‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 21 sur 25 · II, VII · texte numérisé non relu

II, VII

2 m, XIV ; I, XXXVI.

3 Voyez sat. XI, v. 162 sqq., et aussi les pages 255 et 256 de ces

Études.

♦ Sat. xn, 1- -

C'est aujourd'hui que les autels de gazon attendent les victimes promises aux dieux qui ont sauvé Catulle de la mort; victimes modestes sans doute : ce sont deux brebis blanches destinées à Junon et à Minerve, et un tout jeune taureau réservé à Jupiter. Les poètes, on le sait, ne sont pas d'ordinaire les favoris de Plutus. Ah! (( si Juvénal était riche et que la fortune répondît à son affection »,

Si res ampla domi similisque affectibus esset\

il sacrifierait un de ces gros et superbes taureaux , tels que les nourrissent les plantureux paccages de l'Om-

brie.

Vers délicieux, pleins de sentiment, que le poëte explique et commente si bien quand il ajoute qu'on ne saurait faire moins pour célébrer le retour d'un ami, encore frémissant du danger qu'il a couru M '

Ce danger, on va nous le faire connaître maintenant dans tous ses détails et avec toutes ses péripéties.

A ce sujet, il y avait lieu de craindre le développement outre mesure d'un de ces lieux communs si chers aux rhéteurs, et de tout temps admis au nombre des exercices de l'école, je veux dire la description d'une tempête. Mais Juvénal, qui, dans ses dernières satires, n'a pas toujours su échapper à certains thèmes convenus, s'y soustrait complètement ici. Cela ne tiendrait-il pas à ce que la vérité du sentiment conduit à la vérité et à la juste mesure de l'expression? Rien de sincère et de naturel comme l'amitié de Juvénal pour Catulle, et comme les alarmes que lui cause, même après coup, l'idée de périls que Catulle a eu

» Sat. XII, 10.

» 15 et 16.

h braver; voilà pourquoi rien de plus naturel aussi que le récit même où ce péril nous est raconté ; le sujet est banal par lui-même, mais le poëte a su le rendre original en l'appropriant pour ainsi dire au sentiment qui le domine. Cher et pauvre Catulle! il a eu à lutter contre tous les dangers à la fois : Touragan, la foudre, Tincendie sont venus tour à tour fondre sur son navire; en proie à tant de fléaux réunis, l'équipage se croyait perdu. Juvénal demande à Corvinus d'écouter et de compatir \ Faisons de même :

« Déjà le flot remplit la moitié du vaisseau, déjà les vagues irritées battaient alternativement les flancs de la poupe; Texpérienee du vieux pilote n'était plus d'aucun secours au vaisseau errant au gré des flots. ^

« Catulle alors, capitulant avec les vents, jette à la mer ses effets les plus précieux. Tel le castor, pour échapper à la poursuite de ses ennemis, se châtre lui-même, tant il conniiît le prix que la médecine attache 5 lorgane dont il se prive : « Jetez à la « mer, s'écria Catulle, tout ce qui m'appartient. » Il veut qu'on n'épargne ni ses habits les plus précieux, ni sa robe de pourpre digne de faire envie à nos voluptueux Mécènes ..., il n'hésite même point de lancer à la vague son argenterie, ces plats, chefs-d'œuvre de Parlhénius, ces cratères aussi amples qu'une urne et digne de sulfire à la soif d'un Pholus «^ ou de la femme de Fuscus^ ; puis des bassins, des assiettes, puis des coupes ciselées, dans lesquelles avait bu le prince rusé qui piya la conquête d'Olynthe. Quel autre aujourd'hui dans l'univers entier serait capable comme Catulle de préférer à son argenterie, à ses tré-

Audi

Et miserere iterum

(V. 24 et 25.)

' Nom d'un centaure grand amateur du vin et possesseur d'immenses coupes, dans lesquelles il faisait boire ses amis. (Athénée, XI, xcix.)

3 La même peut-être que celle qui, dans la satire VI, v. 320, figure sous le nom de Sau/eia.

sors, sa vie et son salut ^^ Catulle jette encore à la mer quantité d'objets indispensobles. Ce sacrifice n'apaise pas la tempête. Au milieu des périls qui le pressent, il se voit réduit à couper le mât et à se tirer ainsi de sa détresse. Il faut que le danger soit extrême pour qu'on mutile son vaisseau dans le seul but de le sauver. Va maintenant, va confier ton existence aux vents, fie-toi à ce bois équarri, toi que quatre doigts de distance ou sept au plus, si la planche est épaisse, séparent de la mort. Souviens-toi qu'avec tes bagages, tes provisions de pain, et tes cruches au large ventre, il faut aussi le munir de haches. A l'heure de la tempête tu en auras besoin. Enfin la mer courroucée s'aplanit et s'apaise; le temps devient plus propice au pilote; le destin triomphe de TEurus et des flots. Les Parques souriant à Catulle s'apprêtent à lui filer d'une main bienveillante des jours plus favorables, et pour lui dévident leur blanche laine. Le vent qui souffle maintenant est presque aussi doux que l'haleine des brises. Le navire délabré file rapidement à Taide de quelques vêtements tendus en guise de voiles; celle de la proue a seule résisté. Mais TAuster se tait et le soleil ramène l'espérance. Enfin se montrent à l'horizon ces hauteurs chères à Iule et dont il préfera le séjour à celui de Lavinium, patrie de sa bellemère; elles doivent leur nom à cette fameuse laie blanche, objet de joie et d'admiration pour les Troyens, qui la trouvèrent en ce même lieu allaitant trente marcassins, prodige inconnu jusque-là. Enfin le vaisseau de Catulle entre dans les eaux qu'enferment les deux môles d'Ostie, cette Alexandrie de la mer de Toscane qui étend vers les navigateurs jusque dans la haute mer ses deux bras allongés et comme fuyant les côtes de l'Italie; les ports creusés par la nature sont moins admirables. Avec son bâtiment mutilé le pilote entre au fond de cette enceinte où les

* Nous retranchons les deux vers suivants que Heinrich, Jahn, Ilermann, mettent avec raison entre crochets comme suspects d'interpolation ; M. Ribbeck les supprime dans son édition pour le même motif :

Non pr opter vitam faciunt patrimonia quidam^ Sed vUio cœci propter patrimonia vivunt,

« Ce n'est pas pour vivre que certains hommes amassent, mais dans leur aveuglement ils vivent pour amasser. » Pensée bonne en ellemême, mais assez mal exprimée et en tout cas fort déplacée ici.

barques mcmes de Baïa seraient en sûreté. Cest là qu'a Tabri du danger, la tête rasée, les matelots babillards se plaisent à raconter les périls auxquels ils viennent d'échapper'. »

J'ai voulu citer en entier ce beau récit sans l'interrompre par aucune réflexion. Il forme un véritable petit drame plein d'intérêt et d'émotion pour aboutir cependant, après avoir tenu Tesprit du lecteur longtemps en suspens, à un dénoûment heureux. C'est avec un art singulier que le poëte varie les incidents de sa tempête sans jamais perdre de vue son ami, qui en est le héros. Nous admirons le courage, le sangfroid, le désintéressement de Catulle, et bientôt nous nous intéressons, nous nous attachons à lui; comme le poëte son ami, nous aussi nous tremblons pour lui au moment où il est réduit, pour essayer une dernière chance de salut, à couper le mât de son navire. Ainsi Homère, qu'on nous permette ce rapprochement, a su exciter nos sympathies et nos alarmes en faveur d'Ulysse luttant au milieu d'une tempête épouvantable contre les éléments conjurés \ Disons-le encore : de môme qu'Homère, Xuvénal, et je ne saurais trop l'en louer, s'est moins occupé des accidents matériels de l'orage que de son héros; ce qui nous touche surtout, c'est l'homme, ce sont les sentiments humains. De là aussi le singulier à-propos de cette apostrophe pleine d'une éloquente ironie adressée à l'homme en général dont la témérité à s'élancer sur la mer l'expose à tout instant à la mort la plus affreuse. On croirait entendre Horace maudissant l'audace de celui qui, le premier, sur un

* V. 30-83. La traduction de ce morceau n'est pas aisée, vu la corruption évidente de plusieurs endroits du texte. Nous nous en sommes tenus à celui de M. Oit. Jahn.

2 Odyssée, V, v. 291-458.

frêle esquif, osa affronter les vagues indignées ^ Et ce qui justifie , ce qui rend intéressantes, chez Horace comme chez Juvénal, ces poétiques imprécations, c'est le sentiment même qui les inspire, le sentiment d'une tendre et sainte amitié ! Ce qu'était Virgile pour Horace, Catulle Test pour Juvénal : la moitié de son âme. Aiiimœ dimidinm.

A la fureur de la tempête succède le retour du calme et du beau temps; de là, en quelques lignes, un tableau plein de grâce et de charme, un véritable paysage maritime qui fait songer aux beaux vers dans lesquels Virgile nous a représenté Neptune apaisant, après une épouvantable tempête, les flots soulevés, dissipant les nuages et ramenant le soleil *.

C'est avec un bonheur rare aussi, ce me semble , que Juvénal rappelle ici des souvenirs mythologiques et historiques chers à la vanité, à l'orgueil des Romains : ce mont Albin que les navigateurs découvraient tout d'abord en venant du côté de TËtrurie, par exemple, et où le fils d'Énée, l'auteur futur de la race des Césars, avait bâti Albe la Longue, tirant son nom de cette truie blanche que Virgile, dans son Enéide % a eu soin de mentionner parmi les merveilles du vieux Latium ; ce fameux port d'Ostie, œuvre colossale et l'un des plus audacieux monuments qu'aient jamais entrepris et exécuté le génie des Romains *, conçu par César, achevé sous Claude^ seulement, et dont, à la fin du seizième siècle, on pouvait encore voir les débris imposants. La description qu'en donne ici Juvénal est faite, on le sent, d'après nature.

' odesy I, m.

^ Âùn,, 1, 147 sqq.

Mil, 389-393.

* Dioa Cassius, LX, ii.

* Suét.» Claude, ch. xx.

Il avait dû admirer plus d'une fois, et non sans une satisfaction toute patriotique, ces digues artificielles, aux proportions gigantesques, construites en pleine mer, destinées à recevoir le choc des vagues et à faciliter aux grands navires portant les approvisionnements de llomr rentrée de ces bassins, où jusqu'alors Tembouchure, du bras nord du Tibre avait rendu toute navigation impossible ^

Catulle vient d'échapper au danger, il est revenu sain et sauf. Et voici que le poëte, transporté de joie, appelle ses esclaves, leur ordonne de préparer les choses nécessaires à l'accomplissement des vœux qu'il a faits pour le retour de son ami. Il y aura double fête; fête d'abord dans le temple de l'endroit, — à Tibur, sans doute, où Juvénal paraît avoir possédé une maison de campagne % et puis fête domestique et intime en présence des Pénates^ qu'il ne conviendrait pas d'oublier en pareille circonstance. Grâce à l'art du poëte, on devient témoin des choses. On ne se rappelle plus qu'on lit tout simplement une lettre; l'illusion est complète; c'est à un petit drame qu'on assiste : <( Allons, esclaves, soyez attentifs et que vos bouches gardent un religieux silence. Allez orner le temple de guirlandes et répandez la farine sainte sur le couteau des sacrificateurs. Recouvrez aussi d'un gazon vert les autels où fume l'encens, où flottent les bandelettes. Je vais vous suivre, et dès que, selon le rit accoutume, j'aurai rempli ce pieux devoir, je reviendrai dans ma maison, où mes Pénates de cire fragile et luisante seront ornés déjà de leurs gracieuses couronnes. Là j'apaiserai le Jupiter qui protège mon foyer , j'offrirai l'encens à mes

Lares paternels, et je sèmerai à pleines mains des violettes de toutes couleurs. Déjà tout ici prend un air de fête; de longs rameaux ombragent ma porte, et les lampes allumées avant le point du jour consacrent la fête que je prépare.

(( Que ces tendres témoignages ne te soient pas suspects, Corvinus ; Catulle, dont le retour me fait élever tant d'autels, a trois petits héritiers. D'ordinaire, n'estce pas? on ne s'avise guère de sacrifier seulement une vieille poule, à moitié morte, pour un ami dont l'affection serait si improductive; que dis -je, une vieille poule? on ne sacrifierait pas même une caille pour le salut d'un père de famille. »

Ite igîtur, pueri, linguis anhnisquefaventesy

Sertaque delubris etfarra imponite cultris,

Ac molles orna te focos glebamque virent em !

Jam sequar, et sacro, quod prœstat, rite peracto^

Inde domum repetam, graciles ubi parva coronas

Acciplunt fragili simulacra nitentia cera.

Hic nostrum placabo Jovem, Laribusque paternis

Thura dabo, atque omnes violae jactabo colores.

Cuncta nitent, longos erexit janua ramoSy

Et matutinis operatur festa lucernis.

Nec suspecta iibi sint hœc, Corvine : Catul/uSy

Pro cujus reditu tôt pono altaria^ parvos

Très habet heredes, Libet exspectare, quis œgram

Et claudentem oculosgallinam impendat amico

Tant sterili. Ferum hxc nimia est impensa : coturnix

Nulla unquampro pâtre cadet*.

Un des plus sévères critiques de Juvénal, dont on connaît le spirituel mais quelque peu trop injuste jugement sur ce satirique, n'a pu s'empêcher de rendre hommage à ces vers : a Ce passage est charmant, s'écrie M. D. Nisard; c'est de la poésie molle et facile

' Suét., ClaiidCf ibidem.

2 Sat. XI. 65.

comme celle de TibuUe, comme celle des églogues. Le trait de la fin n'y gâte rien ; c'est une allusion plus fine qu'amère à la cour qu'on faisait aux riches sans enfants, à ces hécatombes que promettaient les coureurs d'héritages pour être couchés sur les testaments. C'est Juvénal radouci par son sujet. Ailleurs il aurait éclaté; ici, il raille; l'indignation n'est pas de raison un jour de fête * . »

Cette habile et malicieuse transition qu'on \ient de signaler en si bons termes, si naturellement amenée et inspirée par cette bonne humeur oii se trouve le poëte, nous conduit au dernier tiers de la satire.

Juvénal, fidèle à lui-même, à son but, h sa vocation, redevient pour un instant franchement satirique, et il va nous faire connaître, en passant, un nouveau trait des mœurs de son temps, la chasse aux successions. On se demande à cette occasion ce que devient le raisonnement de M. Ribbeck, qui nie l'authenticité des dernières satires de Juvénal en général, et celle de la douzième en particulier, par ce motif, entre autres, qu'elles ne nous apprennent rien sur la vie romaine du temps * I

Sur ce chapitre, du reste, Horace avait encore devancé Juvénal, et du premier coup, ce semble, il avait presque épuisé le sujets avec sa supériorité ordinaire. Horace, en effet, l'emporte de beaucoup sur Juvénal , on ne saurait en disconvenir, tant pour la vérité des détails, le piquant des observations, que pour le cadre même dont il a fait choix.

Qui ne se rappelle ce dialogue prodigieusement spirituel et amusant, tout rempli de faits et formant un

' M. D. Nisard, Poètes latins de la décadence^ t. H, p. 79, 3® édit . ^ ber echte und der tmechte Juvénal^ p. 4 et 5.

véritable petit drame, ce morceau où le devin Tirésias, aux Enfers, enseigne à Ulysse, ruiné par la guerre de Troie, le moyen de refaire sa fortune? Ulysse, pour cela, n'a qu'à se livrer à certaines de ces manœuvres auxquelles plus tard se livreront les Romains du temps d'Auguste. Tirésias, en sa qualité de prophète, voit l'avenir et le déroule aux yeux de son interlocuteur.

Suit une série d'instructions constituant le manuel du parfait coureur d'héritages. Aucune lâcheté, aucune bassesse, aucune infamie n'est laissée de côté. Pour s'enrichir par le moyen indiqué, que faudra-t-il donc faire? Horace nous le dit par l'organe de Tirésias : envoyer aux vieillards riches et sanshéritiers, quelles que soient leur origine et leur moralité d'ailleurs, les meilleures pièces de gibier et les primeurs de son jardin; leur trouver le meilleur avocat de la ville s'ils ont un procès, quand même ce procès serait injuste; afficher pour eux un zèle et un dévouement qui soient même remarqués du passant, et s'insinuer de la sorte dans leurs bonnes grâces; jouer l'homme désintéressé auprès de celui dont on convoite le plus ardemment la succession. Si d'aventure notre célibataire est accaparé par un esclave fripon ou par une coquine de servante, s'entendre avec ces honnêtes gens et se faire leur complice; louer ses mauvais vers et porter ses poëmes jusqu'aux nues; se montrer plein de sollicitude pour sa personne et sa santé ; l'engager à se couvrir si le vent fraîchit S lui conduire sa fille nubile, et au besoin

' Horace s'est certainement souvenu ici du flatteur de Théophraste qui recourt au même procédé : « W a soin de lui demander s'il n'a pas froid, s'il ne voudrait point qu'on lui mit une autre robe; et tout en lui parlant ainsi, il s'empresse de le couvrir. )> Kfl:i èpo)-

TYJdai \i.i\ f lyoT , xal el èTTtêàXXeffôat pouXexai, xai cxt Tâ^xa Xéyœv Tcept- (JxetXat aÙTÔv. (XapaxTr^pe;, II, KoXaxeta;.)

IK

sa femme; laisser là toute dignité et toute susceptibilité pour se plier à ses moindres caprices; lui faire place à coups d'épaules dans la foule, Técouter bouche béante, s'extasier sur tout ce qu'il dit. Notre vieillard sans enfants ou notre vieux garçon vient-il à trépasser? verser, si c'est possible, quelques larmes édifiantes, lui faire un beau service, lui élever un monument convenable, pour ne pas donner aux voisins le droit de gloser; mais surtout se montrer de facile composition avec les cohéritiers \

Tout cela, comme raillerie contenue et traits de caractère, est digne de Molière^ de Théophraste, de la Bruyère. Qui, d'ailleurs, oserait soutenir que beaucoup de ces vilenies ne se pratiquent pas encore de nos jours? Sans doute les captateurs de-testaments^ comme on les appelait, formaient une classe à part dans une ville 011 le célibat avait pris des proportions si considérables qu'on dut promulguer des lois pour forcer les célibataires au mariage, sou^ peine d'une amende ou de la confiscation des biens qui pourraient leur être légués *. Mais notre moderne société a encore ses vieux garçons, ses vieilles filles ou ses ménages sans héritiers. Pourquoi n'aurait- elle pas ses pêcheurs d'héritages? Ceux-ci, je le veux bien, apportent dans leurs manœuvres un peu plus de réserve, de pudeur, de prudence peut-être. Ils exercent leur industrie à petit bruit, en cachette, dans l'ombre, mais pas assez cependant pour échapper toujours aux remarques du public ou du voisin ; et, chose triste à dire, de même qu'à Rome, ce ne sont pas toujours les plus besogneux qui se livrent à cette course aux successions; ce sont souvent, il faut

» Horat., Sat, II, v, passïm,

^ Loi/w/*a,loi Pappia-Poppœa, Dion Cassius, XLIII, xxv; LVI, x.

bien le reconnaître, les divers membres des familles les plus opulentes qui luttent entre eux d'honnêtes préve-nances envers telle tante, tel oncle ou tel cousin à héritage, pour obtenir une place sur le bienheureux testament.

Du temps de Juvénal, auquel je me hâte de revenir après cette digression, qui nous a d'ailleurs maintenu dans notre sujet, tel était l'état des choses. Il n'aurait guère pu empirer; le tableau déjà tracé à cet égard par Horace le démontre suffisamment; les mœurs romaines, sous ce rapport , étaient restées les mêmes. Juvénal ne fait donc que signaler en passant ce qui chaque jour offusquait ses yeux et réchauffait sa bile. Mais, remarquons-le cependant, il le fait sans recourir à ses foudres ordinaires; ses armes ici sont le sarcasme et Tironie; cette fois il se propose^ comme le faisait presque toujours Horace \ de dire la vérité en riant : c'est donc par la raillerie seulement qu'il immolera les descendants des honorables industriels que le poëte venu avant lui nous a si bien fait connaître et mépriser. Et pourtant, au temps de Juvénal, constatons-le, et c'est là un bien triste progrès dans le mal, une autre bassesse semble avoir prévalu : c'étaient les vœux qu'on faisait aux dieux de leur immoler de nombreuses victimes, quelquefois encore, comme cela s'est vu sous Caligula ^, de s'immoler soi-même, si tel ou tel prétendu ami dont on convoitait la succession, tombé soudain malade, venait à guérir. C'était une flatterie d'un nouveau genre. Juvénal n'a garde de la laisser passer sans la flétrir : que Paccius ou la riche Gallita, dépourvus tous deux d'héritiers naturels, viennent

' Sat, I, I, 24.

^ Suél., Calig., ch. xiv et xxvii.

à ressentir quelque accès de fièvre, aussitôt les portiques du temple se tapissent de pieux ex-voto; on voit sortir de terre des gens qui, pour la guérison du malade, s'engagent à immoler cent bœufs, « ils proniettraient des éléphants, s'il s'en trouvait au marche » . Trait de satire excellent contre la bassesse des flatteurs, mais que Juvénal gâte malheureusement en employant douze vers à nous peindre la contrée où naissent les éléphants, et à nous raconter les services qu'ils ont rendus à d'anciens généraux romains.

Les traits qui suivent, et c'est par là que la satire se termine, ne sont ni moins vifs, ni moins instructifs au point de vue des mœurs contemporaines. Ainsi \ acuvius Hister, fait observer le poëte, irait plus loin encore si la chose était permise ; il serait capable de dévouer les plus beaux et les mieux faits de ses esclaves, hommes ou femmes; il serait prêt à leur attacher de ses propres mains les bandelettes au front. Il y a plus : s U avait une fille déjà nubile, il n'hésiterait pas à conduire lui-même à l'autel cette nouvelle Iphigénie, « quoique bien convaincu d'avance qu'aucune biche ne viendrait se substituer à sa place * ». Il est vrai que l'héritage qui pourrait bien lui revenir en retour d'une telle preuve de dévouement et d'affection vaudrait un peu mieux pour lui que le salut de la flotte des Grecs obtenu par le sacrifice de la première Iphigénie '.

Ces spirituelles exagérations nous donnent, bien plus encore que ne le ferait le simple exposé des

2 V. 119 el 120. ^

, ^ ■ Nec compara teslamento

Mille rates. . .„„ n

(V. 121 el 122.)

choses, une idée de l'abaissement des caractères et de l'absence totale de dignité et de pudeur dans cette société romaine, où l'on était capable de toutes les ignominies, quand il s'agissait de se faire bien venir d'un testateur.

Et la satire finit par une éloquente imprécation contre Pacuvius et ses semblables. Le poëte moraliste leur souhaite, avec une amère ironie, une longue vie; ils auront ainsi le temps de vérifier ce qu'il y a de triste dans la jouissance d'une fortune mal acquise et dont les possesseurs seront inévitablement condamnés « à n'aimer aucun être humain et à ne trouver personne qui l'aime* ».

Nobles et touchantes paroles où se résume tout entier, selon la remarque d'un commentateur '', ce sentiment d'amitié, d'affection et d'humanité qui respire d'un bout à l'autre de cette satire.

' Heinrich.oMrr. cité, X1I« satire. Erklxrung.

li» conscience ' .

Le poète philosophe reparaît encore dans cette pièce. Un ami de Juvénal, Calvinus, sur lequel d'ailleurs l'histoire ne nous fournit aucun renseignement, avait confié à un de ses intimes une somme d'argent assez considérable, quelque chose comme deux cent mille francs de notre monnaie moderne \ L'ami cupide et infidèle nia le dépôt et se parjura. Cette trahison de l'amitié, jointe à la perte d'une partie de sa fortune, jeta Calvinus dans un amer désespoir. Juvénal essaye de le consoler dans une de ces lettres qui rappellent moins les épîtres d'Horace, que certaines épîtres de Sénèque, connues sous le nom de Consolations. C'est encore un de ces lieux communs de morale prêtant aux descriptions et aux ornements poétiques, et qui déparent trop souvent les dernières satires de Juvenal. La pièce à laquelle nous voici arrivé abonde malheureusement en défauts de toute sorte. Trop souvent le

2 C'est W E Weber qui évalue à ce chiffre le miUion de sesterces indiqué par Juvénal. (Weber, Die Satiren Juvenals iibersetzt und erlàutert, Halle, 1838, p. 564.)

LA CONSCIENCE

3oëte gâte les pensées les plus élevées par des déveoppements superflus, une morale intempestive, une froide déclamation. Au point de vue de l'art dans la composition, la treizième satire laisse beaucoup à désirer. Ainsi, dès le début, Juvénal énumère rapidement les divers arguments dont il se servira pour consoler Calvinus, et ces arguments sont ensuite présentés, un à un, dans la suite de la pièce, avec force développements, et des ornements souvent étrangers au sujet; ce qui convient plus à un thème d'école qu'à la satire proprement dite ; ajoutez à tout cela des répétitions, des longueurs, certains épisodes déplacés ou tout au moins mal placés à l'endroit où ils se trouvent, et aussi je ne sais quoi de fautif, par moment, dans la trame même du texte, où les idées ne s'enchaînent pas toujours avec assez de rigueur. Ce sont là autant de taches qui ont leur origine , ce semble, dans les vieilles habitudes de l'école; elles accusent en même temps chez le poëte une fatigue résultant de son âge. Cette satire, en effet, paraît avoir été écrite la deuxième ou la troisième année du règne d'Adrien * ; et, à cette époque, d'après les calculs que nous avons établis *, Juvénal avait tout près de quatre-vingts ans.

Ce n'est pas à dire cependant que cette satire soit dépourvue d'intérêt; loin de là: elle offre de beaux

' Cela ressort des vers 16 et 17 où Juvénal dit en parlant de

Calvinus :

...... Stupet liœc quijam post terga reliquit

Scxaginta aniios, Fonteio consule natus.

Or C. Fonleius Capito avait été consul Tan 1.9 de Tère chrétienne, sous Néron (Th. Janson ab Alraeloveeu, Faslor. roman, consular. lihr, duo. Amstel., 1740, p. 121, cité par Siébold, loc, cit., p. 257). Celle satire fut donc écrite Tan 119 ou l'an 120. * Voyez notre Introduction.

endroits, des traits piquants, des pensées fortes et gra< ves ; et c'est vers la fin de la pièce surtout, qu'en entrant vivement dans son sujet et en le creusant, Tauteur s'élève à une grande hauteur de vues morales; et ces vues sont exprimées dans un admirable langage.

Avant d'attaquer le crime même de l'impudent faussaire, le poëte s'en prend au caractère de celui qui gémit d'en avoir été la victime. Ici la satire reprend ses droits; loin d'entrer dans les sentiments de Calvinus et de s'insinuer dans son esprit en partageant la douleur que ressent ce dernier, Juvénal lui parle au contraire, dès le début, avec la sévérité et je dirai même la rudesse qu'autorise son grand âge. Il gourmande son ami, plus faible que malheureux, et lui fait honte de son désespoir, indigne d'une âme forte et virile : un homme doit savoir mettre des bornes à son chagrin. Eh quoi ! faut-il se désoler comme il le fait parce qu'un faux ami a abusé de sa confiance? Est-ce la peine d'avoir vécu, comme Calvinus, soixante ans, sans avoir puisé dans l'expérience de la vie un peu de cette fermeté nécessaire pour résister aux coups inopinés? Est-il un jour de l'année où l'on ne voie paraître ni escroquerie, ni trahison, ni fourberie? Calvinus jgnore-t-il qu'il vit dans un siècle où les honnêtes gens sont rares, un siècle pire que l'âge de fer, et si odieux qu'on ne saurait trouver de métal assez vil pour le désigner? les noms manquent aux crimes. C'est dans les rudes préceptes de la philosophie qu'il faut chercher la vertu nécessaire pour se mettre au-dessus des coups du sort \

* M. Ribbeck transpose ici encore quelque peu le texte; il place les vers commençant ainsi :

Quœ tam [esta dies, et les suivants après le vers 159 des éditions ordinaires pour éviter

LA CONSCIENCE

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'il y a ici comme un écho lointain des beaux vers, connus de tout le monde, où Horace essaye de consoler Virgile, réduit au désespoir par la perte de son ami Quintilius Yarus \ et je dirai volontiers encore que quelque chose de rinspiration de nos deux poètes latins, d'Horace et de Juvénal, a passé dans ces strophes célèbres où le père de la poésie lyrique en France, Malherbe, s'efforce de consoler l'inconsolable douleur de son ami Duperrier. A part la différence du sujet, bien autrement touchant, il est vrai, chez Horace et Malherbe, puisqu'il s'agit de la perte, non plus d'une somme d'argent, mais de personnes aimées et en tout point dignes de l'être, c'est le même mouvement dans le tour de la pensée et la même manière de raisonner *.

Ainsi donc, fait remarquer Juvénal en guise de consolation première, et non sans une certaine exagération que comporte cependant la satire, l'infamie dont Calvinus est victime appartient à l'histoire des mœurs du jour. Par le temps qui court, la chose la plus rare, c'est un homme capable de rendre un dépôt à lui confié. Pareille honnêteté tient du prodige.

Mais pourquoi faut -il que Juvénal gâte immédiatement cette idée, déjà quelque peu exagérée peut-être, par un de ces développements d'école, à la façon d'Ovide, de Sénèque ou de Lucain? a Si je viens par

une répétition, ce sembie ; car, selon M. Ribbeck, les satires dernières, qu'il déclare apocryphes, n'ont pas été moins bouleversées par le temps et les copistes que celles qu'il reconnaît pour l'œuvre véritable de Juvénal. Mais transposer ainsi, c'est corriger le texte sans que celui qui corrige de la sorte soit bien sur de reproduire Tordre pri • mitif.

' Odes^ I, XX. «

2 L'ode à Duperrier est présente à toutes les mémoires, et chacun pourra faire le rapprochement que nous indiquons ici.

hasard à rencontrer un homme intègre, un homme d'honneur, je ne suis pas moins surpris que si je voyais un enfant à deux corps, des poissons que la charrue étonnée a déterrés dans un sillon, une mule devenue mère. Ce phénomène me confond comme si je voyais tomber une pluie de pierres, un essaim d'abeilles sous forme de grappe sur le faîte d'un temple, ou un fleuve de lait, sorti d'une source miraculeuse, se précipiter à gros bouillons au sein de la mer ^ » Voilà qui est d'un mauvais goût bien marqué , et qui sent le déclama-

teur.

Mais à quoi tient ce manque d'honnêteté générale que Von signale ici? Au peu de cas, répond le poëte moraliste, que l'on fait aujourd'hui des dieux, en d'autres termes, au manque de religion. Et d'où vient ce mépris des divinités? Au tort que Ton a eu, réplique encore notre satirique, de substituer à la simple et rustique religion du bon vieux temps une théologie nouvelle, un Olympe peuplé, à l'instar de l'Olympe grec, de dieux beaucoup trop faits à l'image de l'homme, de dieux dont la vie et les mœurs sont d'un détestable exemple pour les hommes, car ils détruisent la foi en même temps qu'ils corrompent le cœur. De là une peinture très-fine, très-gaie, sur l'état des dieux avant que le monde fût corrompu, mais où perce une raillerie, on l'a remarqué avant nous% qui ôte toute autorité aux vers où le poëte parle des dieux sur un ton sérieux. Au surplus, quelque joli que soit ce morceau, il trahit encore le goût des développements sans fin, fruit des exercices de l'école.

■-' M. Désiré Nisard, Poètes de la décadence, 1. 1,

LA CONSCItNCE.

Revenant à son sujet, qui consiste à consoler de son mieux Calvinus, le poëte essaye de lui prouver, par des exemples pris tout près et autour d'eux, qu'il n'est pas le seul qui ait eu à se plaindre d'abus de confiance de cette espèce. Bien plus, il est tel citoyen qui s'est vu enlever deux cent mille sesterces prêtés sans témoin ; tel autre qui, à la suite d'une friponnerie semblable, a perdu des sommes plus considérables encore, un véritable trésor. Que faire? les hommes, aujourd'hui, bravent les dieux sans le moindre scrupule, du moment qu'ils n'ont pas à redouter le témoignage accablant de quelque témoin capable de les convaincre de mensonge et de mauvaise foi.

Suit une peinture vive, et bien faite pour nous donner une idée des mœurs contemporaines, de Taudace et de l'impudence avec laquelle se parjurent les fripons du jour, quand il s'agit de s'approprier un dépôt important que d^imprudents amis ont eu la naïveté de mettre entre leurs mains : « Regarde cet homme qui nie un dépôt. Comme sa voix est ferme 1 quelle assurance sur cette face qui ment! Il jure par les rayons du soleil, par les foudres de Jupiter, par la framée de Mars, par le javelot du dieu qu'on adore à Cirrha, par les traits et le carquois de Diane chasseresse, par ton trident, Neptune, ô dominateur de la mer Egée! 11 y joindra l'arc d'Hercule, la lance de Minerve, et tout ce qu'on peut trouver d'armes dans l'arsenal du ciel. Est-il père? « Si je mens, dit-il^ que je mange la tête de mon pauvre enfant, bouillie et assaisonnée avec du vinaigre d'Egypte. » Il y a des gens qui font dépendre toutes choses des caprices de la Fortune, sans croire à un directeur suprême de ce monde; pour eux la nature seule ramène les révolutions périodiques du jour et de Tan-

née ; aussi s'approchent-ils sans crainte de tous les

autels \y)

Ces hommes aussi hardis que misérables sont loin , hélas ! d'avoir disparu avec la société romaine. Malheureusement pour la moralité publique, on les rencontre encore de nos jours, et, puisque nos tribunaux sont si souvent obligés de déférer le serment aux débiteurs de mauvaise foi, aux dépositaires infidèles, il y a là de graves présomptions, je dirai presque une preuve, que les plaignants, les Calvinus, ont été et sont indignement trompés et volés; et c'est une vérité d'observation aussi que ce sont presque toujours les plus coupables qui attestent, comme témoins de leur innocence, les objets les plus révérés, les plus sacrés. L'homme sans foi et sans croyance nie effrontément la religion du serment, et, pour mettre sa conscience en repos, il nie en même temps et la justice éternelle et Dieu, qui doit pourtant lé juger un jour.

Mais il est une autre classe de fripons, plus coupables peut-être encore, parce qu'elle se parjure tout en croyant à la justice divine et tout en la redoutant. Le poëte philosophe explique fort bien cette contradiction apparente; cette explication, il la cherche et la trouve au fond même de la nature humaine. L'homme, en effet, e3t quelquefois tellement perverti par la cupidité et le désir de posséder et de jouir, qu'il se soumet à l'avance à un châtiment plus ou moins terrible, mais qu'il croit éloigné, lent à venir, pourvu qu'il puisse assouvir au moment donné ses passions physiques; bien plus, il est quelquefois prêt à accepter immédiatement toute espèce de misères et d'infirmités, comme infligées par la justice des dieux, si, à côté de

LA CONSCÎKNCK.

cela, il lui est permis d'être riche : « Qu'Isis, se disent ces gens-là, fasse de mon corps ce qui lui plaira ; que sa main irritée touche mes yeux du sistre et les rende aveugles, pourvu que je garde les écus que je prétends n'avoir pas reçus. Qu'est-ce après tout que la phthisie, des abcès purulents, une jambe mutilée ? Le coureur Ladas est pauvre ; mais, à moins d'être fou à avoir besoin d'ellébore et des soins du médecin Archigénès, il souhaitera la goutte, si la goutte peut amener les richesses avec elle. Que lui sert-il, en effet, d'entendre louer la rapidité de ses pieds, de recevoir, à Pise, un rameau d'olivier, s'il doit crever de faim *? » Voilà qui peint assurément une époque profondément corrompue, adonnée tout entière aux jouissances de la matière, complètement dévouée au dieu Argent. C'est donc par des raisons de ce genre, fait observer le moraliste, que notre homme se rassure et fait taire la voix de la conscience; et il achève de décontenancer ses dupes par son effronterie et son impudence, qui seules égalent sa perversité. On l'appelle au temple? il vous devance et vous y traîne lui-même d'autorité. « Beaucoup d'audace dans une mauvaise cause passe, aux yeux du vulgaire, pour la noble assurance de la vertu. »

Nam, quum magna vialx superest audacia causas^ Creditur a muUisfiducia^,

Grande vérité, et dont on voit chaque jour encore de^ exemples frappants! Il n'y a rien de tel que l'audace! pour en imposer aux masses. Quand donc, comme Calvinus ou quelqu'un de ses frères en infortune, on se trouve en présence d'un fripon de cette trempe, doublé

^ V. Iô9el 110.

LA CONSCIENCE

d'un hypocrite effronté, il n'y a rien à faire. On aura beau s'adresser aux dieux, leurs statues ne bougeront pas, ils resteront sourds à nos plaintes, et Juvénal, pour la seconde fois, lance contre les dieux du paganisme, contre leur apathie et leur indifférence en face du mal, une de ces plaisanteries qui rappellent, à s'y méprendre, les railleries impies et la verve sceptique avec lesquelles Lucien ' s'attaquait au vieux souverain de l'Olympe.

« 0 Jupiter! tu l'entends, et tes lèvres n'ont pas remué lorsque ta bouche, qu'elle soit de marbre ou d'airain, aurait déjà dû tonner contre l'impie. C'est bîen la peine de venir ici tirer dévotement d'un bout de papier l'encens qu'on met sur tes charbons, et de t'offrir un morceau de foie de veau et les entrailles d'un porc, si, comme je le vois, il n'y a pas la moindre différence entre vos images et la statue de Vagellius 1 * » A partir de l'endroit de la satire où nous sommes arrivés il y a dans la pensée du poëte, et dans ce que l'appellerai en quelque sorte la marche de l'action, une lenteur évidente. Nous nous attendons à des consolations d'un ordre nouveau, et, somme toute, il ne fait guère que répéter, en les développant, celles qui ont déjà été données plus haut. Ainsi, pour calmer son ami, Juvénal lui avait fait remarquer qu'il vivait dans un temps où les trahisons et les crimes sont à l'ordre du jour; qu'il n'y a rien de plus rare qu'un honnête homme ; que rencontrer un dépositaire fidèle est une chose qui tient du prodige , que le siècle actuel était le pire de tous les siècles ; et voici maintenant qu'après la vive peinture de l'impudence et de la per-

* Voyez par exemple le dialogue de Lucien, intitulé : Timon,

ch. i-vi.

2 Une espèce de fou du temps, selon le scoliaste. (V. 1 13-120. )

versité des parjures, peinture sur laquelle nous avons insisté comme déraison, le poëte, dans un passage d'une certaine longueur, ne fait que broder, en quelque sorte, des variations sur le thème qui fait le début de la satire. Son raisonnement est celui-ci : S'il n'y a pas sur la terre d'iniquité plus révoltante que celle dont se plaint Calvinus, Calvinus a le droit de gémir; mais, si chaque jour tous les tribunaux retentissent des mêmes plaintes, si l'on voit partout des débiteurs, cités en justice, nier impudemment des engagements écrits de leur main et signés de leur cachet, pourquoi Calvinus aurait -il la prétention d'être exclu de la loi commune?

A part le tour de la pensée et la différence des expressions, tout cela a été dit, ou à peu près, dès les premiers vers de la pièce'. Il y a donc là une redondance qu'il serait difficile de ne pas condamner.

Suit un argument nouveau : le malheur de Calvinus est peu de chose, si on le compare à tout ce qui se passe autour de lui. Qu'il regarde: en fait de crimes, il trouvera beaucoup mieux. Et on lui cite, pour les comparer au coquin qui l'a trompé, toute une liste de malfaiteurs qui, du matin au soir, exercent leur déplorable industrie dans cette caverne irfipériale qui s'appelle Rome : tueurs à gages, incendiaires, voleurs d'ornements de temples et d'objets sacrés, empoisonneurs, parricides; et tout ce monde ne forme que la moindre partie des criminels, ajoute le poëte, qui dès l'aube, jusqu'au coucher du soleil, sont déférés à Gallicus, préfet de Rome \ Pour avoir une idée de la moralité humaine, il faudrait passer une journée dans la maison de Gallicus; en sor-

tant de là, personne n'aurait plus le droit de se plain-

*^'pris en eux-mêmes, tous ces détails sont curieux, sans doute comr^e traits de mœurs. Ils achèvent de nous ?^r connaître l'écume de cette société --me de la fin

£ ;f c mme 't " ."Sacle pouvait et dev.U cataer pas trop tu"i r , I Q voudrait ici quel-

r maire Ivoire Poéle tait observer quelque part, dans «t "Se satiref qu'une fois sur le chemm du mal,

ifMmani aeneris mores tlbi nosse volenti ,

Sumcit ma domus ; paucos consume dm. et ... . 'SeUrnise.urn,post,uammincvener.^^^^^^^ •

(Y. Ia9-lb2«; ^ .

, • • ^o n.iQ^aiilx Voyez ses notes sur la satire .Je veux V^^\'^\}\^^^^ cdit. 1839.

qui nous occupe. Tome U, pa^e^

LA CONSCIENCE

on y retombe sans cesse \ N'en serait-il pas de même du goût en matière de littérature? Lorsqu'on est entré dans une veine mauvaise et dans des développements faux , on a peine à s^arrêter. Voyez : les méfaits de tout genre qui entourent Calvinus ne doivent point le surprendre, répète encore son ami, parce qu'ils appartiennent à Thistoire quotidienne delà vie romaine; et, pour mieux faire ressortir sa pensée, il se croit obligé d'ajouter ce qui suit : (c Est-on surpris, dans les Alpes, de rencontrer des goitreux? En Ethiopie, des femmes pourvues de mamelles dépassant en grosseur leurs enfants? En Germanie, de voir des yeux d'un bleu sombre, des cheveux blonds huilés et retombant en tresses sur les

épaules'?))

Le développement continue pendant plusieurs vers encore , et l'on nous dépeint les combats que les Pygmées, revêtus de petites armes, soutiennent presque journellement, en Thrace, contre des nuées de grues venant fondre sur eux pour les emporter au milieu des airs; et l'on conclut de même, à savoir qu'il ne vient à l'esprit de personne d'en rire, dans ce pays du moins, parce que tout ce monde-là n'y a qu'un pied de haut \

Voilà, assurément, des idées bien recherchées, bien inutiles au sujet, une description faite uniquement pour décrire, et tout à fait dans le goût des rhéteurs du temps. Des passages de ce genre expliquent, jusqu'à un certain point, les impatiences et les indignations toutes littéraires de M. Ribbeck, qui déclare cette satire, ainsi que la précédente et les trois suivantes , apocryphe et l'œu- .

vre de quelque rhéteur maladroit. Nous ne partageons pas, quant à nous, le lecteur le sait, cette opinion, de quelque savants arguments que M. Ribbeck l'ait soutenue ; nous en avons donné les raisons ailleurs ^ Nous croyons être plutôt dans le vrai en mettant ces défaillances de la muse de Juvénal sur le compte de son grand âge; au reste, il est du devoir de la critique, et nous n'y manquons pas, de les faire ressortir; mais il faut louer pourtant les beautés du poëte. Constatons que la grande expérience qu'a Juvénal de la vie et des choses de ce monde lui inspire aussi dans cette même satire, si faible par moments et si peu en harmonie avec la plupart des autres pièces, des morceaux de premier ordre. Après s'être égaré dans des chemins de traverse, où il a perdu de vue son sujet pour se livrer à de vains et inutiles développements de rhéteur, il rentre brusquement dans sa voie, et se retrouve tout aussitôt. Semblable à Homère, il a ses instants de somnolence, mais aussi ses

réveils de lion.

Que désire Calvinus? Voir sans doute le scélérat qui Ta trompé chargé de chaînes et traîné au supplice ; ce lui sera une consolation suprême que de regarder le sang couler du cadavre du parjure? Cela lui rendra-t-il son argent? est-ce là un moyen de recouvrer la perte faite? Assurément, non. « — Mais la vengeance, fait dire le poète à son ami irrité et encore tout entier à la trahison dont il a été victime, mais la vengeance est un bonheur qui fait plus de plaisir que la vie elle-même. »

* Atvindicta honum est vita jucundius ipsa^.

* Voy. notre Introduction.

LA CONSCIENCE

A cette parole si passionnée, à ce sentiment malheureusement si vrai et, malgré ce qu'il a de sauvage, trop fréquent chez les hommes, mais si indigne d'une àme élevée, Juvénal a une réponse toute prête ; réponse empreinte de sagesse, d'humanité et de vérité : Oui, la vengeance est un plaisir, mais pour qui? (( pour ces brutes que la moindre cause exaspère et

met en fureur elle est encore la joie d'une âme

faible, étroite et pusillanime mais ce n'est point là

ce que te diront Chrysippe, Thaïes au génie si humain, ni le vieillard qui habitait au pied de THymette, au miel si doux. Non, même dans sa cruelle prison, jamais Socrate n'aurait voulu partager sa ciguë avec son accusateur *• » • ^

Quel est le Père de l'Église qui prêcherait mieux le mépris de la vengeance? Ces paroles ont de quoi étonner dans la bouche d'un païen. Il y a là, en vérité, comme un souffle anticipé des doctrines évangéliques ; on enseigne ici la clémence, le pardon des injures. De quelle manière touchante et élevée à la fois, après avoir invoqué l'exemple des grands maîtres de la sagesse antique, le poëte philosophe caractérise la divine mansuétude de Socrate, qui apparaît ici comme le Christ de la morale païenne, si je puis m'exprimer de la sorte 1 Ce qui suit est aussi élevé et non moins éloquent : Il est inutile que l'homme qui, sur cette terre, a été, de la part de son semblable, victime d'une infamie ou d'un grand crime, s'acharne à la punition du coupable; car le coupable trouvera son châtiment en lui-même, c'està-dire dans sa mauvaise conscience ; elle lui causera des tourments plus atroces que tous ceux que pourraient

inventer les juges les plus sévères, les tyrans les plus

cruels •

Juvénal va développer sa pensée ; et ici , contrairement à ce que nous avons dû signaler plus d'une fois dans d'autres parties de cette satire, le développement auquel se livrera le poëte sera à sa place. Il va nous peindre, avec des couleurs véritablement homériques, ce grand phénomène moral, qui s'appelle la voix de la conscience ou le remords. Juvénal établit tout d'abord que les dieux punissent la seule intention de faire le mal, et prononce cette maxime, qui fait honneur à sa philosophie et à sa morale, à savoir que « celui qui, dans^le silence de son âme médite un crime, est déjà criminel *» . On regrette seulement, au point de vue de l'art, que le poëte ait cru devoir commenter cette maxime par l'anecdote du Spartiate Glaucus \ empruntée à Hérodote *• ce qui ralentit l'argumentation. Ne l'imitons donc pas, et hâtons-nous de faire passer le tableau annoncé sous les yeux du lecteur. Si la seule pensée du crime, comme on vient de le dire, peut être l'objet de déchirements intérieurs, que sera-ce donc quand l'homme aura consommé un crime longtemps prémédité? Le poëte va nous le dire :

LA CONSCIENCE

... . ... . Cur tamen hos tu

Evasisse putes, quos diri conscia facti Mens habet attonitos et surdo verbere cdedït, Occullum quatiente anïmo tortore flagellum? Pœna autem vehemens ne vudto sœvior ilUs, Quas et Cxdicius gravis invenit et Rfmdamanfhus, Noctedkqiie suumgestare in pectore testem.

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