‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 19 sur 25 · I.A NOBLESSE · texte numérisé non relu

I.A NOBLESSE

fants'. L'amour seul de la patrie en avait fait un conjure, et il périt avec un courage plein de dignité. C'est encore Tacite qui l'affirme '. Juvénal nous le peint sous des traits moins honorables. Juvénal écrit des satires, et la satire s'attaque à la vie privée non moins qu'à la vie publique. La vie privée de Latéranus prêtait ample matière, à ce qu'il paraît, aux reproches; en lui le poëte personnifie et persifle tout d'abord toute une classe de citoyens adonnés à la folle passion de la course des chars et des chevaux, passion qui est loin d'être éteinte de nos jours.

Latéranus, à ce qu'il semble, faisait partie comme qui dirait d'une sorte Ae Jockey-club de Rome; quoique consul, il s'abaissait,— et cela choque la gravité romaine de Juvénal, — jusqu'à conduire et à enrayer luimême un char le long des monuments où reposaient ses ancêtres ; et pourtant il ne se livrait à cet exercice, par pudeur et par respect humain sans doute, que la nuit; Juvénal néanmoins, ce rigide gardien du décorum ne le lui pardonne pas. « La lune ne le voit-elle pas? les astres ne sont-ils pas là qui le regardent '? ».

Une fois sorti des fonctions du consulat, notre homme fera pis encore. Sans nul doute on le verra alors conduire en plein jour, et, loin de se troubler à la rencontre de quelque personnage respectable, il le saluera le premier, du manche de son fouet, à la façon des cochers ou des palefreniers; il ira jusqu'à délier les gerbes et donner l'orge lui-même à sa monture, et il

' Annal., XV, lx.

' Ibid.

.... Sed luna videt, sed iidera testes Intendunt oculos.

(V. 149 et 150.)

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ne jurera plus que par Épone^ la déesse peinte sur toutes les portes d'écuries.

Aux yeux de Tétiquette romaine, c'était laie comble de rinconvenance; vivre ainsi, c'était déroger et commettre un acte indigne d'un homme libre.

De nos jours, il faut en convenir, les idées ont bien changé à cet égard; on peut, quelque grand personnage que Ton soit, conduire soi-même son attelage, s'occuper de sa monture , saluer du fouet ses amis qui passent. Mais encore une fois, les Romains, la nation grave par excellence, en jugeaient autrement, et Juvénal se fait ici l'interprète du sentiment public. Et puis, il ne faut pas l'oublier, pour notre poëte philosophe, tout s'enchaîne; un défaut peut conduire à un autre défaut, un vice à un autre vice; ne répétez donc pas à Juvénal le vieil adage a qu'il faut que jeunesse se passe», son avis à lui est « que le règne des passions déshonnêtes soit court et que bien des vices doivent disparaître avec notre première barbe * », autrement on glisse sur la pente et l'on s'embourbe dans le mal. Latéranus en est un vivant exemple; pour n'avoir pas su ou voulu gouverner ses premières passions, son cœur s'est amolli, son âme s'est dégradée; et il n'est plus bon à rien, ainsi que la plupart des jeunes nobles ses égaux qui ont débuté comme lui. La patrie est-elle en danger? elle ne saurait compter sur eux ; l'honneur n'a plus de prise sur ces natures avilies; au • lieu de voler au combat comme il convient à ces descendants d'illustres familles, les Latéranus préfèrent la vie des taudis et des cabarets; et là ils se vautrent

. . . . Brève sit quod turpiter audes ; Quœdam cum prima resecenlur crimina barba,

(V. 165 et 166.)

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dans la crapule et Tinfamie, tout en faisant parade de leurs aïeux.

L'État a-t-il besoin d'un général pour faire face à l'ennemi? c'est dans quelque ignoble taverne qu'il devra le chercher, et le poëte, qui est un grand peintre, nous fait pénétrer dans un de ces repaires qu'on trouvait déjà dans la Rome impériale, semblables à ceux qu'offrent nos grandes cités modernes, Paris et Londres. Voulez-vous savoir en quelle compagnie vivaient Latéranus et les jeunes gens de son rang, parvenus, à la suile des premières passions mal dirigées, au dernier degré d abaissement? suivez Juvénal dans un bouge du quartier des Esquilles. Il y a là un tableau très-court, mais digne, dit un commentateur \ du pinceau d'un Hogarth : a Là tu trouveras ton homme côte à côte avec un assassin , mêlé à des matelots, des filous et des esclaves fugitifs, pêle-mêle avec des bourreaux, des fossoyeurs, des prêtres de Cybèle, couchés près de leurs cymbales muettes. Ici égalité et liberté plénières. On boit aux mêmes coupes, on mange aux mêmes tables, on partage le même lit *. »

Et après cela le poëte n'est-il pas fondé à demander à Ponticus s'il s'accommoderait, sans le châtier, d'un esclave qui mènerait une pareille vie ; mais que veuton? aux nobles descendants des Troyens tout est permis. (( Ce qui de la part d'un pauvre savetier serait infâme, de la part du descendant d'un Volésus ou d'un Brutus est fort bien accepté ^ y> . Amère ironie, éternelle vérité, qui n'est pas sans rapport avec cette fameuse remarque de Sosie:

' Heiorich, ouvr, cité, t. II, p. 333. 'V. 173-179.

« V. 181 et 182.

a Tous les discours sont des sottises Partant d'un homme sans éclat ; Ce seraient paroles exquises Si c'était un grand qui parlât ^ »

Est-ce là tout cependant ?étaient-ce là les seules habitudes dégradantes auxquelles se laissait entraîner la noblesse du temps de Néron ? Il s'en faut. Le satirique constate qu'en matière de désordres et d'infamies, il y a toujours quelque chose de pis encore à citer pour renchérir sur ce qui précède. A ses yeux Damasippe, — un autre contemporain de Néron et sur le compte duquel l'histoire ne nous a rien fourni d'ailleurs, — Damasippe s'est oublié jusqu'à se prostituer sur le théâtre, jusqu'à vendre sa voix pour hurler le Spectre de Catulle ; un Lentulus, un grand et illustre nom celui-là encore, s'est abaissé au même niveau; on a vu des Fabius chausser le brodequin comique pour faire rire le peuple, et un Mamercus recevoir des soufflets pour l'amuser ; bien mieux encore ; ce scandale a été dépassé ! A la honte de Rome, on a pu voir un Gracchus descendre dans l'arène, revêtir les armes d'un gladiateur. Ne croyez pas du moins qu'il ait eu la précaution de dérober son visage aux yeux de la foule, sous un déguisement quelconque, pour sauver de la sorte la dignité de son nom et de son rang ; loin de là, il a eu soin de se faire reconnaître à son costume et il a tourné eff'rontément son visage du côté du public. Or ce sont ces mœurs, ce cynisme dans l'abjection, c'est cette dégradation spontanée, c'est cet oubli de tout devoir et de tout respect de soi-même, chez des hommes appartenant aux premières familles de Rome, qui révoltent le

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patriotisme de Juvénal, et froissent sa grande âme toute pleine encore, comme l'était celle de Tacite son contemporain, des souvenirs de l'antique sévérité des mœurs et du sentiment de la dignité humaine. Une telle décadence lui navre le cœur; il en rougit pour son siècle. Pour lui aussi noblesse oblige; mais que dis-je? Juvénal n'est pas noble; mais il est Romain et homme libre, et comme tel, s'il avait à choisir entre la mort et les tréteaux ou l'arène, son choix ne serait pas douteux. Fidèle au sublime précepte qu'il a donné plus haut à son jeune ami, il préfère la mort au déshonneur. (( Comment tenir assez à la vie, s'écrie-t-il avec une vertueuse indignation, pour s'abaisser à jouer le rôle du jaloux de Thymèle , à donner la réplique au stupide Corinthien *? »

Mais ne nous y trompons pas; en tout ceci les nobles qui consentent ainsi à leur déchéance ne sont pas les seuls coupables. Juvénal, qui est avant tout Romain et patriote ardent, dit ses vérités à tout le monde et il n'épargne pas plus le peuple que les grands. A ses yeux, ce peuple qui tolère les patriciens venant l'amuser de leurs lazzi , et qui a le cœur de rire en voyan-t les plus grands noms de Rome se déshonorer et se donner en spectacle, mérite des reproches non moins sanglants. Il y a de sa part une effronterie égale pour le moins à celle de ceux qu'il vient applaudir ou siffler \

Nobles paroles qui sentent, avant tout, le bon citoyen et l'honnête homme. Juvénal a mille fois raison; il fustige à bon droit les acteurs et les spectateurs, les uns parce qu'ils font acte de lâcheté,

a Et les autres pour être aux lâches complaisants, »

* Molière, Amphitryon, acte II, se. i.

2 V. 188 sqq.

Le parterre, ici comme en bien d'autres circonstances, est le premier complice des mauvaises choses auxquelles il applaudit, et comme tel il est au même degré responsable devant la morale publique.

Mais faut-il après tout s'étonner de voir les nobles, une fois leur patrimoine dévoré, s'avilir au point de se faire acteurs et gladiateurs, ce qui , selon les idées du temps, et même selon les lois, était encourir l'infamie et se condamner à une espèce de mort civile*? Faut-il s'en étonner, quand en tout ceci l'exemple leur venait de si haut? Eh 1 quoi? Rome n'avait-elle pas vu un de ses empereurs en personne, sans souci ni de son rang, ni de sa dignité d'homme et de Romain, subissant sans rougir l'impulsion de ses ignobles instincts, descendre le premier à toutes ces bassesses? Cet empereur, c'était Néron. Juvénal, ainsi que l'avait fait Tacite*, flétrit ici, et à sa manière, et comme ils méritaient de l'être, les folies et les crimes de Néron, et en quelques vers d'une rare énergie et d'une ironie amère , il traîne devant le tribunal de la postérité la mémoire de ce détestable prince. Il flagelle à la fois le parricide, le fratricide, le meurtrier d'Octavie et de Poppée, l'incendiaire de Rome, le ridicule et cruel poëte-amateur, le joueur de harpe, le cocher et l'histrion couronné, dont l'insurrection de Galba, de Virginius et de Yindex que le poëte glorifie ont enfin débarrassé l'univers. Tout ce passage, qu'il faut lire dans le texte^ et que j'aurais voulu citer n'était la crainte de dépasser les limites de cette analyse, déjà trop longue, respire

^ Quintil., Institut, orat,, IIÎ, vi, xviii. Digest,, 1. III, lit. ii. De hisqui notantur infamia, cité par Heinrich, t. II, 334.

2 Annal y 1. XIII, XIV, XV et XVI, passim. — Voyez aussi Dion Cass., LX, XXXII ; LXIIl, iii-xxix.

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une indignation profonde, comme devait la ressentir Juvénal , qui, jeune encore, avait vu de ses propres yeux tous les excès, toutes les folies, tous les scandales du Dis d Agrippme.

La conclusion, le lecteur la tire lui-même Elle vient à l'appui de la thèse générale que le poëte soutient ICI. On voit à quoi servent l'illustration de la race, la noblesse la plus antique et la plus haute quand elle n'a pas pour base la vertu. Néron en est un éclatant et déplorable exemple. Mais avant Néron et dans les derniers temps de la république, des hommes sortis des premières familles, et tombés ensuite au dernier degré de perversité, avaient affirmé par leur détestable vie ces détestables habitudes; ce sont ceux-là dont Juvénal évoque le triste souvenir, ce sont eux qu'il apostrophe avec sa verve accoutumée. Que Catilina et Céthégus le disent ; est-il beaucoup de citoyens qui aient appartenu à des races plus hautes? En revanche, en est-il beaucoup aussi qui aient porté dans leur poitrine un cœur plus vil et plus lâche que le leur? N'est-ce pas Latilina et Céthégus qui avaient préparé contre la république un guet-apens nocturne, des armes, des torches, 1 incendie et la ruine, autant que l'avaient fait jadis les Gaulois, ces implacables ennemis de Rome? Et à ces nobles dégénérés, dignes, selon Juvénal du supplice des parricides, dont la vie et les actes ont déshonoré la naissance, il oppose, avec un orgueil tout patriotique quelques-uns des plus illustres de ces hommes nouveaux, d'une extraction toute plébéienne il est vrai, mais qui, en de solennelles conjonctures, ont arrache la patrie à une perte imminente, les uns par leur courage civil, les autres par leurs vertus militaires. Ici encore il faut traduire et citer, tout en faisant a 1 avance quelques réserves.

2oe CHAPITRE Vlll.

« Mais il y a quelqu'un qui veille, un consul qui va arrêter votre marche. C'est un homme nouveau, un obscur citoyen, venu naguère d'Arpinum , simple chevalier de ville municipale. C'est lui qui rassure Rome éperdue, en plaçant partout des citoyens armés C'est lui qui prend en main les intérêts de la cité entière. Sans sortir de la ville, sans quitter la toge du citoyen, il a conquis des titres et une célébrité tels que jamais Octave n'en a pu acquérir ni à Actium ni à Philippes, quand il trempait son épée dans le sang de tant de Romains. Aussi Rome, libre, a proclamé Cicéron son second fondateur, le père de la patrie.

« Un autre habitant d'Arpinum allait dans la montagne, chez les Volsques, labourer le champ d'autrui, et, le soir venu, tout épuisé, se faisait payer sa journée. Après cela, il devient simple soldat, et le centurion le frappait du sarment sur la tête s'il se montrait trop lent à travailler aux fortifications. C'est cet homme cependant qui se chargea de recevoir le choc des Cimbres, c'est lui qui fit face aux périls les plus extrêmes, et sauva Rome aux abois. Aussi, au moment où sur les cadavres gigantesques des Cimbres s'abattaient des volées de corbeaux qui n'avaient jamais eu pareille proie, le collègue de Marins, quoique noble d^origine, ne recevait la couronne de lauriers qu'après lui.

« C'étaient des âmes plébéiennes, celles des Décius; leurs noms étaient plébéiens. Pourtant les divinités infernales et la Terre, notre mère, se contentèrent de leur vie pour la rançon de toutes nos légions, de tous nos auxiliaires et de nos alliés les Latins. Pour ces dieux, les deux Décius valaient mieux que tous ceux que sauva leur dévouement ' . »

Et à la suite des Décius, le poëte énumère d'autres plébéiens qui n'avaient pas moins bien mérité de la patrie, y compris même Tesclave Vindex. Yindex, tout esclave qu'il était, n'avait-il pas dénoncé au sénat les honteuses menées des nobles fils du premier consul de Rome, accusés et convaincus d'avoir conspiré contre la liberté naissante et justement mis à mort en expiation de leur coupable tentative ?

Et la morale de tout ceci? Juvénal la résume, et

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en même temps tout ce qui précède, par ce trait final, qui est un trait d'esprit et de satire : c< J'aimerais mieux, Ponticus, te voir fils de Thersite, avec le cœur d'Achille et revêtu des armes fabriquées par Vulcain, que fils d'Achille avec le caractère d'un Thersite*. »

Les grands rôles joués dans l'histoire romaine par

Cicéron et Marins sont retracés ici avec une rare éloquence. Sous les paroles émues du poëte circule je ne sais quel souffle libéral. On dirait encore d'une page de Tacite, toujours heureux lorsqu'il doit retracer quelques «•rands souvenirs ou quelques nobles caractères des beaux temps de Rome. Juvénal ne manque jamais Toccasionde sangler, en passant, le fondateur de cet empire qu'il déteste. Il remet les choses à leur place. Les poètes officiels d'Auguste ont eu beau l'encenser dans leurs vers, comme ont fait Horace et Virgile : pour Juvénal, Auguste n'a pas cessé d'être Octave; et le sort de Cicéron, nommé père de la patrie, proclamé le second fondateur de Rome, titre d'autant plus honorable qu'il fut conféré par une cité libre encore, ce sort lui paraît bien autrement digne d'envie que celui de l'ex-triumvir devenu empereur par les proscriptions, la guerre civile et l'hypocrisie la plus raffinée. Auguste, il est vrai, lui aussi, avait été proclamé Pèi^e de la patrie^ mais moins par l'élan spontané du peuple que par l'adulation et la servilité. Notre poëte ne dit pas les choses aussi nettement que cela, sans doute, mais il le donne à entendre, et les lecteurs

' Y. 269, ad finem. Ce qu'U ne veut pas dire, le lecteur le devine; on sait que les premiers habitants de Rome étaient un ramassis de voleurs. Il y a là de quoi rabattre l'orgueil des plus anciennes familles sorties d'une telle race.

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auxquels il s'adresse le comprenaient à demi-mot. Juvénal écrit partout et toujours en vrai citoyen.

Les vers consacrés à Marins sont d'une couleur tout antique. Nous assistons, et cela est touchant, aux humbles débuts du grand homme ; pauvre et misérable dans les commencements de sa vie, il est réduit pour gagner son pain à piocher la terre chez quelques paysans du voisinage et à se faire journalier. Devenu soldat, il dut éprouver plus d une fois les effets de l'inexorable discipline romaine; et cet homme pourtant sera Marins, le vainqueur des Cimbres et des Teutons, le sauveur de sa patrie et du monde romain. Une telle vie nous inspire des réflexions profondes sur les vicissitudes de la fortune et sur les voies secrètes de la Providence, qui va chercher dans les conditions les plus humbles ceux dont elle veut faire l'instrument de ses desseins. La France, dans les campagnes libératrices de la République, avait été conduite à la gloire et à la victoire par plus d'un plébéien devenu, comme Marins, général d'armée; comme Marins, il s'élevait tout à coup de la situation la plus obscure, et quelques mois auparavant il s'ignorait encore lui-même.

On voit tout le parti que Juvénal a tiré de son sujet, comment il Ta développé, agrandi, élevé. Et pourtant, c'est ici que j'arrive aux réserves faites plus haut; je ne voudrais pas affirmer, en effet, que le raisonnement final du satirique soit tout à fait exempt d'exagération, voire même de partialité. Sans doute, les illustres plébéiens dont on vient de rappeler la vie et les services sont dignes, en tout point, des éloges qu'on leur décerne. Mais le poëte n'oublie-t-il pas, ou plutôt n'affecte-t-il pas d'oublier, dans l'intérêt de sa thèse, que, dans tous les temps, à Rome, à côté des hommes sortis du peuple, et qui s'étaient distingués par leurs hauts

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faits, dont la patrie a profité, se sont rencontrés des patriciens d'un mérite égal \

Juvénal s'est laissé entraîner trop loin par son sujet, et il a établi un parallèle qui manque à la fois de justice et de justesse. Ce n'est pas pourtant, hâtons-nous de le constater malgré les apparences, que cette satire soit un pamphlet ou une insulte : c'est une censure. Elle peut humilier certains amours-propres, froisser certaines vanités, mais elle rend justice après tout, d'un bout à l'autre, — qu'on la relise avec attention, — à toutes les grandeurs personnelles ; elle n'a que des éloges pour ceux qui sont dignes encore de rester nobles; ce qui irrite et indigne le poëte, on ne saurait trop le répéter, ce sont les prétentions des patriciens qui, n'étant rien par eux-mêmes, se croient tout permis en s'ap-

* Un éditeur de Juvénal, et en même temps son commentateur, a fait à ce sujet cette remarque qui ne manque pas de vérité : « A l'entendre (Juvénal), il n*y a que les plébéiens qui soient bons, que les nobles qui soient méchants... lï nous vante les Décius, les Fabricius, les Marins, les Cicéron, tous les hommes nouveaux existants du temps de la république; mais il oublie que dans ce même espace de temps, qui comprend environ deux cent cinquante ans et qui fut l'apogée de la grandeur romaine, ces mêmes personnages, trèsrecommandables sans doute, avaient pour collègues des nobles qui ne l'étaient pas moins ; qu'à côté d'eux marchaient, avec une gloire au moins égale, les Camille, les Emile, les Scipion, les Jules, en qui les vertus se trouvaient au suprême degré... A ces hommes divins qui oppose-t-il ? des nobles de ?on temps, des nobles abâtardis qui ont abjuré tout sentiment d'honneur et de probité... U leur reproche des crimes, des goûts dépravés, des passions honteuses qui leur étaient communes avec les plébéiens... Les plébéiens, dont il a découvert et flétri les bassesses dans les saUres précédentes, sont des avocats, des affranchis, des délateurs, des esclaves échappés de la maison de leurs maîtres et ensuite enrichis n'importe comment... » {Safires de Juvénal, trad. par Dussaulx , 2« édit. augmentée de notes par L. Achaintre, t. II, p. 156 et suiv.)

Cet argument ne manque pas de force ; il nous parait même difhcile à réfuter.

puyant sur la gloire, légitime d'ailleurs, de leurs ancêtres ; c'est là ce que le poëte ne saurait tolérer ; il ne demande pas mieux que d'honorer la noblesse, mais à la condition rigoureuse qu'elle se base sur le mérite personnel; et que, d'autre part, elle ne se ravale pas par une conduite indigne d'une grande institution.

Boileau, dans sa satire sur le même sujet, n'a pas rompu lui, en visière à une institution encore toutepuissante de son temps. Tout en attaquant la noblesse, il ménage les nobles ; il n'écrit pas contre la noblesse, on l'a remarqué avant nous, mais sttr la noblesse. Ce qu'il s'efforce de démontrer, c'est qu'un noble qui se laisse aller à une conduite indigne de son rang se dégrade lui-même, et qu'au contraire l'homme du peuple qui s'illustre par des vertus est digne de devenir noble à son tour. Mais encore une fois, il encourage la noblesse, il est pour elle plein de respects.

« La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère, Quand sous l'étroite loi d'une vertu sévère Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux Suit comme toi la trace où marchaient tes aïeux *. »

Ceci posé, cette précaution prise, cette réserve exigée par le temps faite , Boileau s'élance presque constamment sur les traces de Juvénal, et met en beaux vers appropriés aux temps modernes les principaux griefs du satirique latin. On peut même dire que, venu le dernier, il va, en bien des choses, plus loin que son devancier; et il offre certains types de nobles dégénérés que l'antiquité ne semble pas avoir connus. Tels sont par exemple ces hommes de grande naissance qui, pour soutenir leur rang et mener un train de vie com-

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mandé par leur blason, puisque la fortune manque, contractent des dettes qu'ils sont hors d'état de payer :

Pour souteuir sou rang et sa naissance Il fallut étaler le luxe et la dépense. Il fallut habiter un superbe palais.

Faire par des couleurs distinguer ses valets.

Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien *. »

Mais, quand on emprunte, on doit payer ; et toiit noble qu'on est, lorsqu'on ne paye pas ses dettes, il faut, comme le plus humble des roturiers, aller en prison. Que faire alors pour sortir d'embarras? On trafique tout simplement de son nom pour faire un riche mariage. Le poëte stigmatise ce commerce honteux avec sa verve habituelle.

« Alors le noble altier, pressé de l'indigence, Humblement du faquin rechercha Talliance, Par un lâche contrat, vendit tous ses aïeux.

Et. corrigeant ainsi la fortune ennemie. Rétablit son honneur à force d'infamie 2. »

Ce dernier vers est digne de Juvénal pour la force du trait et l'honnêteté de l'indignation.

Notre dix-neuvième siècle connaît et a vu plus d'une fois tout ce que signale ici Boileau. Les choses, à cet égard, ont suivi constamment une marche ascendante. La noblesse, toujours entichée de son passé, s'y confine, et, à force de s'y confiner, elle ignore le présent. Arriérée, et souvent incapable pour n'avoir rien voulu

' Sat. V.

2 Ibidem,

Sat V.

Ir

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apprendre ni rien oublier, elle est dépassée par une bourgeoisie active et éclairée. La noblesse perd ses biens la bourgeoisie fait fortune. Quel parti prendre alors? et comment refaire un patrimoine dévoré ou tout au moins bien écorné? Recourir à Temprunt? Cela se fait sans doute; mais pour se tirer d'embarras il est un moyen moins ruineux et plus sûr. Comme les nobles peints par le satirique du temps de Louis XIV, on vend son nom à beaux deniers comptant à quelque opulent parvenu, dont on épouse la fille sans la regarder. Il ne manque pas en France de roturiers enrichis, tout prêts, tant leur vanité est grande, à redorer le blason de quelque noble ruiné qui voudra les honorer avec sa particule. Nos bourgeois recherchent avant tout une alliance, et bien des gentilshommes en détresse, avides de se remettre à flot, cherchent, eux aussi, avant tout, mais à bon escient, une mésalliance. Turcaretpaye les dettes de son gendre pour que sa fille soit baronne, duchesse, comtesse ou princesse. Et le gendre ne dédaigne pas d'entrer dans la maison de Turcaret, pourvu qu'il passe sur un pont d'or. Et alors tout est pour le mieux, tout le monde est content, excepté peut-être quelques honnêtes gens attardés et assez malavisés pour trouver un tel marché honteux et contraire à la dignité, à la morale.

Mais un autre type de la noblesse dégénérée, inconnu à Juvénal, voire même à Boileau, ce semble, et que notre époque a vu se produire et s'affirmer, c'est le noble devenu homme d'affaires. Jadis on aurait cru déroger en se mêlant de toute autre chose que du métier des armes; aujourd'hui, pour garder ou refaire sa fortune, — nous ne blâmons pas ici, nous constatons seulement, — on ne dédaigne nullement de prêter le prestige de son nom à de grandes entieprises commer-

ciales ou à d'importantes institutions industrielles et de crédit public. On se laisse volontiers nommer président ou administrateur de certaines compagnies financières, qu'on n'administre guère, mais dont on retire grand profit. L'éclat de certains noms attire les clients, et l'actionnaire se laisse toujours éblouir par la particule nobiliaire*.

Je m'arrête pour ne pas me perdre dans ces développements, qu'on me pardonnera, je l'espère, car ils sont inspirés par notre sujet même, la satire de Juvénal sur la noblesse. Cette satire, à laquelle je reviens d'un peu loin, est la dernière de ses pièces où il nous apparaît armé en guerre contre les vices et les hontes de son temps. Celles qui suivent, et dont nous nous occuperons dans la seconde partie de ce travail, sont d'un ton tout différent, trahissent des intentions tout autres. Au lieu de nous émouvoir et de nous embraser au spectacle de la corruption du jour, Juvénal essayera de nous débarrasser nous-mêmes de passions nuisibles, de préjugés fâcheux; il va s'insinuer dans nos cœurs par la persuasion. On aura là moins des satires proprement dites que des harangues, des épîtres de nature diverse : les unes pleines d'élévation et de sagesse pratique, et quelquefois aussi d'une grâce sévère; les autres, il faut bien le dire, remplies souvent de développements inutiles, de lieux communs, de tirades déclamatoires. Curieuses et belles encore, à plus d'un titre, dans leur ensemble, elles constituent les œuvres philosophiques et morales de notre poëte.

* Voyez la comédie de M. Ponsard intitulée : la Bourse.

De I» vanité de nos désirs

Juvénal fait ressortir, dans cette satire, la folie de la plupart de nos vœux : il cherche à démontrer qu'en s'adressant aux dieux pour leur demander, les uns ou les autres, quelque faveur, les hommes ne savent guère à quels cruels mécomptes, à quelles déceptions amères ils s'exposent si, par hasard, les dieux, les prenant au mot, exauçaient leurs désirs inconsidérés. C'est là, on le voit, une de ces graves questions de morale pratique que les maîtres de la sagesse antique aimaient en général à traiter. Le sujet en lui-même, il faut bien en convenir, est loin d'être neuf. Platon chez les Grecs % Perse ' et Sénèque * à Rome, l'avaient traité avant Juvénal, et il n'est pas impossible que d'autres écrivains de l'antiquité, dont les ouvrages ne nous sont pas parvenus, s'en soient également occupés. C'est un de

» Sat. X.

» Alcibiade, 11,

' Sat. II.

' EplSt. LXIX.

ces thèmes qui ont dû servir d'exercice de déclamation à plus d'un rhéteur ancien. Je vais plus loin ; à ne considérer que l'ensemble des idées, le thème de notre poète est tout bonnement un lieu commun; car il veut prouver qu'il n'y a ici-bas ni avantages ni biens qui ne soient mêlés d'inconvénients et de périls ; et j'ajoute tout de suite que ce lieu commun repose sur un sophisme. Je m'explique.

Le poëte moraliste nous engage à ne désirer ni richesses, ni honneurs, ni pouvoir, ni gloire, parce que plus d'une fois toutes ces choses-là ont fini par être fatales à ceux qui les ont sollicitées et obtenues. Mais ne peut-on pas répondre que ces mêmes avantages onf été accordés à bien des hommes, sans qu'ils aient éprouvé des malheurs? Disons encore que la mission de Thomme sur cette terre ne serait plus qu'une chimère, qu'il mentirait à lui-même et à sa propre destinée, s'il lui fallait renoncer à tout ce qui est grand, beau, partant désirable, parce qu'il y a quelque danger à redouter; car enfin il est tel talent, telle carrière, telle gloire, que l'on ne doit point regarder comme achetés trop cher, fût-ce au prix de quelques années de sa vie. Ainsi le sermon, — sermon est le mot, — que le poëte va nous faire, roule sur une vérité commune frisant plus d'une fois le paradoxe. Et pourtant, tant il est vrai que la manière de traiter un sujet décide du succès, cette satire des Vœux est certainement une des plus belles, une des plus grandioses que Juvénal ait écrites. Tous les connaisseurs, tous les critiques, même les plus sévères \ h l'exception du seul

* « La satire des Vœux est la meiUeure e Juvénal. Le poêle y est daus tous ses avantages. » (D. Nisard, Poët, lat. de la décad., r édit., t. n, p. 47)

M. Ribbeck peut-être, sont d'accord sur .ce point. Aussi bien le poëte a-t-il su rajeunir et féconder d'une manière merveilleuse son sujet ; il y a fait entrer le fruit de son expérience et de ses méditations de philosophe; de plus, il l'anime parle souffle puissant de l'éloquence et l'échauffé sans cesse par le sentiment. C'est ainsi qu'il a imprimé à cette pièce un rare cachet d'originalité et de grandeur.

Quels sont les avantages que, dans notre ambition et dans notre vanité, nous demandons le plus souvent aux dieux? Juvénal les range au nombre de six, sans avoir, bien entendu, la prétention d'épuiser le catalogue des souhaits que chacun forme ici-bas. Il ne s'arrête qu'aux principaux d'entre eux; et il s'efforce de faire voir par des exemples frappants que l'homme, — tant est profond son aveuglement, — se laisse d'ordinaire séduire 3ar les apparences des choses, préférant à son vrai Donheur ce qui n'en est que l'ombre, voire même ce qui y est totalement contraire. Ainsi ce que nous désirons généralement avec le plus d'ardeur, ce sont les biens de la fortune, le pouvoir que donne une haute situation politique, l'éloquence, la gloire militaire, la beauté physique et une longue vie.

Juvénal n'a pas de peine à faire ressortir les inconvénients attachés à la possession des richesses. Quelques-uns de ses arguments sont puisés dans ce fonds d'expérience générale constituant la sagesse des nations , d'autres dans l'histoire contemporaine : ici, il nous montre les pièges de toute nature qui entourent 1 homme riche, pièges dressés par ses proches, les sollicitudes et les craintes que lui causent les voleurs ; là, c'est la cupidité des mauvais empereurs qui s'attaque aux vastes possessions des grands; c'est Néron, par exemple, avide des jardins de Sénèque et des immenses

id

possessions de Latéranus. Comment dès lors les hommes peuvent-ils être assez insensés pour demander aux dieux d'augmenter leur richesse ou leurs biens *?

Qui prouve trop ne prouve rien. Juvénal plaide une cause où il a par trop raison ; par conséquent il déclame.

Plus loin, pour nous engager à ne désirer ni pour

nous ni pour nos enfants la gloire que donne Téloquence, le poëte nous cite la fin déplorable des deux princes de la tribune antique, Démosthène et Cicéron : c'est pour son génie que Cicéron eut la tête et les mains coupées; ce fut aussi le génie de Démosthène qui causa sa mort. Juvénal exprime cette idée en fort beaux vers ^ ; mais en somme, son raisonnement est faux. L'auteur du Lycécy qui n'était, on le sait, que médiocrement familiarisé avec les lettres anciennes, mais auquel on ne saurait refuser un esprit très-juste et beaucoup de goût, La Harpe avait réfuté ce raisonnement. « Il est faux, dit-il, qu'un homme ne doive pas souhaiter à son fils les talents de Cicéron, parce qu'il a péri sous le glaive des proscriptions; et quel homme, pour peu qu'il ait quelque amour de la vertu et de la véritable glmre, croirait qu'une aussi belle carrière que celle de Cicéron soit payée trop cher par une mort violente, arrivée à rage de soixante-cinq ans? Qui refuserait à ce prix d'ôtre l'homme le plus éloquent de son siècle et peutêtre de tous les siècles ^? etc. »

Il y a beaucoup plus de vérité et de sentiment dans la peinture des inconvénients qu'offre le don de la beauté physique; et ce qui rend précisément cette peinture

1 V. 24 et 25.

• Lycée on Cours de littérature, t. H, p. 123, edit. 1813.

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

touchante, c'est qu'elle repose en grande partie sur des exemples empruntés à l'histoire romaine , et surtout à l'histoire romaine des derniers temps; cela donne de la force à l'argument, qui cesse par là même d'être banal. Dans le temps dépravé où l'on vit, « un beau jeune homme est pour ses infortunés parents une cause d'alarmes perpétuelles. Il est bien rare qu'aujourd'hui, beauté et chasteté aillent ensemble ^ » Et, de fait, on sait à quoi étaient exposés les enfants sous le règne des Tibère, des Néron et des Domitien \ Ce que dans nos temps modernes, les temps du Parc aux Cerfs, par exemple, un honnête père de famille avait à redouter pour sa fille , pour peu que la nature l'eût favorisée , les citoyens de Rome avaient à le craindre à chaque instant pour leurs fils, sous le règne de certains princes, monstres de cruauté et d'impudicité couronnés.

A défaut de la corruption des maîtres du monde, il y avait encore à craindre la corruption générale des mœurs et les débauches bien connues de certaines grandes dames, qu'ailleurs déjà le poëte a si énergiquement flétries \ Elles n'épargnaient rien, quand il s'agissait de satisfaire leurs coupables caprices, et les jeunes gens qui tombaient dans leurs pièges étaient souvent exposés à de terribles vengeances maritales \ Un scandaleux événement du règne de Claude vient à l'appui de la thèse de Juvénal. Je veux parler de la mort tragique du beau Silius, que l'infâme Messaline força à l'épouser, du vivant même et pendant l'absence de Claude; et Claude revenu à Rome, et rendu un ins-

2 Voy. Tacite, Annal.. XV, 37; Suétone, Tiher,, passïm; Nero, 28-29; Dion Cassius, XUl, 13.

3 Sat. VI.

* Sat. X,v. 310-318.

(•' Il

tant à lui-même , grâce aux efforts d'un affranchi intrigant, ennemi de Messaline, Silius dut périr à la fleur de l'âge, avec celle même qui l'avait entraîné au crime. C'est dans Tacite qu'il faut lire l'éloquent et émouvant récit de cette honteuse affaire ' ; c'est de Tacite aussi que Juvénal semble s'être inspiré, quand, à son tour et pour le besoin de la thèse qu'il soutient, il retrace le même fait dans des vers à la fois pleins d'énergie

et de sentiment *.

Mais passons maintenant au plus célèbre, au plus bel endroit , sans contredit , de la satire des Vœux : il s'agit de nous édifier sur le néant des grandeurs politiques et des honneurs qui y sont attachés. Ici encore le poète va prendre son exemple tout près de lui. Il ouvre l'histoire romaine du temps de Tibère, et il y trouve un témoignage frappant des vicissitudes de la vie humaine, une confirmation éclatante de cet adage tout romain, que la roche Tarpéienne est près du Gapitole !

' Annal., XI, xii-xxvi. Voyez aussi Suét., Claud., xxix, et Dion

Cassius, X, XXXI.

' « Voyons, dis-moi, quel conseil donnerais-tu à ce jeune Silius que la femme de César s'est mise en têle d'épouser? C'est le plus honnête, c'est le plus beau de nos jeunes patriciens. On le traîne, le malheureux, auprès de Messaline, ou plutôt à la mort. Il y a longtemps déjà qu'elle l'attend en costume de mariée. Le lit nuptial , orné de pourpre, est dressé dans les jardins sous les yeux de tous. Selon l'antique usage, le million de sesterces sera compté; le prêtre viendra avec les témoins. Ah! Silius, tu t'étais ttatté que tout cela se passerait secrètement, que peu de gens seraient dans la confidence;' Mais non ! Messaline veut un mariage légal. A quoi le décides-tu ? parle. Si tu refuses, lu périras avant la nuit. Si tu consens, tu obtiendras un court sursis; tu vivras jusqu'à ce que ton crime, connu de Rome et du peuple entier, soit connu aussi de l'empereur. Il sera le dernier à savoir le déshonneur de sa maison. Obéis donc, si tu tiens à vivre quelques jours de plus. Mais, quel que soit le parti auquel tu te décides, il n'en faudra pas moins tendre au bourreau celte jeune et charmante tcle. » {V. 329-344.)

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

C'est la vie et la mort de Séjan qui vont servir de texte à son argumentation, de ce Séjan, le ministre toutpuissant du tout-puissant Tibère, dont Tacite notis a raconté la rapide élévation', et Dion Cassius, 1 élévation et la chute*. .

Résumons tout d'abord, le sujet en vaut la peine, le récit de ces deux historiens relatif à la vie et à la mort

de Séjan. „..

Originaire d'une obscure ville de la Toscane, béjan éUiit arrivé à Rome dévoré d'une ambition démesurée, et prêt à tout pour se frayer un chemin vers les honneurs. Habile, insinuant, excellant dans l'art de se pousser auprès des grands, il se donne, dans sa première jeunesse, à un petit-fils d'Auguste ; à force d artifices il gagne les bonnes grâces de Tibère. Il est nommé préfet du prétoire; il s'attache les soldats par ses familiarités calculées et se ménage des appuis dans le sénat en distribuant à ses créatures des places et des dignités. L'âme et le cœur de Tibère, fermés à tout le monde, s'ouvrent pour le seul Séjan; Séjan n'est pas seulement le compagnon des travaux de ïibere et son premier ministre, il est son ami, son favori. Tibère et Séjan paraissent ensemble au spectacle ; on eleve des statues aussi bien à Séjan qu'à Tibère; Rome est peuplée des images de Séjan; on les honore a 1 égal de celles de Tibère ; on confond Tibère et Sejan dans le même respect ; on leur offre des vœux et des sacrifices en commun ; on les invoque dans les serments et on ne jure plus que par leur bonheur à tous les deux.

« Annal . IV, passim. Ce qui est relatif à la chute de Séjan est malheur«nt perdu avec une partie du V livre des Annales. Voyez aussi Suétone, ri&.,c. lxv.

«LVIII, iv-xix.

iA

in

Tous ces honneurs ne suffisent plus à l'insatiable ambition de Séjan ; il n'aspire à rien moins qu'à remplacer son maître sur le trône. Pour écarter les obstacles qui se trouvent sur son chemin, tous les moyens lui sont bons ; il fait exiler les enfants de Germanicus, frappe de disgrâce Agrippine leur mère ; il séduit Livie, femme de Drusus, fils de Tibère, et, après avoir acquis sur elle les droits que donne un premier crime, il lui met en tête l'espérance du mariage et le partage du trône; il se débarrasse secrètement de son rival par le poison ; pour ôter tout ombrage à sa complice, Séjan répudie sa propre femme, Apicata. Tibère est absent de Rome, retiré à Caprée\ Séjan touche à son but; l'énormité de l'attentat seule le fait hésiter, lui fait multiplier les délais. Mal lui en prit. Il devait éprouver bientôt que l'âme soupçonneuse du vieux tyran était tout au moins aussi rusée que son ambition à lui. Pendant que Séjan conspire contre Tibère, Pallas, un affranchi d'Antonia, veuve du frère de Tibère, de Drusus, arrive à Caprée, et dévoile à l'empereur les projets de son premier ministre. Tibère se retrouve tout entier. Il fait venir Macron, le chef de ses gardes; c'est à lui qu'il confie, à partir de ce moment, le commandement des prétoriens ; puis il le dépêche à Rome avec des lettres secrètes pour le sénat. Macron, en homme habile, laisse croire au favori qu'il lui apporte des nouvelles très-flatteuses*. Le sénat est convoqué. Dion Cassius nous a peint en détail cette mémorable séance. Les sénateurs et les amis de Séjan rivalisent entre eux d'obséquiosités et de bassesses envers le tout-puissant Séjan ; tout le monde s'attendait à le voir promu à quelque nouvelle dignité,

* Tacite, Ann,, IV, c. i, ii, m, xi, lu. ^ Dion Cassius, loc, cit.

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

bien qu'il eût atteint le faîte des honneurs et du pouvoir On l'en félicite déjà à l'avance. Cependant un des consuls ouvre la lettre impériale et en commence la lecture. Elle était longue, vague, enveloppée de reticences et pleine de phrases tortueuses; quelques critiques formulées, par-ci par-là, contre l'adminislratioii de Séjan refroidissent d'abord le zèle de ceux qui tout a r heure lui témoignaient le plus de déférence et d'empressement. Ils se lèvent inquiets, indécis; mais a la Une suivante ils se rassurent; puis reviennent encore des récriminations indirectes, et enfin la lettre termine par l'ordre d'arrêter Sgjan. Le vide se fait autour de l'accusé et le sénat tout entier pousse contre lui un cri de réprobation. On s'empare de sa personne, on met ses vêtements en lambeaux; il est conduit en prison ; le peuple, à son passage, le couvre de huées Le même iour le iliême sénat qui l'avait encensé le matin le condamne à mort. Il est aussitôt exécute; on traîne son corps aux Gémonies. Pendant trois jours entiers la populace se fit un jouet de son cadavre, qu elle jeta enfin dans le Tibre. Les statues de Séjan, qui s'élevaient

. Dion Cass., l. Vlll, c. x. ^^'AnglaisBen Jd^nson, c^^^^ de Shakspeare, a tiré de celle partie du récit de ^î!^^^^^^^^ T^ une des olus belles scènes de sa tragédie de Séjan facte v, se. x;.

aussi, sur la même pièce, le jugement s. ^^\\''^^llf J ^1 Mézières (Prédécesseurs et contemporains de Shakspeare 2 eai Mezitres v également, avec mteret et profi.,

dans fa Re'JdecolrsméraJs (14 mars 1808). la belle étude de M Beulé intitulée le Ministre Séjan. M. Beule, avec la science de IWhéJ loUe et l'émotion de l'écrivain honnête homme a trace un ÏÏeau v1?et animé de l'ambition, des crimes et de la fin de ce tmp c'èble et détestable personnage. Nous en conseillons la lec ture.

il, i

22* CHAPITRE IX. i,

dans tous les carrefours de Rome, sont renversées et mises en morceaux. Les sénateurs poursuivirent jusqu'à sa mémoire, et quantité de citoyens furent enveloonés dans sa perte '. ^^

Voilà, certes, un exemple terrible des vicissitudes humaines. C'est ici que le poëte philosophe et moraliste nous attend; c'est cet exemple qu'il va choisir pour nous guérir à tout jamais de l'ambition et du désir des grandeurs humaines. De là un tableau admirable peint des plus vives couleurs. Juvénal triomphe ici à la façon de Bossuet, de la vanité de nos grandeurs ' [1 nous montre les statues équestres de Séjan brisées par le peuple en fureur et jetées ensuite dans des fournaises ardentes pour y être fondues; on entend craquer sous 1 action du feu 1 image de celui qui fut le grand Séjan et « de cette tête, la seconde de l'univers entier, on fait des marmites, des pots, des poêles à frire et des ustensiles de ménage*. ,, Je ne sais si je me trompe, ces trivialités à la Shakspeare ne font que mettre plus encore en relief l'idée du poëte qui oppose à cette grandeur passée les misères du présent. Cela rappelle Ilamlet, dans la scène du cimetière, jouant avec les crânes et philosophant sur les plus belles destinées « aboutissant à un peu de pourriture ' » .

Cependant les portes des maisons sont décorées de lauriers; on court immoler un taureau blanc à Jupiter.

Mais VOICI le corps de Séjan. Du doigt, Juvénal nous désigne son cadavre traîné avec un croc, à la grande joie des Romains.

' Dion Cass., VIII, c. x-xix.

Deinde ex fade Mo orbe secunda,

Fiunt urceoli, pelves, sartago, matellx.

(V. 63 et 64.) Hamlet, traduct. François. -Victor Hugo, t. I, se. x.

""^^béI

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

Ici le poëte imagine un dialogue entre deux obs"J citoyens un dialogue qui jette un jour bi n nf sur les mœurs de l'époque, en même temps quil «claire le S humainVsque dans ses dernières profondeurs.

„ Quelle bouche, quelle tête il avait! J«,'«t' .7,^,*;^^^^^^^

''Tritn'en a'p^ffallu tant. Une lettre longue et diffuse est

arrivée de Caprée.

tt — C'est bien-, en voilà assez . »

Ce dialogue commencé, Juvénal l'interrompt soudain par quelques réflexions personnelles comme

''"fEt que fait-elle, cette tourbe des enfants de Rému ? Ce'qu'eUe a toujours fait. Elle salue le succès et Tudit la'victime. Oh ! si Nursia, qvi'on ado e en Toscane eût favorisé son Toscan, si feejan avait réussi a aTre' tombe; le vieil empereur c. -ême peu^ . à cette heure même, proclamerait S^l^V!! àTndre Auguste. Depuis qu'on n'a plus de suffrages a vendre

L^StlTsct^det"^^^^^^^^^^^

œns, il s'enferme ^^^^^^^^^^

oisiveté et ne se soucie plus que de aeux

pain et des jeux du cirque *. » .

Quse labra, quis illi

ACanreis - Bene habet; nilplns mierrogo

A Capreis, '>^ . ^y 67-73.)

. . . Sed qii^d * Tvrba Reml? sèquiivr forhmam, «* semper, et odit

.aamtm

ri

^ Ceci dit, il donne de nouveau la parole aux deux

interlocuteurs qui s'entretenaient tout à l'heure de

l'événeraent. <( - J'entends dire qu il en périra bien

d autres. —Nul doute : la fournaise est vaste. Je viens

de rencontrer près de Tau tel de Mars mon ami Bru-

tidius... il était tout pâle. — Mais si Ajax vaincu allait

se mettre en fureur et nous punir pour ne l'avoir pas

assez vengé! Courons, hâtons-nous, et, tandis que le

cadavre est encore sur la rive, donnons notre coup de

pied à 1 ennemi de César. Mais que nos esclaves nous

voient agir, de peur qu'ils ne nous démentent et ne nous

traînent, nous, leurs maîtres, en justice, la corde au

cou\ »

Et Ju vénal ajoute :

c< Voilà ce qui se dit, ce qui se murmure sourdement dans la foule au sujet de Séjan ^ ».

Damnatos : idem populus, si Nursia Tusco Favisset, si oppressa foret secura senectus Principis, hac ipsa Sejanum diceret hora Augustum. Jam pridem,ex quo suffrayia nulli Vendimus, effundit curas ; nam qui dabat olim Imperium, fasces, legiones, omnia, mine se Conlinel, atque duas tantum res anœius optât. Panem et circenses.

• ;, • \ Perituros audio multos.

m dubium, magna est/ornacnla; pallidulus mi Brutidius meus ad Martis fuit obvius aram Quam itmeo, victus nepœnas exigat Ajax, Ut maie defensus ! Curramus prœcipites, et Dumjacet in ripa calcemvs Cœsaris hostem Sed videant servi, ne quis neget, etpavidum in jus

Cervice obstricta dominum trahat

Hi sermones

Tune de Sejano, sécréta hœc murmura vulgi.

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

Cette peinture est fort belle. EUedébute par un trait de .enie : « Jamais, croyez-moi, je n ai aimé cet homme. »

Nunquam, si quid mihi credis, amavi

Hune hominem.

Ces mots en disent long sur la versatilité des esprits et les honteuses palinodies si fréquentes en temps de révolutions. On aurait beau jeu à les commenter, notre

histoire politique à la" main. . -, j^

Quant aux réflexions du satirique sur la conduite de la foule elles sont pleines d'ironie et d'éloquence. On crSt 'entendre Tacite, flétrissant avec^son indigna Uon habituelle la lâcheté et l'inconstance de la mult tude, touiour prête à s'incliner devant le vamqueur et à ini vaincu. Comme chez Tacite, le patnot^me de Juv n souffre de cette honteuse décadence des Romains que ne préoccupent plus ni la politique, m la digSpTrsonne'lle; privé de tout droit de suffrage^, ^^^^^ nuel il tenait si fortement jadis, maigre 1 abus qu U en fal ai le peuple est descendu au rôle de lamrone : Un'est plus qu'une tourbe d'oisifs et de mendiants, r 'pst déi à le commencement du Bas-Empire .

Oue de vérité encore dans le reste du dialogue qui recommence entre les deux interlocuteurs On sait que tSc après le meurtre de Séjan, procéda par egor- I menls en masse « ; il voulait faire un exemple e se vX d'avoir eu peur. La fournaise dont parlent ic nos'deux Romains, c'est la colère du ma tre dévorant erauelaue sorte tois ceux qui lui paraissaient suspects SacSent à la cause de Séjan. Dès o- 1^ Pleu Hn malheureux Brutidius s'exphque. Il est donc de îon^poÙtlque de se montrer zélé pour celui que^-

'T^:^;::ZZ^^Z^^»^' et mon Cass., 1. VUI, x.v et sui v.

vénal appelle TAjax vaincu, par opposition sans doute à Séjan, qui avait cru devoir procéder à Tégard de Tibère, par ruse, comme jadis procéda Ulysse à l'égard du fils de Teucer. Si donc on n'apaise pas, si on ne flatte pas TAjax impérial, il est à craindre que, dans sa fureur, comme TAjax grec dans la sienne, il ne fasse tout massacrer autour de lui. Ces deux citoyens, se hâtant d'aller donner leur coup de pied au mort gisant encore sur le rivage du Tibre, sont dans leur rôle; ils représentent les lâches instincts de la multitude de tous les temps, conspuant aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. C'est ainsi que, trente ans plus tard, elle insulta Vitellius tombé, le traîna aux Gémonies, foula son cadavre sous ses pieds; ce qui a fait dire à Tacite, qui comme toujours se rencontre ici avec Juvénal, que « le peuple outragea Vitellius mort avec la môme bassesse qu'il l'avait adoré vivant * ».

Les mauvais jours de la Révolution française ont présenté des spectacles analogues. Plus d'un des tyrans subalternes qui avaient dominé la France par la terreur furent hués le jour de leur chute avec la même frénésie qu'on avait mise aies acclamer la veille. Qu'on se rappelle, pour ne m'en tenir qu'à un seul exemple, la chute et la mort de Robespierre. « Étendu sur une table, dit à ce sujet un de nos éminents historiens, d'accord avec Tacite et Juvénal sur la versatilité et la bassesse de la multitude, le visage défiguré et sanglant, livré aux regards, aux invectives, aux malédictions, il vit les divers partis applaudir à sa chute et le charger de tous les crimes commis... Le 10 thermidor, vers cinq heures du soir, il monta sur la charrette de

• « Et vulgus eadem pravitate insectabatur interfectum qua foveratvwenlem. » {Histor., UI, lxxxv.)

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

mort... une foule immense se pressait autour de la charrette, montrant la joie la plus bruyante et la plus expansive... on l'accablait d'imprécations... Au moment où sa tête tomba on applaudit, et ces applaudissements durèrent plusieurs minutes*. »

Sans doute on s'explique cette joie à la mort d'un homme comme Robespierre qui avait fait répandre tant de flots de sang innocent; néanmoins, l'ennemi une fois à terre et justice faite, ces acclamations et ces applaudissements sont tout aussi lâches que les coups de pied donnés à Séjan mort.

De cette chute de l'ambitieux, Juvénal tire une leçon morale qui ne manque pas d'éloquence, bien que, comme on l'a déjà remarqué avec justesse, elle sente (c un peu le lieu commun de Técole * ».

« Eh bien! veux tu encore, comme Séjan, avoir à ton lever tout un monde de courtisans venus pour te saluer? posséder d'immenses richesses, distribuer des magistratures curules, les commandements militaires, et passer pour le tuteur d'un prince confiné sur l'éiroit rocher de Caprée avec sa bande d'astrologues chaldéens? Tu désires tout au moins avoir à tes ordres des cohortes armées de la lance des cavaliers et tout un camp dans ta maison?... Pourquoi pas? On ne veut tuer personne, mais on désire pouvoir le faire. Mais pourtant est-il grandeur, est-il prospérité qui vaille tous les maux qu'elle traîne à sa suite ^? »

Non, mille fois non, est-on tenté de répondre ici, et mieux vaut rester toute sa vie, dans une honnête médiocrité, voire même dans l'obscurité, que d'arriver si haut pour tomber si bas; et vous avez bien raison, ô poëte philosophe, d'ajouter, comme vous le faites, qu'il est

' Mignet, Histoire de la Révolution française, 8* édil, t. H, p. 95. ^ M. D. Nisard, loc, cit.

préférable de passer son existence dans quelque petite ville de province, revêtu de quelque humble fonction, que de porter tous les insignes de cet homme dont nous venons de voir passer le cadavre; et tous nous sommes prêts d'après ce que vous venez de nous montrer, à conclure avec vous que « Séjan s'est trompé sur le but que devaient se proposer ses désirs, car, en aspirant à cet excès d'honneurs, en demandant une trop haute lortune il n'a fait qu'élever les divers étages d'une tour colossale pour tomber de plus haut, d'une chute plus profonde et avec plus de fracas * ».

i Ergo quid optandum foret, ignorasse foteris

Sejanum; nam qui nimios optabat honores Et nimias poscebat opes, numerosn parabat Excelsx turris tabulata, unde altior esset Casus, et impulsx prxceps immane rtànx.

Juvénal corrobore encore son argument par lexemplede la mort de Crassus, de Pompée et de César, qui, inditîerents sur le c».o.x des moyens p^ur arriver à leur but, trouvèrent tous les tro.s dans leur tin même le châtiment de leur ambition : une mort v.o>ente Cet e idée, Juvénal l'exprime en deux vers pleins d originalité et d ener

gie :

Ad generum Cereris sine cœde ac vulnere pauci Descendunt reges, ac sicca morte ^yrannu

La grandeur et la disgrâce de Séjan font penser a la g^^"^^"^^^ à la disgrâce du fameux cardinal Wolsey, le favori tout-pmssani de Henri Vlll d'Angleterre, et qui, sur un caprice du ^^^^'^^^^^^^^ de la veille au lendemain, du faitedela prospérité dans un a»»imejie misères. Shakspeare, dans sa tragédie de Henri VIII. avec e taleni dramatique qu'on lai connaît, nous a montré Wolsey dans les deux phases de son existence (scène iv et scène x, trad. F.-V. HugO;. u y aurait plus d'un curieux rapprochement à faire entre Juvenai et l'auteur de Henri VIII, si nous ne craignions d allonger ce. notes outre mesure; nous ne pouvons donc que l'indiquer. Un auire Anglais, d'illustre mémoire, Samuel Johnson, dans son excellente imitation de la dixième satire de Juvénal, imitation intitulée : la vanité des désirs humains (the Vanity ofhuman wishes),%t%i souvenu

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

Ce tableau, cet exemple, instruit comme rexpérience. En présence de ces terribles jeux de la fortune, nous faisons tous un retour salutaire sur nous-mêmes, et nous sommes tentés de nous écrier avec le personnage de Racine :

« Heureux qui, satisfait de son humble fortune^ Vit dans l'état obscur où les dieux Font caché * ! »

S'il y a de la folie d'aspirer aux honneurs politiques et au pouvoir, il n'y en a pas moins de tourner tous ses regards vers la gloire militaire, cette gloire dont l'éclat semble avoir, de tout temps et en tout pays, séduit les hommes. Ici encore le sujet, lieu commun par lui-même, inspirera d'admirables tableaux et d'éloquentes réflexions au poëte.

Qu'est-ce donc que les hommes de guerre de tous les temps ont désiré avec le plus d'ardeur? Qu'ont-ils rêvé? Victoires, dépouilles, prisonniers de guerre, arcs de triomphe. C'est pour ces grands mots que généraux grecs, romains, barbares, je me garderai bien de parler de ceux de notre époque, ont fait tant d'efforts, affronté tant de périls et de fatigues; oui, on a plus soif

du même Wolsey, ce véritable Séjan d'un nouveau Tibère, Henri Vill, et c'est Wolsey que Johnson cite comme un exemple saisissant des caprices de la fortune. Les vers qu'il consacre à la chute de Wolsey sont nobles et sonores, mais ils ne sauraient, pourtant, se comparer à l'admirable tableau de Juvénal.

* Iphigénie, acte ï, se. i. Il y a pourtant, et c'est dommage, une lacune dans cette peinture; on l'a remarqué avec raison. « Quelque chose manque à ce tableau pour nous rendre tout^ à fait contents, écrit M. Nisard; c'est quelque chose qui nous dise : La catastrophe est méritée. Séjan est trop ménagé, peu s'en faut qu'il ne soit intéressant, lui l'adultère, l'empoisonneur, le meurtrier. » (Poètes latins de la décadence, loc. cit.)

de gloire que de vertu*. On remue le monde pour acquérir quelque renommée, quelques titres à graver Snour sur la pierre de son tombeau, comme si nos tombeaux n'étaient pas ainsi que nous-mêmes destmés

à périr.

Quandoqxddem data sunt ipsis quoque fata sepulchris^.

Ce trait nous fait penser à Bossuet s'écriant dans l'oraison funèbre du prince de Condé : « Venez voir le peu qui nous reste d'une aussi auguste naissance, de ant de grandeur et de tant de gloire! Des titres des inscriptions, vaines marques de ce qui n est plus; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu au ciel le magnifique témoignage de notre néant. »

Trois exemples pris dans l'histoire de trois peuples différents vont confirmer ce qui précède et démontrer la vanité de la gloire militaire. Le poêle évoque tour à tour le souvenir d'Annibal, d'Alexandre et de Xe icès Ici la satire touche à l'épopée; le génie de Juvtnal côtoie celui d'Homère : l'imagination 1 eloqi|ence les réflexions morales, et, de plus, le trait, le t. ai a a façon de Tacite ou de Shakspeare, ^onnuenU^n^imi ce qui suit. Voici d'abord pour le vainqueur de Cannes .

.Pèse la cendre d'Annibal. Quel poids f «veras-tu à ce ^rand capitaine? C'est pourtant cet homme à qui 1 Afrique ne Smipas^bTen qu'elle s'étende de la Mauritanie battue des vgu s de i'Océan jusqu'aux chaudes contrées J^^ ^«'8" '«J^; ^

Vainqueur de l'Espagne, il enjambe ««^ ^y-^*^"*^' * / '' ^1 n obstacles que lui opposent les Alpes et leurs ne.ges éternelles,.!

.... Tanto major famse sitis est quam »'•'■'«'**• (V. 140 et 141.)

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

ouvre les rochers,brise les montagnes dissoutes par le vinaigre. Le voilà en Italie. Son ambition n'est pas encore satisfaite. Il ne se croira au bout de sa carrière que lorsqu'il aura pris Rome et planté ses drapeaux au milieu du quartier de Suburre '. •

Et de fait, il ne s'en est pas fallu beaucoup qu'il n'exécutât ce dernier projet , puisqu'il avait campé à trois milles de distance de Rome, qu'il avait pu apercevoir des hauteurs voisines, comme les Romains, du haut de leurs remparts, avaient pu voir la fumée de son camp. S'il avait réalisé son dessein, quel eût été le destin de Rome ? Viennent ici des vers bien des fois cités, mais dont l'intention ironique et satirique n'a pas toujours été bien saisie, je crois. Juvénal insinue, en effet, qu'il n'aurait plus manqué que de voir le chef carthaginois entrer en personne dans Rome. « La bonne tête, et quel sujet pour un peintre que ce borgne monté sur une gros éléphant de Gétulie*! » Et la fin de tout cela? Qu'advint-il de cet Annibal, qui fut pendant si longtemps la terreur des Romains et l'objet des entretiens du monde? Vaincu à Zama, il est forcé de s'exiler et de chercher un refuge à la cour d'un roitelet de l'Asie. Et ce grand conquérant, descendu au rôle d'un humble client, est réduit à faire antichambre chez son orgueilleux protecteur. Il ne lui sera même pas donné de mourir de la mort du soldat. Pour mettre fin à sa misérable existence, le vainqueur de Cannes est forcé de recourir au poison. Et triomphant de la vanité des choses d'ici-bas, Juvénal s'écrie avec une amère ironie : «Va donc, insensé que tu es! va, cours à travers les

' V. 147, sqq.

« 0 qualis fades et quali digna tabella

Quum Gxtvla ducem portaret bellua luscum .'

(V. 157 et 158.)

Alpes escarpées, afin de plaire aux écoliers de Rome et d'être un jour le sujet de leurs discours » .

Et le grand Alexandre 1 son sorla-t-il ete plus enviable? Qui donc oserait le prétendre? Quel triste contraste entre l'insatiable ambition de cet enfant do Pella, Pellœojuveni, et sa fin prématurée! Le monde était trop petit pour lui, il y étouffait'. Patience! une fois entré dans Babylone, « un sarcophage lui suffira- la mort seule nous force d'avouer combien l'homme est peu de chose S>; trait superbe qui est comme le pendant de cet autre applique au fils d Amilcar :

Expende Jnnibatem : quoi libras in duce summo Invenies ?

Cela rappelle les accents de quelques orateurs sacrés, se plaisant à rabaisser l'orgueil humain devant le néant de notre terrestre existence et montrant toutes les vanités de l'homme enfouies à jamais sous six pieds de terre \ ou bien encore Shakspeare, dans la fameuse

, / démens et sxvas curre per Alpes,

m Dueris placeas et declamatio fias.

^ (V. 166 et 167.)

Tout ce tableau est retracé à coup sûr d'«°f ,'"'''" jf?)f„;iS; et pourtant VAnnibal de notre poète est bien inférieur au (^h^rUsKU deïhnson. L'imitateur moderne l'emporte «"^ ^o» «nodele. Voye/- Se F«S 0/ lo^rnan wishes Jhe Works of Samuel /oA«.on,MDCai. vol. I, p. 2t et 22.)

2 jEstmt infelix angnsto limite mundi.

3 Sarcophago contentus erit. Mors sola fatetur Quantula sïnt hominum corpusmla... ^

* A propos de la mort d'Alexandre le Grand, Bossuet a dit :

« Noisvoyons par son exemple... qu'il y a un faible irreme-

scène déjà plus d'une fois mentionnée, se plaisant par l'organe d'Hamlet à philosopher avec un cynisme plein de ffénie sur la dérision de la mort et s'amusant à suivre par l'imagination la poussière du fils de PhiUppe de Macédoine « jusqu'à la retrouver bouchant le trou

a d'un tonneau' ».

Non moins lamentable, bien que pour d autres raisons fut le sort de ce Xercès qui, dans sa folie, voulait rendre l'impossible possible et exercer son despotisme iusque sur les éléments mêmes pour conquérir la Grèce. Suivent tous les détails, et j'abrège, de la célèbre expe-

diable inséparablement attaché aux desseins humains, et c'est la mortalité' Tout peut tomber en un moment par cet endroit- la : ce qui nous force d'avouer que le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des ehoses humâmes. ?'est leur propre caducité. {Disc, sur rhist. universelle. III» partie,

chap. V.) , ,^ ,

'//am;c/,t.I, se. X, lrad.de F.-V. Hugo , , ^,..>;i

M. Victor Hugo père semble s'être souvenu de Juvenal, lorsqu il

a dit à propos de la destinée de Napoléon 1" :

« Et toi, colonne, un jour descendu sous ta base,

• Le pèlerin pensif, contemplant en extase

a Ce débris surhumain,

« Serait venu peser, à genoux sur la terre,

a Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière

« Dans le creux de la main. »

{Chants du Crépuscule.)

On a là l'éloquent commentaire du fameux : Expende Annibalem. quot libras in duce summo invenies? Et cet autre trait de Juvenal, relatif à Alexandre :

Sarcopnago contentus erit. Mors sola fatetur

Quantula sint hominum corpuscuUi.

a peut être inspiré (et nous devons ce rapprochement à M. ^^^V^^)' à l'auteur à'Hernani, ces mélancoliques reflexions de Charles-Quint sur le tombeau de Gharlemagne :

Géant, pour piédestal avoir eu l» Allemagne 1 Quoi ! pour titre César et pour nom Gharlemagne . Avoir été plus grand qu»Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde, el que tout tienne là!

dition du roi des Perses. Et quel fut le résultat de cette gigantesque entreprise ?

« CeXercès cependant, en quel état revint-il de Salamino lui ce barbare qui faisait battre de verges l'Eurus e le Corus ot ï 'traitait comme ils ne l'avaient jamais ete dans les cavernes d'Éole? Neptune même, il l'avait chargé de chames, et ce n est que par un excès d'indulgence qu'il ne le flt pas marquer d un fer ardent... En quel état revint-il? avec un seul vaisseau sur une mer ensanglantée, où Oottaient des cadavres qui retardaient le mouvement de la proue. C'est ainsi que le plus souvent la gloire punit ses adorateurs * ! »

Avant Juvénal, Eschyle, dans sa patriotique tragédie des Perses \ s'était plu à étaler aux regards des Athéniens, ravis de ce spectacle, le déplorable retour de celui qui s'était promis de les soumettre au joiig. Q»c sont devenues les folles espérances du fils de Darius .> Le voici qui rentre dans son palais, désespère, malheureux, les habits déchirés, dépouillé par le sort de sa majesté et aussi de son orgueil. Il ne répond que par des pleurs aux reproches dont l'accablent les vieillards du palais; et de tant d'efforts, d'une si grande armoe et de tant de puissance, il ne lui reste plus, -trait magnifique.- « que le carquois où étaient ses flèches ».

Bonne leçon pour les ambitieux de tous les temps et qui rappelle assez. - qu'on nous permette ce rai)prochement, - celle que la Providence s'est plu a nfl - 'er il va un demi-siècle, au plus grand conquérant de l'ère moderne. Le désastre de Salamine a son pendant dans celui de la Bérésina. Même folle ambition

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

; Voyeïïétude si savante et si éloquenteàla fois ^'^^^ Tragiques grecs, t. 1, p. ^12 et suiv., 1' édiUon) sur celle puce

lèbre.

3 Les Perses, v. 1015-1021.

avant l'invasion, même déploiement de forces marchant en pays ennemi, et même issue ou à peu près. L'esquif qui servit à ramener Xercès défait et survivant à une armée immense ensevelie dans les flots rappelle ce traîneau historique sur lequel revint en France à travers des monceaux de soldats morts sur la neige* ' le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Donc bien fous ceux qui se laissent séduire par l'ambition et le prestige de la gloire des armes* ! ^

Mais ceux-là ne le sont pas moms qm, dans leurs vœux insensés , demandent sans cessé aux dieux une longue vie , qui entraîne à sa suite bien plus de maux

que de biens.

Nous touchons encore à un lieu commun , sans doute, mais à un de ces lieux communs qui , contrairement à beaucoup d'autres, ne nous laissent ni froids m indifférents, parce que le poêle s'attaque à un de ces sen-

• VcAT Histoire de Napoléon et de la grande armée, par le général comle de Ségur, t. II, p. 377. 9« édition.

2 L'auteur des Souvenirs du peuple se rapproche de Juvenal et d'Eschyle lorsque, dans quelques strophes émues, pleines d'un louchant palriolisme el aussi d'une noble sympathie pour le malheur, il a représenté le même héros poursuivi, quelques années après, sur le sol même de la France, par ses ennemis coalises et acharnes à sa perte Abandonné du destin, mais non de son génie n. de sa vileur harassé batlu. mais tout prêt à continuer une lutte gigan-

i ' Sue inégale, il vient un soir, stùvi d'une faibie escorte, e'rlTaVne d'une pauvre chaum^^ère. Il Y ««^^«.^ftfXla aim et le froid, dévore un morceau de P^» ^'«' jf/^ f.^f .^;*' mcnls à la flamme d u foyer, se repose de ses fal'g"*^ par quelques instants de sommeil, puis, au réveil, s'élance de «o»^^;";;;»; ^J mêlée, et s'écrie, comme aurait pu s'ecner le Xercesdu poète grec ou

celui (lu poêle laliû :

• Oh ! quelle guerre î

• Oh ! quelle guerre ! »

Mois bien simples, mais d'une terrible signification en un pareil moment el dans une telle bouche!

timents qui nous font palpiter tous tant que nous sommes. Car, malgré les raisons sans nombre que l'expérience peut nous avoir fournies pour ne pas aimer la vie, cette vallée de larmes et de misères, nous ne nous y cramponnons pas moins, désireux d'atteindre jusqu'à ses dernières limites, aimant mieux l'accepter telle qu'elle est plutôt que de la voir abrégée d'un seul jour. D'où vient cette persistance, après tout? De l'incertitude où nous sommes de ce qui nous attend au-delà du tombeau. Le raisonnement d'Hamlet est toujours vrai : « Qui voudrait geindre et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose, après la mort, de cette région inexplorée d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de ceux que nous ne

connaissons pas*?»

C'est donc pour reculer le plus loin possible l'mstant de la mort que l'homme s'attache à cette terrestre existence telle qu'elle est, et aspire à une longue vieillesse.

Or, c'est ce désir que Juvénal voudrait étemdre eu nous; il pense ne pouvoir mieux arriver à son but qu'en étalant à nos yeux tous les inconvénients, tous les ennuis, toutes les misères que la vieillesse traîne à sa suite. De là une peinture d'une vérité saisissante, je dirai même, effrayante, qu'on ne saurait contempler sans faire un triste retour sur soi-même et sur la misérable condition de l'humaine existence :

« Prolonge ma vie, ô Jupiter! multiplie mes années! voilà la prière que sans cesse tu adresses au ciel, le regard élevé vers le firmament et pâle d'anxiété ; mais à combien de maux cette longue vieillesse n'est-elle pas condamnée, des maux qui ne lui accordent aucun relâche! C'est d'abord cette hideuse laideur qui

i Hamlet, tiad. F.-V. Hugo, scène viii.

te défigure et te rend méconnaissable ; une peau... non, un cuir, des joues pendantes et sillonnées de rides, comme celles des Tieilles guenons qui, dans les forêts touffues de Tabraca, s'amusent à promener leurs griffes sur leur museau. Les jeunes gens diffèrent entre eux ; l'un est plus beau, l'autre est plus fort. Les vieillards se ressemblent tous; leur voix tremble comme leurs membres; leur tête laisse voir un crâne dépouillé et luisant, leur nez est humide comme celui d'un enfant. Pour briser leur pain ils n'ont qu'une gencive désarmée ; les malheureux répugnent à leurs femmes, à leurs enfants, à eux-mêmes ; ils dégoûteraient jusqu'à Cossus, le coureur de testaments... Quant a l'amour, il y a beau jour qu'il n'en est plus quesUon pour eux... Ce n'est pas là leur seule infirmité : quel jlaisir peuvent-ils éprouver à entendre le joueur de cithare le plus habile, quand même ce serait Séleucus ou quelque autre de ces artistes qui ont l'habitude détaler leurs robes dorées sur la scène ? Qu'importe la place qu'il occupe au théâtre, puisqu'il entend à peine les joueurs de cor et le bruit des trompettes ? Pour lui annoncer une visite ou lui dire l'heure, son esclave est obligé de hurler à son oreille; son sang appauvri et glacé dans ses veines ne se réchauffe plus que lorsque la fièvre l'agite; toutes les maladies accourent et viennent danser en rond autour de lui... Un de ces vieillards se plaint de l'épaule, l'autre des reins, l'autre des jambes. Celui-ci a perdu les deux yeux et porte envie aux borgnes ; il faut a celui -la qu'une main étrangère place la nourriture sur ses lèvres pâlies. A la vue du repas, il a l'habitude d'entr'ouvrir la bouche et d'aUendre la becquée comme le petit d'une hiroudelle vers lequel sa mère encore à jeun vole le bec rempli de nourriture. Mais, chez le vieillard, une misère bien autrement grande encore que cet affaiblissement du corps, c'est celui de l'esprit : il ne se rappelle plus les noms de ses esclaves et ne reconnaît plus le visage de l'ami qui, la veille au soir, soupait à ses côtés ; il ne reconnaît même plus ses enfants, ses enfants quil a élevés ; car par un testament il les déshérite et dispose de tous ses biens en faveur de Phiale . »

Voilà ce qui s'appelle peindre ! Ce tableau si désolant, d'une touche si vigoureuse, d'un coloris si vif, est véritablement sublime. S'il a un défaut, c'est peut-être

If

un excès de réalisme. Pour Virgile, pour Horace, pour Perse même il serait évidemment trop creusé ; mais il est tout à fait conforme à la manière, au génie de Juvénal que l'on a appelé quelquefois le Rembrandt de la satire II en est encore, si l'on veut, le Shakspeare. Dans ia description qui précède, on rencontre plus d'une hardiesse de pensée et d'expression qui fait songer à certaines méditations de l'auteur à'Hamlet sur la vanité des choses humaines '. Il faut donc tout l'esprit de système dont est animé M. Ribbeck contre les dernières nièces du recueil des satires pour ne voir dans tout le nassage sur les inconvénients d'une trop longue vieillesse, qu'une pitoyable déclamation due à quelque obscur et maladroit rhéteur *. , . ,

Cependant le poète n'a pas encore épuisé son sujet. Aux maux physiques qu'il vient de retracer d une façon si navrante, il oppose avec la même éloquence les misères morales inhérentes à une vie trop prolongée. L'idée n'est pas neuve, sans doute, et se rapproche des thèmes d'école si chers parfois à notre poète; mais avec quelque rare bonheur, avec quel sentiment profond elle est traitée ! En admettant que notre ^nteUigence au lieu de baisser et de s'éteindre avec les années, comme cela arrive généralement, demeure entière, il y a d autres châtiments réservés à une vie trop longue : « n ous faudra conduire les funérailles de nos enfant, contempler le bûcher d'une épouse bien-airaee et le Tn^qui contiennent ce qui reste de -tre - ^^^ nos sœurs. C'est dans un chagrin elerne , c es d^"* ^^ larmes et dans une maison sans cesse dépeuplée pai la

Voyez par exemple dans Hamlet la scène des fossoyeurs, déjà

plusieurs fois mentionnée.

' Der echte md der unechte Juvenal, p. 32 el a.

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mort qu'il faut vivre et vieillir couvert d'habits de deuil. »

Funera natorum, rogus afpiciendus amatas Conjugis, et fratris plenaeque sororihus urnas. llaec data pœna diu viventifms,ut, renovata Semper clade domus, multis in tuctibus inque Perpétua mœrore et nigra veste senescant *.

Chacun ici peut appliquer à soi-même ou aux siens ces vers d'une si navrante tristesse, et qui éveillent au fonddu cœur de si déchirants souvenirs. Quanta Juvénal, il confirme ce qu'il avance par des exemples pris parmi les grands de la terre, et appartenant à ces temps connus de tout le monde, c'est-à-dire aux temps héroïques. Ces infortunés et illustres vieillards, à qui la nature a infligé le châtiment d'une vie trop longue, s'appellent Nestor, Pelée, Priam, condamnés tous les trois à survivre à des fils bien-aimés, leur orgueil et leur joie, et réduits à maudire une longévité si féconde pour eux en douleurs. Mais c'est le destin de Priam surtout qui inspire à notre satirique des vers dignes d'Homère et de Virgile, Priam qui, s'il était mort à temps, n'eût pas vu Troie en cendres , tous les siens massacrés autour de lui, et n'aurait pas terminé sa vie sous le glaive de Pyrrhus, au pied de ses autels domestiques. Après lo chantre de l'Enéide, à qui ce sujet avait inspiré le plus pathétique tableau *, Juvénal, grand peintre encure, a décrit, lui aussi, la mort du père d'Hector :

« A quoi lui ont servi ses longues années? à voir la ruine de son empire, l'Asie dévorée par la flamme, ravagée par le fer. Alors, soldat tremblant, il dépose sa tiare, saisit ses armes et

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