respect des aïeux dont elle est descendue, Et va porter la malle ou tirer la charrue.
(Satire V.) * .... Atiserum est aliorum incumbere famx.
LA NOBLESSE. 193
Je doute que jamais moraliste ou poëte se soit élevé plus haut :
« Sois soldat vaillant, tuteur fidèle, jtige incorruptible. Si iainais on t appelle en témoignage sur un fait incertain, sur une chose équivoque, quand même le tyran Phalaris, te menaçant de son taureau, serait là pour te commander l'imposture et t'ordonner un faux serment, regarde comme un crime, comme une infamie sans pareille, de préférer la vie à l'honneur et de perdre pour conserver ta vie, le seul bien qui doune du prix à notre existence. Oui, quand à chaque repas on segorgerait d'iiuîtresdu lac Lucrin, quand on s'inonderait de toutes les essences du parfumeur Cosmus, dès qu'on ne mérite plus de vivre , on ne compte plus parmi les vivants '. »
Toute l'âme de Juvénal respire dans ces admirables paroles. On peut le dire, sans crainte de tomber dans l'exagération , le stoïcisme n'a rien de plus élevé ; le christianisme lui-même, comme pureté morale, n'offre rien de plus grand. On aime à penser, — et le peu que nous savons d'ailleurs de la vie de Juvénal le confirme, — que le satirique latin, ce grand citoyen que tout ce qui est mal indigne, fait ici sa profession de loi de philosophe, de moraliste et d'homme; cette prolession peut servir de credo aux honnêtes gens • c'est un code moral digne de régler les consciences les plus austères et les plus délicates, et ce code peut se résumer ainsi ; Honneur, loyauté , justice, courage civil
Esto bonus miles, tutor bonus, arbiter idem Inieger : ambigux si quando citabere testis Incertœque rei, Phalaris licet imperet, ut sis Falsus, et admoto dictel perjuria tauro. Summum crede nefas animam prxferre pudori Et propter vitam Vivendi perdere causas. Dignus morte périt, cœnet licet ostrea centum Gaurana, et Cosmi toto mergatur aeno.
devoir. Comme Sénèque, Juvénal, lui aussi, fait entendre des accents tout chrétiens, devance son temps, et s'élève à une hauteur qu'on a rarement pu atteindre. Voilà doncPonticus averti de ce qui constitue la véritable noblesse, la vraie grandeur de l'homme; il sait maintenant quelles sont les qualités qui lui feront le plus d'honneur. Or ces qualités, ces sentiments, tous les nobles Romains pouvaient être appelés à les mettre en lumière dans les affaires publiques, puisqu'on les choisissait de préférence pour toutes les hautes fonctions de l'État. Ponticus, qui appartenait à la noblesse, pouvait donc, sans être taxé de présomption, s'attendre à se voir investi tôt ou tard de l'administration d'une province, conquise ou alliée, et c'est en vue de cette éventualité que Juvénal lui donne d'avance les graves instructions qu'on va lire. La sagesse, la bonté de cœur, rélévation de caractère et le patriotisme de Juvénal y éclatent à la fois. On y trouvera en même temps comme un supplément à ce que l'histoire nous apprend sur la manière dont on gouvernait en général les provinces romaines, et sur les abus qui s'y commettaient de temps immémorial. On y verra aussi, et là est le côté moral de ce passage, quelle popularité pouvait acquérir un proconsul esclave de son devoir, attentif aux intérêts de ses admiuistrés, ennemi de l'arbitraire, de la cruauté, et sachant réprimer les mauvaises passions; il y a là d'énergiques coups de pinceau et une admirable morale pratique.
« Si jamais, après te l'avoir fait longtemps désirer, l'État te confie le gouvernement d'une province, mets un frein à ta colère, des bornes à ta cupidité, compatis à la misère de nos alliés; leurs rois ne sont plus en quelque sorte que des os sucés jusqu'à la moelle. Respecte les prescriptions de la loi, les ordres du sénat. Songe aux récompenses qui attendent les gou-
» 'iX'l'.
LA NOBLESSE
verneurs honnêtes, et au châtiment que le sénat a lancé comme un coup de foudre contre Capiton et Numitor, ces pirates des pirates de Cilicie. Mais que sert de les punir quand on voit Pansa
dérober .1 une province ce que Natta y a laissé ?
Jadis le sort de nos alliés était moins déplorable ; ils ressentaient moins vivement les plaies de la rapine quand leur pays, nouvellement vaincu, était encore florissant.: Chaque maison alors regorgeait de choses précieuses ; partout s'élevaient des monceaux d'or. Les chiamydes lacédémoniennes, la pourpre de Cos, les tableaux de Parrhasius, les œuvres de Praxitèle, tout cela s'offrait partout aux regards ; presque pas une table où Ton ne pût voir des vases ciselés par Mentor. De là les déprédations d'un Dolabella, d'un Antoine, de là les sacrilèges d'un Verres. Leurs vaisseaux chargés jusqu'au fond rapportaient furtivement à Rome les dépouilles de ces infortunés, plus ruinés par la paix que par la guerre.
« Aujourd'hui que prendre à nos alliés? quelques paires de bœufs, quelques cavales, un taureau, un misérable champ, ou bien enfin leurs dieux Lares eux-mêmes, si, par hasard, quelque buste de prix décore encore l'autel de famille *
« Si ton entourage n'est composé que d'honnêtes gens, si tu n'as pas près de toi quelque Ganymède à la flottante chevelure pour vendre ta justice, si ton épouse est irréprochable, si on ne la voit pas, nouvelle harpie, courir de ville en ville, de bourgade en bourgade, allongeant ses doigts crochus partout où il y a de l'argent à prendre, oh! alors descends de Picus, je ne trouve rien à dire, et, si tu aimes les grands noms, fais remonter ton origine jusqu'aux Titans et 5 Prométhée lui-même, prends dans n'importe quelle histoire l'aïeul qui te fera plaisir. Mais, si tu te laisses entraîner à l'ambition et à la volupté, si tu te plais à tremper les verges de tes licteurs dans le sang de nos alliés, à fatiguer les haches émoussées de tes bourreaux épuisés, alors la noblesse de tes pères se dresse soudain contre toi, et leur gloire, comme un flambeau, éclairera tes turpitudes 2. »
* Nous suivons encore ici l'édition de M. Ribbeck, qui retranche du texte ordinaire dix-neuf vers suspects d'interpolation. Voyez conmient M. Ribbeck justifie cette suppression {Der echte und der unechte Juvénal, p. 98, 99 et 100).
' V. 87-140, édit. hermann. — V. 80-116, édit. Ribbeck.
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On dirait un supplément aux Verrines de Cicéron ; Juvénal plaide la cause des vaincus, des faibles, des oppriniés, de l'humanité, en un mot. Il flétrit le hideux régime des proconsuls qui, de son temps comme dans les derniers temps de la république , dépouillaient leurs administrés, en faisaient matière taillable et corvéable avec une impudence, une rapacité et un cynisme qui nous rappellent les exploits des Cortez et desPizarre en Amérique, ceux de lord Clive et de Warren Hastings, dans les Indes orientales. Eux aussi prenaient plaisir, à réternelle honte de leur mémoire, à se baigner dans le sang des populations et à émousser la hache de leurs bourreaux pour frapper et dépouiller de paisibles populations.
De quelle tendre pitié le poëte homme de bien nous pénètre pour le sort des alliés romains, pauvres brebis tondues, qu'il nous montre réduits à la dernière misère, grâce aux exactions d'impitoyables proconsuls ! Tant d'injustices émeuvent le cœur du satirique honnête homme ; il y a là un cri parti de l'âme qui fait songer aux plaintes éloquentes que notre la Fontaine a placées dans la bouche de son Paysan du Danube.
« Pourquoi venir troubler une innocente vie?
Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains
Étaient propres aux arts ainsi qu'au labourage.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome : La terre et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les, ou ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.
Retirez-les ^
Juvénal ne s'égare jamais dans de vaines digressions ; alors qu'il semble s'écarter de son sujet, il y court ou s'y maintient. Son but, en effet, est de montrer que pour lui, en toutes choses, la vraie noblesse consiste dans l'élévation des sentiments et la dignité de la conduite, qui en est la conséquence. De là ce magnifique portrait du gouverneur et de l'administrateur honnête homme, tel qu'il le comprend, étranger à toute honteuse passion, uni à une vertueuse compagne, qui Taide à conquérir l'estime et l'amour des peuples, inaccessible à toute intrigue, entouré de gens intègres, n'ayant d'autre intérêt que celui de TÉtat. Quiconque offre cet assemblage de qualités et de vertus, Juvénal l'estime et l'honore, qu'il soit noble ou roturier. C'est là son principe.
.... Nobilitas sola est atque unica vîrtus.
De là aussi la beauté du trait final de la tirade citée plus haut, trait final emprunté, il faut le constater, à Salluste *, et qui, par Juvénal, est venu à Boileau % à
» La Font., Fables, XI, vi.
' «En rappelant les belles actions de leurs ancêtres, ils croient se donner à eux-mêmes du relief. En cela ils se trompent. Plus la vie des uns a d'éclat, plus est honteuse la nullité des autres. Et c'est une vérité incontestable : la gloire des ancêtres est comme un flambeau qui ne permet point que les vertus ni les vices de leurs descendants restent dans l'obscurité. » Eorum fortia facta memorando clariores se putont ; quod contra est, Nam quanto vita eorum prœclarior, tanto horum socordia flagïtiosior. Et profecto ita se res habet : majorum gloria posteris quasi lumen est, neque hona neque mata in occulto patitur . (Jugurtha^ c. lxxxvi.)
* ... Fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne,
Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne. Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parlent contre vous. Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie. (Sat. V.)
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Corneille' et à Molière. Molière, surtout, l'a reproduit avec son éloquence et son originalité accoutumées dans le Festin de Pierre. Tout le monde se rappelle les énergiques paroles de Don Louis, rabattant l'orgueil de son indigne fils don Juan, et lui faisant honte de ses déportements que l'illustration de ses aïeux, dont il est toujours à tirer vanité, ne fait que mettre davantage en lumière *.
Pour continuer son sujet, Juvénal n'a qu'à se souvenir et à peindre d'après ses souvenirs. Ils semblent se rapporter presque tous au règne de Néron, ce règne aussi honteux qu'effroyable, qu'il avait vu passer tout entier sous ses yeux. Aussi les principaux traits de sa satire sont-ils dirigés contre les hommes et les choses de cette époque néfaste. On se rappelle sa véhémente sortie contre Rubellius Blandus. Voici maintenant le tour de quelques autres nobles personnages descendus au dernier degré de bassesse et de décadence; c'est à Plautius Latéranus tout d'abord que s'adresse le poëte. Plautius Latéranus figure dans l'histoire. Tacite le signale comme ayant été, à ses débuts, un des amants de Messaline \ Claude aurait pu le faire périr comme adultère; il se contenta de le chasser du sénat. Sous Néron il rentra en grâce *; mais, s'étant enrôle dans la fameuse conspiration de Pison" et cette conspiration ayant été découverte, Latéranuè tout consul désigné qu'il était, fut mis à mort et avec une promptitude telle qu'on ne lui permit même pas, nous dit l'auteur des Annales, d'embrasser ses en-
' Voyez le Menteur, acte V, se. m.
' Acte IV, scène ly.
' Annal., XI, xxi.
• Id., ibid., XIII, XI.
' Id., ibid., XV, xtix.