‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 20 sur 25 · IJ · texte numérisé non relu

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* .K„ <i»vnnt l'autel de JuDiter comme mi vieux taureau, qui

rr»r:„" Set. aeL™ ». »„>.»- jj - «. -

meurt déjà oublié par l'ingrate charrue qu il a tramée SI loug temps '. »

Et maintenant que le poëte a épuisé sa thèse et montré par des exemples frappants l'inanité de nos vœux, il Ll donnera ses conclusions dans une page -'blime où se développent ses propres principes. Il y a la une mo aie et une^agesse qui rappellent Socrate ou Lpictète, et que le christianisme lui-même ne désavouerait

pas.

« Kst-ce à dire que les hommes ue doivent rien désirer ? Veuxtu un conseil Lisse aux dieux le soin d'apprécier ce qu, convint le reux à nos intérêts, lis nous donneront ce qu. nous convient ce quî nous sera réellement utile. Nous demandons ce aurnous pTau" ils nous accorderont ce qu'il nous faut. Us a.mènt mieux l'homme que Thomme ne s'a.me lu^meme.. . S.

ment mieux former un vœu quelconque demande-

îe^ iTsll de S itïl corps; dem'ande-leur un cœur ferme leur '%~7' J de ,j, ^ort, qui sache envisager la fin de la exempt ^^^ j^"^"?/' .'^.J ^^^ convoitises, porté à préférer les v,e. >naccess.ble a co'ere aux ^„/f,,eurs de Vénus,

'''T'tfnfp au du e de SardaSapale. Mais ces biens que je rnSe tu peux e iSs procurer toi-même. L'homme, pour trouver le calme, n'a d'nu,?e chemin à suivre que celui de la vertu ^

Aux maux extrêmes, le moraliste oppose les remèdes extrêmes, la vertu pure et absolue. Et une preuve que

Longa dles igitur quid contuUt ? omnia vidU Eversa et flammis Asiam ferroque cadenlem. Tmc miles tremulus posita tulit arma Uara, Et ruit ante aram summi Jovis ut velultis bos, Qui domlni cultris tenue et miserabUe coltum Prxbet, ab ingratojam fastidilus aratro.

ce remède n'était pas si chimérique qu'on pourrait être tenté de le croire, c'est la vie exemplaire et la mort sublime de quantité de gens de bien contemporains ou à peu près de Juvénal; et, pour revenir sur ce magnifique épilogue, on peut dire qu'il serait difficile de s'élever plus haut que ne le fait ici le poëte moraliste, ni de faire entendre des paroles plus dignes de servir de règle de conduite à l'humanité \

Ainsi, pour nous résumer, ou plutôt pour résumer la pensée générale de la dixième satire, nous dirons : Fortune, éloquence, beauté, pouvoir, gloire des armes et longue vie, chimères et fumée que tout cela ! Ce que l'homme a de mieux à faire, c'est de se résigner à la volonté des dieux, de leur demander une âme exempte de mauvaises passions et capable de marcher dans le rude mais salutaire sentier de la vertu.

Qui parle ainsi? est-ce un poëte païen, un moraliste stoïcien ou bien quelque écrivain sacré? On pourrait facilement s'y tromper. Quant à nous, nous ne connaissons de meilleur commentaire à l'ensemble de la satire des Vœux, ainsi qu'aux conclusions si élevées auxquelles elle aboutit, — et l'honneur du rapprochement n'est

» On croirait entendre Massillon prêchant sur la fausseté des gloires humaines, et s'écriant à propos de nos vains et aveugles désirs : a Non, non, il n'y a de grand dans les hommes que ce qui vient de Dieu. La droiture du cœur, la vérité, Tinnocence, l'empire sur les passions, voilà la véritable grandeur et la seule gloire réelle que personne ne peut nous disputer. Tout ce que les hommes ne trouvent que dans eux-mêmes est sali pour ainsi dire par la même boue dont

ils sont formés La religion, la piété envers Dieu, la fidélité à

tous les devoirs qu'il nous impose à l'égard des autres et de nousmêmes, une conscience pure et à l'épreuve de tout , un cœur qui

marche dans la justice et dans la vérité, supérieur a tous les obstacles qui pourraient l'arrêter, insensible à tous les attraits rassemblés autour de lui pour le corrompre, élevé au-dessus de tout ce qui se passe et soumis à Dieu seul, voilà la véritable gloire. »

pas médiocre pour Juvénal, — que ces paroles tirées de l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités et tout est vanité. Crains Dieu et garde ses commandements, car c'est là tout rhomme '. »

» Chap. XII, V. 10 et 16.

lie IwÊJLe de la table '.

Les Romains ont toujours été regardés comme le peuple le plus gourmand de la terre. Dans leur histoire il y a des noms qu'il sufflt d'énoncer pour éveiller en nous tout un monde de souvenirs gastronomiques. Qui n'a pas entendu parler des Lucullus, des Atticus, des Vitellius, des Héliogabale, des Apicius?

Le goût inné des Romains pour la bonne chère et ce que lui sert, pour ainsi dire, de cadre ordinaire, comme la splendeur des salles à manger, la richesse de la vaisselle, la recherche dans le personnel des serviteurs, etc., etc., fut augmenté encore, on peut le dire, à la suite des conquêtes faites en Grèce, en Asie et dans l'Orient en général, ce pays de délices et de mollesse par excellence.

Ce n'est pas que le public ne s'en émût. La loi Fannia * et la loi Licinia ^ furent portées dans le but de réprimer ce luxe ; et Sylla, nommé dictateur, eut le tort de lesmitiger. Le fléau augmentait toujours et dans des proportions énormes; Tacite, en effet, raconte ^ que,

• Sat. XI.

' Elle est de 591.

^ Promulguée eu 642.

* Ann.y ni, Ml.

.mm le rèene de Tibère, les édiles tirent, à peu près, ce Caprée Tibère, qui, tout mauvais prince qu il ta^,

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changement à l'arrivée au pouvoir de ye pa.ien , rvr inrP .aee réglé, économe même jusqu à 1 avarice. Ce 'es 'iSf illusion; car, trente après, Juvenal, I. s la a ire que nous allons étudier, se croit oblige de s'élev r ont? le luxe de la table et la gourmandise

notre poêle ; le \me de a table ella g ^ . (j^^ue tituent presque, en ^^/^ J™% ^ceirs publi- IfeT p'iï^ées Ts n\empï Mais, hâtons-nous de le r t:LCt "■abord, la sWe dont nous ^lons nou

» Awn., 111, c. Liv.

LE LUXE DE LA TABLE

il déroge pourtant ici à son procédé ordinaire, à sa gravité naturelle. La satire onzième est certainement celle où Juvénal nous apparaît sous Taspect le plus aimable et le plus gracieux. Il semble se rapprocher tout à fait du ton, de la tournure d'esprit d'Horace. Cette satire est moins une satire qu'une de ces épîtres familières qu'écrivait si volontiers le poëte de Venouse. On nous y dit de grandes vérités sur un ton souvent badin, et les leçons morales y naissent en foule.

Ju vénal est censé écrire à son ami Persicus, — un nom vrai ou supposé, — pour l'inviter à souper dans sa maison de campagne de Tibur ; et il fera contraster la frugalité de sa table avec le luxe et la profusion qui distinguaient les repas du monde élégant de l'époque. Celui auquel Persicus est convié se donnera pendant les fêtes Mégalésiennes, alors que toutes les affaires cessent et que l'esprit doit être libre de toute préoccupation, de tout souci. L'esprit de Juvénal est en quelque sorte lui-même en fête; il sera donc de bonne humeur, et, dans le rapprochement qu'il fera du présent avec le passé, il y aura plus de douleur que d'amertume ou de colère; la perspective qu'il a de trouver dans le fond de son habitation rustique de Tibur comme un asile contre les bruits et les agitations d'un siècle affairé et corrompu, l'espoir de goûter avec un ami fidèle des plaisirs plus nobles que ceux que poursuit la foule, tout cela calmera pour aujourd'hui le sang de notre satirique, déridera quelque peu son front menaçant et permettra aux grâces aimables et faciles de se jouer autour des lèvres du sévère Romain *.

* J'emprunte la plupart de ces détails à M. Ott. Ribbeck. (Der echte und der unechte Juvenaly p. 83.)

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Le morceau dans son ensemble, je ne crains pas de l'affirmer, est un véritable petit chef-d'œuvre de grâce et de fine ironie; il n'est déparé que par un préambule déplacé, d'une longueur démesurée et d'un goût très-douteux. Ce préambule, nous n'hésitons pas à le considérer, avec le savant M. Ott. Ribbeck, comme une interpolation grossière et maladroite *; nous le retrancherons donc de notre analyse et nous passerons sans autre transition à l'endroit même où Juvénal entre réellement, carrément, en matière selon sa coutume, en invitant son ami Persicus au modeste repas dont

nous avons parlé.

Le poëte nous introduit tout de suite, avec son hôte Persicus, dans son intérieur, dans son intimité. Le terrible censeur des mœurs, dont nous n'avons jusqu'ici guère entendu que la voix vibrante et vengeresse, adoucit cette voix, se montre à nous en négligé, en déshabillé, en quelque sorte, au sein de sa vie privée. L'accusateur public fait place au maître de maison; écoutons-le :

(( Ce soir même, Persicus pourra s'assurer si Juvénal mène, oui ou non, une vie conforme à ses principes, s'il est de ceux qui vantent fort le régime frugal et font bombance à huis clos, de ceux qui devant le monde demandent à leur esclave, tout haut, de la bouillie, et tout bas des friandises. y> Tout ici sera simple, etle poëte recevra Persicus comme Évandre reçut jadis Hercule et Énée*. Et à l'avance Juvénal donne à son hôte futur le menu du repas qui l'attend, menu dont le marché ne

LE LUXE DE LA TABLE

* Je renvoie le lecteur à rargamenlation si sensée et si serrée à Vaide de laquelle le philologue de Kiel démontre la non-aulhenticilé des 55 vers qui forment ce préambule. (Ribb., ouvr, cit., p. 84-96.)

fera pas les frais. Lui aussi, comme jadis le vieillard, rhomme des champs, dont nous parle Virgile, chargera, comme on va le voir, sa table de mets non achetés'. Ce menu, ces mets, quels sont-ils? Les voici: « Un chevreau gras qui n'a pas encore brouté l'herbe, ni touché aux branches des jeunes saules : il a plus de lait que de sang dans le corps ; puis des asperges ; la fermière, quittant un instant son fuseau, les a cueillies dans la montagne; puis de gros œufs bien chauds sortant du foin dans lequel les poules les ont pondus; enfin des raisins conservés pendant une partie de Tannée, aussi beaux que s'ils pendaient encore à leurs ceps, des poires de Sygnie et de Syrie, et, dans les mêmes paniers, des pommes aux frais parfums, qui le disputent à celles du Picénum; on peut en manger en toute sûreté, les froids de l'hiver les ont séchées et ont corrigé leur âcreté \ »

Quelle ravissante peinture de la frugalité bourgeoise! quelle fraîcheur de coloris et quel parfum de la vie rustique ! Il y a là des détails que, chez les anciens, Fauteur des Géorgiques, et, chez les modernes, Jean-Jacques Rousseau, ou bien encore l'inimitable écrivain de la Mare au Diable^ ne désavoueraient pas.

Ce repas si frugal que Juvénal compte offrir à son ami Persicus lui rappelle la frugalité des anciens Romains; et voici que, par une transition toute naturelle, il est amené à jeter un coup d'œil rétrospectif sur le bon vieux temps, où l'on était si ignorant de toute espèco de raffinement de luxe et surtout de tout art culinaire; on a là, sous forme de digression, une admi-

Dapihus mensas onerahat inemptis.

{Géorgiqucs, IV, 133.)

rable peinture. Je ne fais que la résumer. Pour les anciens sénateurs, un tel souper, quelque frugalqu il puisse être eût été cependant une vraie débauche, l.urius uentatus ne faisait-il pas cuire lui-même, sur son pauvre fover, les légumes de son jardin ? Et dire qu aujourd hui les esclaves qui travaillent enchaînés dédaigneraient le régime de Curius! Oui, jadis le fin morceau des jours de fête était le dos d'un porc suspendu au plafond. Les Romains d'autrefois célébraient-ils une naissance, on servait à ses amis et parents une tranche de lard en y ajoutant un peu de viande fraîche s'il restait un morceau de la victime du jour. A ce repas de famille on voyait plus d'une fois accourir quelque cousin trois lois consul ancien général d'armée ou dictateur. Quittant ce jour-là plutôt que de coutume le champ que de ses mains victorieuses il cultivait sur la montagne, il venait prendre part, la bêche sur l'épaule, au repas de famille. Au temps des Fabius, des Caton, de. bcaurus et des Fabricius , quand un censeur lui-même redoutait les rigueurs d'un collègue, on ne se souciait guère de savoir dans quel parage de l'Océan nageaient les tortues destinées auiourd'hui à décorer les lits des fiers descendants d'Enée. Alors ces lits n'avaient pour tout ornement à leur chevet de bronze qu'une tête d'âne couronnée de pampre, devant laquelle folâtraient de rustiques enfants. Les mets qu'on servait étaient simples comme la maison et les meubles. En ce temps le soldat romain ignorait le prix des chefs-d'œuvre de l art grec; trouvait-il dans le butin, après avoir renversé des cités, des coupes ciselées, il les brisait pour en orner son cheval ou son casque. Ce qu'on avait d'argent, on ne le faisait briller que sur ses armes. Quant au souper, qui consistait en farine bouillie, on le mangeait sur des plats de terre étrusque ; les tables alors étaient de noyer,

LE LUXE DE LA TABLE

et encore ne les convertissait-on en meubles que lorsqu'un coup de vent avait renversé l'arbre. Aussi, à cette époque reculée, les dieux satisfaits de la simplicité des mœurs étaient plus favorables aux hommes. Jamais Jupiter ne veilla mieux sur les destins de Rome que lorsqu'il était encore d'argile, et que l'or n'avait pas souillé son image ; c'est la voix des dieux taillés dans un métal grossier qui au milieu de la nuit avait averti les Romains de l'approche des Gaulois*.

Admirable tableau , bien digne d'inspirer quelque grand artiste! L'histoire s'y mêle au paysage. Je ne sais, en vérité, si l'on a jamais mieux représenté, que ne le fait ici le poêle, ces vieux Romains des premiers temps, dont la frugalité égalait les mâles vertus. Il y a là de magnifiques coups de pinceau ; Juvénal se plaît dans la peinture de ces mœurs antiques; pour lui, comme pour Tacite, la grandeur romaine se confond avec la simplicité romaine. Il y a quelque chose d'homérique dans la manière dont on nous montre les grands hommes de la vieille république, revenant, au soleil couchant, de la montagne pour prendre part à une fête de famille, dont la sobriété, jointe à une cordialité primitive, faisait tous les frais :

Sicci terga suis, rara pendentia crate, Morts erat quondam festis sercare diebus, . Etnatalicium cognatis ponere lardum.

Functus ad has epulas solito maturius ibat Erectum domito re/erens à monte ligonem.

Alors aussi tout était à l'avenant; telles mœurs, tel intérieur, tel mobilier, telle vaisselle; témoin cette

« Co>i/.,v. 77-117.

tête d'âne surmontant les lits de table et servant de divertissement aux espiègleries de naïfs petits paysans'; témoin ces tables en bois, ces plats en terre cuite, où l'on ne servait que des mets naturels. On se croirait transporté ici aux temps de Philémon et à^Baucvi. Il y a quelque chose de touchant aussi et de profondément moral dans cette remarque du poêle, qu'à cette époque, voisine de l'innocence, la présence des dieux se faisait mieux sentir; et qu'ils veillaient, plus volontiers qu'ils ne le font aujourd'hui où tout est luxe et corruption, aux destinées d'un peuple frugal et pieux. Notre la Fontaine s'est souvenu de ce trait, dont il a fait une heureuse imitation :

Saluez ces pénates d'argile :

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile Que quand Jupiter même était de simple bois; Depuis qu'on l'a fuit d'or, il est sourd à nos voix -. »

A cette frugalité, à cette simplicité des mœurs d'autrefois, Juvénal oppose, et la leçon naît du contraste môme, le luxe recherché et raffiné de son temps.

Aujourd'hui on n'aime que ce qui est riche, rare, coûteux ; « aujourd'hui nos riches n'éprouvent nul plaisir à table ; pour eux daims et turbots sont sans saveur, roses et parfums sans odeur, si leurs larges tables

' L'une était un des animaux consacrés à Vcsta, déesse de la chasteté pour l'avoir sauvée par ses cris, d'tine aUaque téméraire de Priàpe (Ovid.,/'««<, VI, 318-348). Voilà pourquoi sa tête se trouvait comme ornement sur les lits de table, placés d'ordinaire dans l'atrium. Dans les œuvres d'art, il n'itait pas rare non plus de voir la tête de l'àne couronnée de pampres, en souvenir sans doute de ce qu'il passait pour avoir taillé la vigne en broutant. Voilà pourquoi aussi l'une, chez les anciens, était regardé comme la monture préférée de Bacchus.

2 Philémon et Baucii.

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rondes n'ont pour supports d'énormes pieds d'ivoire, lortant à leur extrémité supérieure un léopard à gueule béante. On les fabrique avec les défenses que nous expédient Syène, les Maures aux pieds rapides, l'Indien plus basané encore que le Maure, les forêts nabatiennes, où l'éléphant laisse tomber ses défenses quand elles sont trop longues et qu'elles gênent sa tête. Des tables à pieds d'ivoire, voilà ce qui excite l'appétit et vous dispose à manger; une table aux pieds d'argent est pour les Romains opulents ce" que serait un anneau de fer au doigt'. »

Le poète se moque agréablement de la vanité de ses riches contemporains au sujet du luxe de leur table et de leur mobilier. Les choses, il faut l'avouer, ont fait bien du chemin depuis Juvénal. Que dirait le satirique romain, s'il revenait parmi nous et qu'il lui fût donné de pénétrer dans la salle à manger et de s'asseoir à la table de quelque célébrité du monde élégant de notre temps, traitant ses amis un jour de grand ^a/a? Qu'estce que le luxe de table du plus riche Romain du temps comparé à la richesse et aux merveilles du luxe moderne? Les tables au pied d'ivoire dont parle Juvénal, avec leurs extrémités en forme de léopard, la gueule ouverte, feraient assez pauvre figure, j'imagine, à côté de ce que l'on étale de nos jours, en face de ces cristaux, de ces porcelaines, de cette argenterie croisant leurs mille feux sous les bougies des lustres et des candélabres suspendus à des plafonds ruisselants de dorures. Que dirait le poëte à l'aspect de ces tentures, de ces nappes damassées, de ces fleurs rares dans des vases du Japon ou de Sèvres, mêlant leurs couleurs e leur éclat à tant d'autres magnificences ?

Et le menu des dîners romains q"f ^/^^ "'^ ',;;:;. 'j^,

ailleurs, nous a assez -^^'-^^ff^'^^t bien aussi quelque peu, je pense, a «o^^ ^u fa te et delà recherche que l'on voit figurer sur es tables de nos Lucullus modernes. Mais tout est relatif Pour le tempt où il vivait, le luxe de table étaU ven ab ement excessif, et tenait une large place dans a o ruDlion générale; le poëte a raison de le iletrir. il le fa?t avec d'autant plus d'autorité qu'il ne partageait aucune des folies de l'époque; il ne connaissait lui qu'une chose, une frugalité et une simplicité de bon ^oût et il en prend occasion pour revenir sur le repa Promis Vpersicus, sur la simplicité avec laquelle il K^e le traiter. A la frugalité toute champêtre du meTu que nous connaissons, répondront l'humble qua- ^deTa vaisselle, du service et l'honnête gaieté ^ propos de table. De là un tableau qui par la grâce c Lcharme rappelle, mais pour le dépasser ed bu même de cette pièce. Nous sommes en pleine idylle, et n y a là surtou't au commencement et vers le m.lu.u dJtable'au, des images, des pensées, des trai s de nature qu'on dirait dérobés aux Grâces mêmes , ou, si on l'aime mieux, aux plus ravissants passages dHorace ou de Yirgile. Il faut traduire et citer :

On ne trouverait pas chez moi une once d'ivoire ; je ne pos- . : "*" ?.„ jr,.! un ieton de celte matière , les manches mêmes

* Voyez sat. V«

LE LUXE DE LA TABLE. 256

des couteaux énioussés les mamelles d'une laie qui vieut de mettre bas, le lièvre, le sanglier, la gazelle, le faisan de Scythie, le colossal flamant, la chèvre de Gétulie. Mon écuver n'excelle guère à enlever lestement un filet de chevreuil ou Vaile d'une poule d'Afrique. Il ne sait que trancher des pièces de viande grillée. Un esclave rustique, revêtu de vêtements grossiers qui le préservent à peine du froid, te versera à boire dans des coupes plébéiennes valant à peine quelques as. Ce n'est pas un esclave phrygien ou

'ycien ' Quand tu demanderas quelque chose, parle-lui latin.

Mes deux serviteurs ont même costume : cheveux courts et droits. Aujourd'hui seulement, et en l'honneur de mon convive, ils sont un peu mieux peignés. L'un est le fils de mon pâtre, rude gaillard; l'autre est le fils de mon bouvier; il soupire après sa mère qu'il n'a point vue depuis longtemps; il est triste et regrette sa chaumière, ses chevreaux, qu'il connaissait tous. C'est un enfant d'une physionomie ingénue; il a cet air décent qui siérait si bien sous leur pourpre éclatante à nos jeunes patriciens^.

Il te versera du vin récolté sur les montagnes d'où il est venu, sur le sommet desquelles il jouait naguère. Le vin et l'échanson sont du même pays.

« Ne va pas te flatter de voir paraître, au milieu d'un cercle de chanteuses, des danseuses de Gadèsaux attitudes impudiques, de celles qui, se baissant tout à coup, en jouant des hanches, soulèvent un tonnerre d'applaudissements 3... Ces divertissements-

' Je retranche avec Heinrich, Hermann et Ribbeck, comme suspect d'interpolation, et d'ailleurs presque inintelligible ce qui suit : non a mangone petilus quisquam erit : in magno. Voyez Ribbek, ouvr. cité^ p. 134 et 135.

2 Juvcnal ajoute avec sa crudité de langage habituelle :

ISec pupillares defert in balnea raucus Tesliculos, neC vcUendas jam prœbuit alas , Crassa nec opposUo pavidus iegtt inguina gutto.

^ M. Ribbeck rejette comme interpolés les six vers qui suivent dans les éditions ordinaires. Déjà Heinrich tenait pour suspects les vers 165 et 166 que certains manuscrits ne donnent pas, selon sa remarque, et que d'autres donnent entre crochets. (Heinrich, ErAl^^rung, sat. XI, v. 165 et 166.) Voyez comment M. Ribbeck s'explique à son tour sur tout ce passage qui lui parait interpolé. (Ribb., ouvr. cit,, p. 114.)

25g CHAPITRE X.

là ne sont pas faits pour ma modeste demeure. Permis à ce ri- Ih^rdârse réjouir au son des castagnettes accompagnées de na des dont rougirait de se servir la malHeurouse qui s étale toute Tue dans un bouge fétide. Laissons ces chants obscènes et ces SébaSes îaflinées à ceux qui sont assez riches pour pouvo.r vomir sur des marbres de mosaïque lacédémonienne. . . • • NoTré souper nous donnera des plaisirs d'une autre nature On Xs 1 ra fauteur de V Iliade; on nous réentera les vers de ce Virgile dont le génie élevé rend entre ces deux rivaux la victoire indécise

Peut-être Juvéaal, dans tout ce qui précède, s est-il souvenu à la fois de Afirgile et d'Horace. Qui ne se rappelle ce morceau si connu, si doux, inspiré par un cœur aimant, que soupire l'auteur des Géorgtques au souvenir des délices qu'offre à un esprit sage, ami du repos et de la nature, la vie et le séjour de la campa-.

gne*?

Horace, de son côté, avec une grâce émue, nous

a peint les joies que lui donne la vie des champs. Il Y a là des détails qui présentent une analogie frappante avec certains traits de la peinture de Juvenal.

« Chère campagne, quand le reverrai-je ? Q^^and aurai-je le loisir de lire les anciens, de dormir à mon aise, de ne rien faire et 5Ub ier tous les mbarras de cette vie agitée? Q"and verrai-je sur ma table la fève tant aimée de Pylhagore, et un plat de le- ^rTes^u^l avec un petit morceau de lardY Soirées déiicieuses !

^ ! HeuVeiL'; trop heureux Thomme des champs, s il connaît son bonheur 'Lon' des discordes et des combats, a terre, dans sa jus e hhéilm lui prodigue d'elle-même une nourriture abondante^ Il n a pas à Ïns dXe «ne demeure élevée dont les portes magnifiques russitôTmiVlles s'entrouvrent, vomissent des flots presses de clienls

eZesse^^ de faire leur cour Mais un repos assure, une vie sans

TéStes et riche en trésors de toutes sortes,... voila les biens qu'il y goûte. 1. {Géorg. II, v. 458, sqq.)

LE LUXE DE LA TABLE

soupers dignes des dieux où je me régale, auprès de mes pénates, entouré de mes amis les plus chers, sans oublier mes valets espiègles, à qui je distribue les mets à mesure que j'en ai goûté; liberté plénière ; chacun vide sa coupe en buvant selon sa soif, sans être gcné par aucune entrave incommode; aux grands buveurs les grandes coupes, à d'autres, selon leur gré, des coups plus modérés. Et puis Ton cause, non des métairies de celui ci, ni des châteaux de celui-là, ni de Lépos, ni de la supériorité de sa danse sur les danseurs de son temps; mais nous nous entretenons de choses qui nous touchent de plus près et qu'il est bon de savoir : si le bonheur de l'homme est dans la richesse ou dans la vertu, si l'attrait de l'amitié gît dans un intérêt égoïste ou dans la beauté même du sentiment, en quoi consiste le vrai bien, quel est le souverain bien *. »

Ainsi Horace, comme Juvénal, nous introduit dans sa vie intime, et cette vie est celle d'un philosophe et d'un sage, ami du bien, de la simplicité et de Thonnête, regardant comme indigne de lui tout propos vain, tout plaisir grossier. Ce qu'aime Horace, après un repas frugal, c'est la conversation sérieusement aimable de quelques amis, les entretiens roulant sur quelque point de philosophie morale et pratique. Voilà le régal qu'il offre à ses hôtes de la campagne. Ce qu'aime avant tout Juvénal, c'est le repas rustique, ce sont les doctes veillées , dont les deux plus grands poètes de l'antiquité grecque et latine faisaient les frais; à ces poètes, on le sent bien, il a voué un culte, et ce culte chez lui est de la reconnaissance ; tous les deux sont ses maîtres, et, malgré la différence qui sépare la satire de l'épopée, il s'est inspiré plus d'une fois de leur génie, et il leur doit plus d'une beauté.

Cette vie, ces goûts, ces sentiments du poète, contrastent singulièrement avec la vie , les goûts et les sentiments de la plupart de ses contemporains^ riches

» Sat. II, VI, V. 60-77.

et blasés, qui tombaient d'un excès dans un autre. Après les festins luxueux, et comme couronnement, venaient la débauche et l'orgie. Quelque corrompues que fussent déjà, au temps d'Horace, les mœurs publiques et privées, on ne voyait cependant encore rien de semblable à ce que Juvénal flétrit ici. On pouvait bien, du temps d'Horace, dans telle ou telle maison, parler affaires, acquisitions de propriétés ou placements de fonds, ou s'entretenir du succès de tel ou tel artiste, du succès de telle ou telle œuvre, — toutes choses qui, auiourd'hui encore, défrajent nos conversations pendant et après le repas; — mais tout cela était bien innocent en comparaison de ce qui se pratiquait chez les grands, après leur dîner, au temps de notre satirique.

Notre dix-neuvième siècle, nous avons pu le constater plus d'une fois dans le cours de ces études, notre dix-neuvième siècle a plus d'un rapport avec celui dont Juvénal s'est constitué l'accusateur et le juge. Non-seulement notre luxe de la table a dépassé le luxe de la table chez les Romains, mais nous aussi, nous avons besoin, ce semble, de fouetter, par d'acres stimulants, nos sens émoussés et assoupie. Les Romains, après leur repas, se plaisaient aux danses lascives et aux chants éhontés de filles espagnoles venues de Gadès. Eh bien! ces chanteuses et ces danseuses, au regard impudique et au geste provocant, qui se baissent jusqu'à terre en jouant des hanches, des bras et des épaules, nous en sommes aussi friands que les Romains de Juvénal, nous les avons de même, nous les recherchons, nous les encourageons. Qui d'entre nous, au sortir de quelque dîner plantureux et pour terminer le plus agréablement possible une soirée si bien commencée, n'a été s'asseoir volontiers dans certains établissements en plein air si mal fréquentés et pourtant si en vogue

LE LUXE DE LA TABLE

depuis quelque temps, pour voir et entendre telle chanteuse ou telle danseuse digne en tout point des lascives Espagnoles de Gadès? Et, rapprochement plus curieux encore, — c'est là un signe du temps, — on ne croit certes pas mal faire, ni se compromettre soi-même ni ses hôtes en appelant dans sa maison telle cantatrice téméraire et pervertie, chargée d'amuser tout un public d'honnêtes gens en étalant devant eux ses talents corrupteurs.

Les orgies auxquelles se livrent, après souper, les riches Romains, orgies si vivement décrites par Juvénal, font ressortir davantage encore la sobriété du poète et la simplicité de sa vie; d'un autre côté, le nombreux personnel des domestiques attachés aux grandes maisons fait contraste, d'une manière non moins piquante, avec le petit nombre, et surtout le caractère naïf, primitif, de ses serviteurs à lui. Tout ce passage où il se plaît à nous faire leur portrait rappelle, par la grâce des détails et la fraîcheur du coloris, la description qu'il a déjà faite, dès le début, du menu même qu'il destine à son hôte. Vous ne trouverez rien de plus gracieux, de plus doux, de plus agréable dans Théocrite ni dans Virgile. Il y a là des traits de nature admirables, auxquels se mêle un sentiment profond. Ces deux ser^ viteurs vigoureux, non venus du dehors ni étrangers à l'Italie, mais indigènes et parlant latin, l'un d'eux surtout remplissant les fonctions d'échanson avec sa bonne et ouverte figure d'honnête adolescent, ce fils du bouvier qui trouve le temps long loin- de sa mère, de sa chaumière et de ses chevreaux,

Suspiratlongononvisam tempore matrem.

Et casulam et notas tristis desiderat hsedos,

et se charge de verser du vin récolté sur les montagnes

qui le virent naître et folâtrer, le vin et l'esclave étant du même cru,

Bic tibi vin a dabit diffusa in montibus iliis, A quibus ipse venit, quorum sub vertice lusit ; Namqueuna atqueeadem vhii patriaatque ministri^...

tout cela est charmant; ce sont des images ravissantes, idylliques, inimitables.

Viennent ensuite quelques sages conseils que le poëte donne à son ami. Pour jouir comme il convient de l'hospitalité qu'on lui offre, Persicus doit apporter toute sa liberté d'esprit, sans se soucier des mille petites misères de la vie, qui, si l'on s'en préoccupe trop, nous gâtent tous les plaisirs. Il y a ici une manière philosophique d'envisager la vie, manière plus facile d'ailleurs à recommander qu'à suivre. Je crois même que Ju vénal va un peu loin. Si la femme de Persicus trahit la foi conjugale et trompe chaque jour par d'indignes manœuvres son mari, Persicus ne devra pas s'en affliger. Qu'il se chagrine moins encore de certains petits tracas de maison, c'est-à-dire de tout ce que des esclaves étourdis ou infidèles pourraient casser ou dérober. Qu'il laisse toutes ces peines au seuil de la porte de son hôte, et qu'il oublie surtout la douleur que cause l'ingratitude des amis :

. . Ingratos anteomnia pone soda les ^.

' C'est bien à tort selon nous que le trop scrupuleux M. Ribbeck, retranche ce dernier vers comme interpolé.

' Y. 192. Horace a mainte fois exprimé cette idée (voyez surtout son ode à Thaliarque (I, ix), celle à Licinius (II, x) et enfin celle à Hirpitiun (II, xi). Je la trouve aussi dans notre Molière; le rapprochement me parait piquant : « La vie est mêlée de traverses; il est bon de s'y tenir sans cesse préparé, et j'ai ouï dire il y a longtemps une

LE LUXE DE LA TABLE

Un commentateur * fait remarquer, non sans raison, que la haine de Juvénal contre les femmes, qui a fait si violemment explosion dans sa sixième satire, éclate ici encore fort malicieusement; son dernier mot à ce sujelr, à en juger par l'avis donné à Persicus, semble être tout simplement le mépris.

Le trait foudroyant lancé en passant contre l'ingratitude des amis vaut presque à lui seul une satire entière. Peut-être Juvénal avait-il été victime lui-même d'une amitié trahie, et la philosophie seule lui avait-elle appris à s'en consoler. /

Préparé de la sorte à l'accueil et au repas qui l'attend chez son ami, Persicus se mettra donc en route pour la campagne de Juvénal, et laissera les Romains de la grande ville s'amuser à leur gré pendant les fêtes Mégalésiennes qui vont s'ouvrir. Ces fêtes, consacrées à Cybèle, duraient cinq jours et se donnaient d'ordinaire au commencement d'avril. On les célébrait en se livrant avec fureur aux jeux du cirque, c'est-à dire aux courses des chars et des chevaux*. Ce n'est pas Juvénal qui voudra sacrifier son séjour à la campagne à la célébration de ces jeux de Rome. Libre à ceux, fait-il remarquer, qui aiment ces sortes de distractions de se ruer au cirque avec la foule, de se passionner pour la couleur de tel ou tel cocher, de former des paris hasar-

parole d'uu ancien que j'ai toujours retenue : Que pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer, se figurer sa maison brûlée, son argent dérobe, sa femme morte, son fils estropié, sa lille subornée, et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrivé, l'imputer a bonne fortune. » (Fourberies de Scapin acte II, se. VIII.) '

' W.-E. Weber [Die Satiren des Juvenals. Erklxrung. Halle. 1838 p. 545). '

' Voyez Weber, loc. cit.

deux et de faire la cour aux dames à la mode encombrant les gradins.

De tels spectacles, encore une fois, ne sauraient tenter notre poëte philosophe : ses goûts ne sont pas aussi mondains. Il aime les plaisirs moins bruyants, et, en somme, plus sérieux. La fin de son épître à Persicus couronne dignement tout le reste; c est la même bonhomie, la même sérénité d'esprit : « Pour nous qui sommes vieux, mettons bas notre toge et allons chauffer notre peau ridée aux rayons dun soleil du printemps. Quoiqu'il ne soit que onze heures du matin, tu pe.ix te présenter aux bains. Par exemple tu ne pourrais mener cette vie pendant cinq jours de suite, lu en aurais bien vite assez. Plus rare est le plaisir et plus

il a de prix'.» , . . ,„

On le voit, en faisant la guerre à une plaie socia c de son temps, le luxe de la table, Juvénal, comme cela arrive mainte fois à Horace, nous révèle une foule de traits qui nous le font connaître et aimer. Il nous révèle ses goûts, sa vie, son intérieur, ses principes, sa philosophie en un mot, si capable aujourd hui encore, ce nous semble, de nous apprendre, sur plus d'un point, à régler notre vie. Voilà pour le fond des choses. Quant à la forme, cette satire, répetons-le, est une véritable et ravissante idylle. « Grâce au cadre même qu'il adopte, fait excellemment remarquer à ce sujet un critique éminent, admirateur sincère et ardent de Juvénal, grâce à la disposition de son esprit et de son humeur, il a laissé tomber de ses mains le glaive de la satire, dont il a l'habitude de s'armer dans les formidables accès de sa colère vengeresse. Il ne laisse pas sans doute de jeter un regard rapide, moqueur et

LE LUXE DE LA TABLE

de travers sur les folles prétentions des riches en matière de vaisselle, de meubles et de luxe de table, mais cependant sans insister sur ce point au-delà de ce qu'il faut pour faire ressortir, en manière de contraste, ses goûts personnels çt la modestie de ses propres be-

soms \ »

* « Die Form des liarmlosen Briefes an den Freund, die behagliche Feslstimmung hat dem Verfasser die schneidende Waffe des strafenden Ingrimms fûr diesmal ans den Hànder genommen. Den unsinnigen anspriichen des Reichen an Hausrath und Tafelfreuden aller Art gilt wohl ein vorubergehender, spôUischer Seilenblick, aber ohnc das er sich langer dabei aufhielte als der Gegensatz zu den eigenen Neigungen und Bedùrfnissen unbedingt zii fordern scheint. » (Otto Hihbeck, Der echte und der unechte Juvenaly p. 113.)

» V. 203 sqq.

Ln fête de l'amitié? les coureurs de

testaments '.

Si ce morceau ne \aut pas le précédent pour l'ensemble des beautés et la richesse des détails, s'il demeure également inférieur à celui qui suit, pour la vigueur de certaines peintures et la hauteur des leçons morales, il ne laisse pas cependant d'être très-intéressant. Il rappelle le genre des épîtres familières dont Horace est l'inventeur, et dans lequel il nous a laissé de si charmants, de si inimitables modèles.

Juvénal écrit à Corvinus, personnage qui nous est malheureusement inconnu, pour lui annoncer l'heureux retour de Catulle, un autre ami du poëte, et sur lequel nous manquons également de renseignements , mais qui vient d'échapper, comme par miracle, à un épouvantable naufrage. En raison de cet heureux événement, Juvénal, conformément à un usage religieux, offrira, ainsi qu'il en avait fait vœu, des prières et des sacriiices aux dieux, et le tout sera suivi d'un repas. Corvinus est invité à assister à celte double fête ; quant à Catulle, l'ami de cœur de Juvénal, il y sera convié

aussi, cela \a sans dire, bien que le poêle n'entre pas dans ce détail; il y sera convié, puisque, aussi bien, il en est la cause première, et, pour ainsi dire, le héros.

Ce qui distingue la pièce, relativement très-courte, dont nous allons parler, c'est la vivacité du style, la vérité, le naturel des sentiments, la bonne humeur du poëte et un véritable mélange de gravité et de gaieté, de profondeur et de malice, un des caractères distinctifsdela muse de Juvénal. La douzième satire, comme la onzième, appartient au genre doux et reposé; dans Tune comme dans l'autre, Juvénal se met lui-même en scène, nous introduit dans son intérieur, nous associe à ses joies intimes, sans renoncer pourtant à sa vocation, à ses droits de critique et de censeur; car, au moment où nous nous y attendrons le moins, la bonhomie de récrivain fera place à la malice du satirique, et il nous dévoilera, en le raillant avec infiniment d'esprit et de gaieté , un certain vice social dont il ne nous avait pas encore parlé ; et cela sans que l'unité de la pièce en souffre le moins du monde. Mais ce qui fait surtout honneur à Juvénal, ce qui lui gagne tout aussitôt les sympathies du lecteur, c'est la sincère, l'heureuse expression que, d'un bout à l'autre de cette pièce, il a su donner au sentiment de l'amitié, sentiment digne de remplir une grande âme comme la sienne.

Le début rappelle non-seulement certaines épîtres, mais encore et surtout certaines odes d'Horace, odes charmantes où le poëte célèbre le retour de quelquesuns de ses amis, revenus, les uns comme César-Auguste ou Varus de la guerre \ les autres comme Plotius Numida, par exemple, d'un lointain voyage ^ Quels cris

» Sat. XII.

' ni, XIV ; II, vu.

2 1, xxxvi.

de joie, quelles réjouissances! On immole des victimes; le vieux massique, conservé dans des amphores contemporaines de Spartacus, coule à pleins bords. On se parfume les cheveux, on les entrelace de myrte, d'ache et de. roses; Tencens fume, la lyre résonne, on danse, on festine, on boit. Quel plaisir aussi a de perdre un moment sa raison dans le vin quand on retrouve un ami ^ » ! Aux yeux de Tépicurien Horace, une pointe de volupté ne gâte rien aux choses en pareille occurrence. Donc, vite, il fait mander la belle chanteuse. Nééra, à la chevelure parfumée et négligemment relevée par un nœud sans apprêt^ ou la galante Damalis, destinée à enflammer le cœur de ceux que Ton fête ^

Mais les distractions de ce genre, le grave Juvénal ne saprait les rechercher, ni pour lui ni pour ses amis. Sa maison, nous le savons, est chaste. On n'y admet ni ces danseuses espagnoles ni ces joueuses de castagnettes qui portent d'habitude le désordre chez les viveurs du temps ^ ; elles ne sauraient convenir à d'honnêtes gens comme Juvénal et ses amis. Mais pour tout le reste, Juvénal entend le culte de l'amitié aussi bien qu'Horace; il la ressent avec la même tendresse, l'exprime avec la môme grâce. Tout cela éclate dès les premières lignes de sa lettre.

Ce jour pour lui est une plus douce fête que le jour

de sa naissance.

Natali, CorvinCy die mîhi dulcior hxc lux''.

i Recepto

Dulce mihl furere est amico.

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