‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 22 sur 25 · V. 199 et sqq · texte numérisé non relu

V. 199 et sqq

VI, imvi.

. L'homme alors devient la proie d'une perpétuelle anxiété qui j'agite même à l'heure des festins. Sa gorge se dessèche comme dans la fièvre, et les aliments s'entassent sous ses dents qui ne peuvent plus les broyer; le malheureux rejette les vins les plus exquis; le vin d'Albe, malgré sa vieillesse, lui répugne. Offrezlui un vin meilleur encore, son front se ridera comme s'il buvait du Falerne qui aurait gardé toute son âcreté. La nuit, si ses remords lui laissent un moment de sommeil, et si, après s être tourné et retourné sur sa couche, il finit par goûter quelque repos, aussitôt, dans ses rêves, lui apparaissent le temple, 1 autel du dieu qu'il outragea par son parjure. Mais ce qm le glace surlout, lui inspire une sorte dépouvante religieuse et Im apparaît sous des proportions surhumaines, c'est ton spectre qui vient porter le trouble dans son âme et lui arracher par la terreur I aveu de son crime. Voilà les gens qu'on voit toujours trembler et pâlir à chaque éclair, à chaque grondement du tonnerre, anéantis de frayeur dès qu'ils entendent le moindre bruit dans les airs. Pour eux, ce n'est pas le hasard qui dirige la foudre, ce n'est pas un effet de la fureur des vents; quand elle tombe sur la terre, c'est qu'elle en veut au crime, c'est un feu envoyé par le courroux céleste. Cet orage a-t-il épargne leur tête, ils n'en redoutent pas moins la tempête prochaine. Le c.elvient-il às'éclaircir, pour leur terreur ce n'est quun délai. Ajoutez a cela qu'aux premièresdouleurs de côté qu'ils ressentent, qu au premier accès de fièvre qui les livre à l'insomnie, cette maladie, ils en sont convaincus, leur vient d'en haut, c'est une divinité implacable qui les frappe. Ils croient que ce sont autant de pierres et de traits lancés sur eux par le courroux des dieux. Que taire alors » Promettre d'immoler un agneau bêlant au temple voisin ou offrir à ses dieux Lares une crête de coq? Ils ne 1 osent même pas. Quelle espérance est permise au scélérat malade? ou quelle victime offrir? En est-il une seule qui ne mente plus qu'eux de vivre ' ? »

Quel magnifique morceau ! il fait oublier, il compense bien des fautes. A de semblables tableaux on reconnaît l'écrivain de génie. Quel étonnant mélange d'imagination, de poésie et de sensibilité! On ne sait,

LA CONSCIENCE

en vérité, ce qu'il faut louer le plus, du moraliste ou du peintre, c'est-à-dire de la vérité, de la justesse des observations ou de la grandeur des images.

Dans l'antiquité païenne, de grands esprits, d'éminents penseurs, Cicéron \ Perse*, Sénèque\ Plutarque \ nous ont laissé de belles pages, assurément, pleines de remarques fines et ingénieuses sur ce grand phénomène moral qu'on appelle le remords^ mais aucun d'eux, néanmoins, n'a dépassé Juvénal pour la vérité psychologique.

Parmi les modernes, les moralistes chrétiens seuls peuvent entrer en lutte avec lui ; c'est, d'un côté, Massillon, de l'autre, l'illustre auteur du Génie du christianisme; — tous deux ont jeté dans le cœur humain des regards d'une rare profondeur, — qui nous aideront à commenter ici le poëte païen : a Le tigre, écrit M. de Chateaubriand, déchire sa proie et dort; l'homme devient homicide et veille. Il cherche les lieux déserts, et cependant la solitude TetTraye ; il se traîne autour des tombeaux, et cependant il a peur des tombeaux *. »

A son tour; l'auteur du Petit Carême^ parlant de la conscience, a dit avec un éclat et une énergie de langage dignes de Juvénal : «Nous avons beau faire montre d'une vaine intrépidité, la conscience criminelle se trahit toujours elle-même. Les terreurs cruelles marchent partout devant nous; la solitude nous trouble, les ténèbres nous alarment; nous croyons voir sortir de tous côtés des fantômes qui viennent toujours nous

» MiL, xxin.

' Sat.y lli, 35 sqq.

»^i),,XLni, xcvn, cv.

♦ De his qui sero a numin. pun. 0pp. , t. Il, p. 554-556.

* Génie du christianisme^ t. I, liv. VI, c. ii.

reprocher les horreurs secrètes de notre âme; des songes funestes nous remplissent d'images noires et sombres, et le crime, après lequel nous courons avec tant de goût, court ensuite après nous comme un vautour cruel, et s'attache à nous pour nous déchirer le cœur, etc. »

Quant aux beaux vers du satirique latin, qui nous montrent, par des images saisissantes, le coupable, aussitôt qu'il a commis un crime, tremblant au bruit de la foudre, et croyant, à tout instant, que l'heure est venue pour lui d'expier ses forfaits, ou bien encore, apercevant dans ses rêves les spectres de ceux qu'il a assassinés, et laissant échapper, dans sa terreur, de pénibles et fatals aveux, quant à ces beaux vers, disons-nous, nous pouvons les commenter par les émouvantes peintures de l'histoire, ou bien encore, à l'aide de quelques-unes des plus belles compositions dramatiques anciennes et modernes. Tantôt, en effet, ces fortes images dont nous venons de parler nous rappellent les terreurs nocturnes qui, au dire de Tacite \ vinrent assaillir Néron, après qu'il eût fait tuer sa mère, ou bien ces angoisses qui s'emparaient, au premier éclat du tonnerre, de cet autre monstre couronné, appelé Caligula, courant alors, ainsi que le rapporte Suétone, se voiler la tête et se cacher sous son lit *. Tantôt aussi elles éveillent en nous le souvenir du parricide Oreste, se débattant contre les étreintes des Furies vengeresses du meurtre de Glytemnestre, sa mère ' ; elles nous font songer encore à Macbeth, épouvanté par l'apparition du spectre de Banco*, et à cette autre scène non moins

» Annal, XIV, x.

' Calig., Li.

' Comparez Euripide, Oreste, v. 245 sqq.

* Shakspeare, Macbeth, trad. F.-V. Hugo» scène xiii.

célèbre, où lady Macbeth trahit, pendant le sommeîl, les secrètes pensées de son âme, et s'efforce vainement d'enlever de sa main cette fatale tache de sang visible pour elle seule, et « dont les plus suaves parfums de l'Arabie ne sauraient faire disparaître l'odeur ^ » .

Heureux Juvénal, si la fin de sa satire répondait au grandiose passage qu'il a consacré à la peinture du remords. Voulant prodiguer une dernière consolation à Calvinus, qui eut tant à se plaindre de la perversité de Tespèce humaine, le poëte ajoute, en guise de péroraison, que l'homme une fois devenu criminel, et malgré ses remords, ne s'arrête plus; qu'il a beau condamner le mal, il y retombe ; les misérables ne s'en tiennent guère à leur première infamie, ils finissent toujours par tomber dans les mains de la justice; et, revenant au parjure qui a trompé Calvinus : « Tôt ou tard tu le sauras enchaîné dans l'ombre d'un cachot ou déporté sur quelque rocher de la mer Egée. Tu jouiras du plaisir de voir le châtiment frapper ce nom détesté, et dans la joie de ton âme tu conviendras que les dieux ne sont ni sourds ni aveugles *. »

À part ce dernier trait, relatif au dogme consolant de

^ Macbeth, scène xix. Dans sa tragédie de SyZ/a, de Jouy a reproduit à son tour sur la scène, et avec bonheur, l'image du poëte latin :

a Que vois-je? et quel pouvoir, dans ces demeures sombres, De ceux que j*ai proscrits a ranimé les ombres? Que Youlez-vous de moi, transfuges des tombeaux?

Je les vois tous, les bras vers mon lit étendus,

Agiter leurs poignards sur mon sein suspendus.

O Dieux I à me frapper leurs mains sont toutes prêtes.

A moi, licteurs l à moi!

(Acte IV, scène viil.)

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