V. 246, ad finem
LA CONSCIENCE
la iustice divine qui, pour être lente, n en est pas moins inévitable , tout le reste du raisonnement nous Lait en contradiction flagrante avec les belles maximes qui précèdent; car Juvénal finit par promettre à Calvimis le plaisir odieux de la vengeance, après avoir déclare plus haut et en fort beaux termes que la vengeance ne Convenait qu à des âmes faibles et étroites \ Cette inconséquence qu'un traducteur de Juvénal, qui est en même temps son commentateur, a en vain essaye de faire disparaître en torturant le sens des mots , est une tache de plus dans ce morceau, fruit évident de la vieillesse du poëte, mais qui contient aussi, nous avons essayé de le montrer, des beautés poétiques et morales de premier ordre.
t V. 181 et 182.
^ Dussaulx, Notes sur la satire Xlli.
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li'exemple ^
Malgré un défaut de composition que nous aurons à signaler quand nous examinerons la seconde moitié de cette pièce, malgré quelques longueurs évidentes, la quatorzième satire est une des plus belles dans son genre ; je dis dans son genre, car, ainsi que la satire des Vœux, elle roule sur un de ces lieux communs dont les rhéteurs n*aimaient que trop à s'emparer : La vertu est-elle innée dans l'homme, ou bien peutelle lui être inculquée par l'éducation? Voilà le thème que Ton va traiter ici. Ce thème sur lequel on avait tant discuté du temps de Socrate % qu'avait repris de son côté Quintilien à propos des principes dont doivent s'inspirer les maîtres de la jeunesse ', Juvénal s'y arrêtera à son tour ; le sujet est ancien, rebattu même, si l'on veut, mais le talent de l'écrivain saura le féconder et le rajeunir; d'une idée banale il fera sortir une œuvre sérieuse, grave, originale. Ainsi faisaient plus d'une fois nos prédicateurs du dix-septième siècle
» Sat. XIV.
» Voyez W. E. Weber, ouvr, cité, p. 577.
' Institut, orat.^ W, 2, 3.
L'EXEMPLE
avec lesquels Juvénal offre beaucoup de ressemblance comme moraliste et comme philosophe. Placés en présence d'un auditoire souvent aussi élégant que corrompu, retranchés derrière l'inviolabilité de leur minisstère et l'autorité qu'ils tenaient de leurs propres vertus, Fénelon, Bossuet, Massillon, dans un grand nombre de leurs sermons, faisaient entendre du haut de la chaire chrétienne de dures mais utiles vérités! Pour avoir été empruntées à un ordre d'idées commun, elles n'en devenaient pas moins fortes, moins éclatantes dans la bouche de ces éminents orateurs. Il est, en effet, certaines moralités à qui le temps ne fait rien perdre de leur valeur; elles ont un à-propos toujours nouveau auprès des générations qui, elles aussi, se renouvellent sans cesse.
Tel est, sauf certaines adresses de style, permises, naturelles même à un poëte satirique, le caractère du morceau qui va nous occuper. La thèse du poëte philosophe estcelle-ci : les plus puissants de tous les exemples, ce sont les exemples domestiques qu'un critique moderne a appelés avec raison ce les secrets mobiles des mœurs d'une nation ». Et le même critique se demandant ce que deviennent, en effet, les bonnes mœurs chez un peuple, lorsque les parents eux-mêmes corrompent, par de mauvais exemples, leurs propres enfants, répond avec raison « qu'alors c'en est fait sans retour de la chose publique » et qu'on ne peut plus c< régénérer ce peuple vicié jusque dans les principes de son existence morale*)). Comme on le voit, la question soulevée par Juvénal est grave, d'un intérêt à la fois local et universel, s'appliquant au siècle du satirique et en même temps à tous les siècles. La soulever, c'était la
' Dussaulx, notes sur la satire XIV.
résoudre : les bons exemples seuls peuvent sauver les enfants et avec les entants la nation tout entière ; les mauvais exemples les perdent tous sans retour :
Il est plus d'un travers odieux, cherFuscînc, Qui même à des cœurs purs s'attache et s'enracine ; Plus d'un immonde vice aux germes étouffants, Qu'un père corrompu transmet à ses enfapts. i;héritier d'un joueur, portant la bulle encore, Déjà brouille les dés dans le cornet sonore. De ce jeune gourmand quel espoir conçoit-on, Lui qu'une barbe grise, un vieux père glouton j Instruit à mariner, dans un coulis qui tremble, La truffe et le becfigue accommodés ensemble ? Dès la septième année, avant toutes ses dents, Donnez-lui cent Mentors, cent gouverneurs prudents. Il voudra, nommant l'ordre avarice et lésine, \
Ne pas dégénérer d'une grande cuisine!
Peut-il à sa famille enseigner la douceur, L'équité qui pardonne, ou punit sans noirceur ; Enseigner que le corps de l'esclave, et son âme, Comme nous sont formés et d'argile et de flamme, Rutilus, ce bourreau, Polyphème sanglant. Hideux Antiphatès de son foyer tremblant, Qui préfère aux accords, à la voix des sirènes. Les fouets sifHants, le cri des prisons souterrames; Qui, pour un plat brisé, demande le réchaud, Et fait marquer au front l'esclave d'un fer chaud ? Que peut-il conseiller à l'enfance crédule, Lui qui se pâme d'aise aux pleurs de l'ergastule ; Lui qu'un si noir tableau jamais ne fatigua ? Et tu veux qu'aujourd'hui la fille de Larga Ne soit point à son tour une épouse adultère, Elle qui, pour nommer les amants de sa mère, Aurait besoin de prendre haleine trente fois ? Vierge encore, elle fut ta complice autrefois , Mère impie!... A présent, elle invoque ton aide; Tu dictes, elle écrit : par le même cinède, Votre amoureux message aux galants est porté.—
L'EXEMPLE
La nature le veut ainsi : l'autorité.
L'ascendant d'une mère, et son exemple infâme. Corrompt plus aisément et plus vite notre âme I... Peut-être échapperont au souffle empoisonné Quelques enfants au cœur pur et mieux façonné» Que Prométhée a fait d'une plus noble argile ; Mais tous les autres, tous, suivant d'un pas agite. Le sentier paternel, qu'il faudrait éviter, Dans l'ornière du mal vont se précipiter!
Ainsi donc ne sois pas vicieux ; crains de l'être. Rien que pour empêcher ceux qui te doivent l'être De marcher sur tes pas dans la corruption : On imite aisément la dépravation.
Sous vingt cieux différents Catilina se montre; Mais Brutus, mais Caton jamais ne se rencontre!... Loin, bien loin de ces murs par l'enfance habités Ce qui choque les yeux et l'oreille! Écartez La courtisane immonde et la nocturne orgie, Les chants du parasite à la face rougie ! Nous devons un respect doux et tendre à l'enfant! — Oh! ne méprise pas (la pitié le défend) Cet âge frêle !... Au mal lorsque ta main s'apprête, De ton fils au berceau que l'image t'arrête ! Car, du censeur un jour éveillant les clameurs, S'il est vraiment ton fils, plus encor par les mœurs Que par la ressemblance, et, libertin novice, S'il va plus loin que toi sur la roule du vice. Tes cris éclateront!... Dans ton emportement. Tu le menaceras d'un autre testament. — Toi, d'un père usurper l'autorité jalouse, Quand tu fis pis, vieillard!... de la chaude ventouse Quand ton cerveau malsain réclame le secours!
Attends-tu quelque ami, tu vas, tu viens, tu cours : « Nettoyez ce parvis, ces colonnes, que voile La hideuse araignée avec sa large toile ! Ni trêve, ni repos ! Vous tous, lavez, frottez. Toi, ma vaisselle unie, et toi, mes plats sculptés ! » Ainsi gronde ta voix, terrible et despotique. Hé quoi l parce qu'un chien, salissant ton portique.
ni
Peut déplaire à ton hôte et choquer son regard, Malheureux! te voilà tout pâle, tout hagard?... Pour effacer pourtant cette empreinte grossière. Il ne faut qu un esclave, une once de poussière : Mais il rimporte peu de montrer ta maison Pure aux yeux de ton fils, vierge de tout poison.
Donner un citoyen de plus a la patrie, C'est beaucoup, si, formé par ta noble industrie, Il couvre nos sillons de chaume plus épais. Et sert bien son pays dans la guerre et la paix : Tout dépend des leçons qui dressent ton eleve. La cigogne, parmi les rocs déserts, enlevé Et serpent et lézard pour nourrir ses petits. Oui plus tard montreront les mêmes appétits. Le vautour, des charniers et des gibets rapporte A ses enfants chétifs des lambeaux de chair morte : Tel sera leur festin sanglant, lorsqu'à leur tour Ils se retrancheront dans leur nid de vautourl... Ce généreux oiseau, ministre du tonnerre, Chasse lièvres et daims, qu'il jette dans son aire : Bientôt, quand les aiglons, plus robustes enfin, D:^ploieront leur grande aile, - irrités par la faim, Ils voleront, béants, vers cette même proie Qu'en s'échappant de l'œuf leur bec déchire et broie l
Cétronius avait la rage de bâtir :
A Caiète, où le flot marin vient retentir, A Préneste, àTibur, coteau frais et rustique, Il construisait partout, en marbre asiatique, Des villas, des palais plus beaux, plus radieux Que nos temples romains, que les temples des dieux; Tel Posidès l'eunuque, en sa magnificence, De notre Capitole effaçait la puissance. Enfin, Cétronius vit décroître son or.
Ce débris de fortune était spleudide encor; Mais, entassant le marbre étage sur étage, Son lils, plus somptueux, dissipa l'héritage.
L'enfant du juif crédule et superstitieux Adore seulement les nuages des cieux.
L'EXEMPLE. 305
. Il se fait circoncire, et n'a pas moins de haine Pour la chair du pourceau que pour la chair humaine : Ainsi faisait son père. Ennemi de nos lois. Le juif apprend, observe et révère à la fois Cette religion secrète, que Moïse, Dans un livre plein d'ombre, à son peuple a transmise. Il ne veut même pas t'indiquer de la main, Si tu n'es circoncis, la source ou le chemin. Pourquoi ? C'est que son père, ô profonde sottise ! Croupit tous les sept jours dans la fainéantise ^ »
Je n'insisterai pas sur le procédé de composition, qui se ressent tout à fait des habitudes de Técole ; car il consiste à renforcer l'argument principal, la proposition générale par une série de preuves puisées dans les mœurs de l'époque, moyen de démonstration qui n'est pas d'ailleurs des moins efficaces. Mais j'ai hâte de revenir sur Tensemble du morceau que le poëte français a traduit avec autant de fidélité que d'élégance et d'énergie.
Signalons tout d'abord comme trop prolixes et quelque peu entachés de déclamation , bien qu'au fond ridée en soit juste, les vers consacrés aux oiseaux de tout genre, prenant, eux aussi, les habitudes, les mœurs que pratiquent leurs pères. Le poëte développe trop une pensée qui aurait gagné à être resserrée davantage ; c'est comme un souvenir involontaire des exercices de déclamation.
Quant aux vices divers des pères capables de déteindre sur leurs enfants, à part la cruauté envers les esclaves et les superstitions des religions étrangères, choses toutes locales et toutes romaines % il n'en est
* V. 1-107. Je me sers ici de l'excellente traduction en vers de M. Jules Lacroix. (Paris, Didot, 1846.)
* Juvénal parle des Juifs avec la légèreté et le mépris habituels,
pas un seul que Ton ne trouve encore dans nos sociétés modernes. Les paroles du poëte sont d'une vérité éternelle, et notre dix-neuvième siècle pourrait s'appliquer ses critiques et ferait bien de profiter de ses leçons. Que de pères imprudents, étourdis en cheveux blancs, donnent encore à leurs enfants l'exemple funeste du jeu, de la gourmandise, de la brutalité envers les domestiques, des constructions ruineuses! Que de mères, coquettes ou légères, n'ont qu'à s'en prendre à elles-mêmes si leurs filles, un jour, marchent sur leurs traces ou les dépassent dans les voies du désordre et du vice! Nous touchons ici à la grande question de l'éducation, question digne de préoccuper un poëte moraliste comme Juvénal et digne surtout d'attirer l'attention des hommes d'État de tous les pays , aussi bien que celle des pères de famille de tous les temps. Tant vaut la jeunesse d'une nation, tant vaudra la nation elle-même. Les enfants sont l'avenir d'un peuple. Il n'est que trop vrai que l'homme, par un effet de sa misérable nature, incline sans cesse vers le mal. Le vice exerce sur lui un attrait irrésistible ; de là la nécessité, si l'on veut avoir une société robuste et saine,
L'EXEMPLE
en pareille matière, aux Romains. Où Juvénal a-t-il vu que les Juifs n'adoraient que le ciel et les nuages? Un contemporain de Juvénal, Tacite, avait une idée bien autrement juste de leur religion : « Les Juifs, dit-il, ne conçoivent Dieu que par la pensée et n'en reconnaissent qu'un seul, ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières périssables, se fabriquent des dieux à la resseml)lance des hommes : Judœi mente sola ummque Numen intelligunt ; profanas qui deum imagines, mortalibus materiis , in species hominum effingant. « (Histor., V, V.) Les Juifs n'étaient pas non plus aussi inhospitaliers que le prétend le poète; leur religion leur faisait un devoir de ne pas trop se mêler aux Gentils, imbus des erreurs du paganisme. Mais Juvénal, ne l'oublions pas, est un poëte satirique, et il ne se refuse ni à la tentation ni au plaisir de faire rire en décochant des traits à sa façon.
de veiller de bonne heure aux mœurs de l'enfance et de la jeunesse. : ^
Je doute que jamais poëte ou moraliste, soit ancien, soit moderne, ait affirmé l'élévation de son esprit, Thonnêteté de son cœur, la droiture de ses intentions en termes plus éloquents et mieux sentis que ne le fait Juvénal dans cette admirable tirade sur le respect dû à Tenfance.
. . Procul, ah procul indepuellœ Lenonum, et cant us pernoctantis parasita Maxima debetur puero reverentia : si quid Turpe parasy ne tu pueri contempseris annos, Sed yeccaturo obstet tibi filius in fans.
Ces vers mériteraient d'être gravés en lettres d'or sur le seuil de toute maison où vivent des enfants. Cette superbe maxime, sortie du fond de la conscience humaine, éveillera toujours et partout des échos sympathiques.
Malheureusement les développements que Juvénal donne à sa pensée, les détails dans lesquels il entre sur les soins qu'on prend à nettoyer sa maison si l'on attend quelque hôte de distinction, opposés à notre indifférence quand il s'agit de la propreté morale du foyer domestique^ me gâtent quelque peu la sublime concision de ce qui précède. Ce sont là de ces longueurs qui déparent trop souvent les satires-harangues des deux derniers livres du recueil. Ce n'est pas que Tidée, au fond, ne soit juste, mais elle est trop délayée, et M. Ribbeck a raison de s'en montrer choqué \ Seulement ce n'était pas un motif suffisant pour fermer les yeux, comme le fait M. Ribbeck, aux beautés de toute nature dont cette satire est remplie.
' fier echte und der unechte Juvénal, p. 33.
L'EXEMPLE
Nous connaissons maintenant les principaux \îces contre lesquels on doit préserver Tenfance; mais il en est un surtout dont l'exemple peut exercer la plus détestable influence sur la jeunesse : ce vice, c'est Tava-
rice.
Ici se retrouve, selon nous, ce défaut de composition dont nous avons parlé au début de ce chapitre. Toute la seconde moitié de la satire sera consacrée à la peinture de l'avarice. La pièce manque ainsi de proportion, et il y a là comme un sujet nouveau péniblement soudé au premier, et qu'il fera quelque peu perdre de vue. C'est en vain qu'un critique, admirateur souvent exagéré du poëte dont il a été en même temps le traducteur, propose, pour tout concilier, de faire, à l'endroit où nous sommes arrivés, une coupure idéale et d'y mettre un nouveau litre; ajoutant que de cette manière (c au lieu d'une satire on en lira deux très-distinctes et dignes des précédentes \ )) On aura beau dire, avec la meilleure volonté du monde on ne fera pas disparaître cette disproportion fâcheuse.
On a essayé, il est vrai, de justifier Juvénal à cet égard, en faisant remarquer que les longs développements auxquels il va se livrer convenaient tout à fait à sa thèse, l'avarice étant de tous les vices celui contre lequel il faut avant tout chercher à prémunir les cœurs *. Je le veux bien, mais, au point de vue de l'art de composer, on est en droit d'exiger du poëte plus de régularité, de symétrie. Ces observations faites, il ne nous coûte nullement de reconnaître qu'après les moralistes grecs, après les comiques romains, après Horace et après
' Dussaulx.
*-' Lemaire, Satirse décimas quartx analysis {Juvenalis satir,)^ l.II,
Perse, Juvénal a su rester original dans la peinture d'un lieu commun. Il l'a de plus remarquablement adapté à son sujet. La transition, si on veut bien l'examiner de près, ne manque ni d'habileté ni de naturel :
Les jeunes gens, fait remarquer le poëte, si dociles à tout imiter, n'écoutent pas sans déplaisir les conseils qui les poussent à l'avarice; mais elle finit par en avoir raison, car c'est un vice qui se déguise à nous sous les dehors de la vertu. « Son maintien est grave, sa tenue sévère ainsi que son visage. On n'hésite pas à faire réloge d'un avare, c'est un homme rangé, économe \ » C'est ainsi que peu à peu, — la remarque est encore de Juvénal, — on fait naître le goût de l'avarice dans le cœur de la jeunesse, et les leçons des parents ne manqueront pas de porter leurs fruits. Et le poëte nous fait assister aux diverses phases de l'éducation que reçoivent, de leurs parents insensés, les avares futurs encore enfants, ou à peine adolescents. Ici les traits de mœurs se mêlent aux traits satiriques. En présence de ceux que l'on dresse àl'ayarice, fait observer Juvénal, ce on rogne les portions des esclaves, on jeûne souvent pour ne pas consommer une croûte de pain noir moisi. En pleines chaleurs de septembre on réservera pour le lendemain les restes d'un hachis. On mettra sous scellé des fèves rances avec un morceau de maquereau et de silure déjà avancés, et des poireaux dont on aura compté les filets. Un mendiant ramassé sous les ponts refuserait de s'asseoir à
une pareille table *. »
Voilà de curieuses vérités d'observation. Ceux-là seuls qui ignorent de quoi est capable l'abominable
L'EXEMPLE
SU
vice ayant nom avarice pourraient taxer le poëte d'exagération. Comme les maladies du corps, les maladies de l'âme se présentent toujours les mêmes à travers les siècles. L'avare de Juvénal est proche parent de l'avare que nous a peint, avec des détails si piquants et si odieux à la fois, le grand observateur qui s'appelle Théophraste ^ En Italie, deux siècles et demi avant Juvénal, du temps de Plante, — lisez VAululaire, — les choses se passaient de même. L'Harpagon de Molière est leur digne disciple à tous, et, à son tour, le père Grandet, de Balzac, renchérit encore sur tous ces types divers *•
Avec la ladrerie augmente chez l'homme le désir d'accroître sa fortune, d'arrondir ses domaines, ses champs, ses forêts, ses plants d'oliviers; on veut tout avoir. L'exemple donné par les parents pousse les enfants à les imiter, et, comme cela arrive toujours, à les dépasser. Du respect humain, il n'en est plus question ; qu'on blâme notre avare. Une s'en soucie guère ^ Ce à quoi il
^ Il nous a retracé avec une finesse et une sagacité dignes d*Aristote, son iUustre maître, une véritable physiologie de l'avare et de Tavarice dans les chapitres ix, x, xii et xxx de ses Caractères.
^ Nous laissons au lecteur le soin de comparer ces types entre eux ; ils sont assez connus pour que nous n'ayons pas besoin d'insister davantage sur ce point.
' Le mouvement est imité d'Horace :
* . , . Populus me sibilat, at mihi plaildo Jpse domi, simul ac nummos contemplor in arca,
{Sat, I, V. 66-67.)
Ces deux vers ont inspiré à Boileau cette imitation bien connue :
• Qu'importe qa'en tous lieux on me traite cTInfâme T - Dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme;
Dans mon coffre tout plein de rares qualités -
J'ai cent mille vertus en îouis bien comptés. Est-il quelque talent que l'argent ne me donne? ' .
(£p. Vi) .-...'
tient avant tout, c'est de posséder le plus de propriétés qu'il pourra. Et Juvénal, toujours si Romain, si patriote, jette un coup d'oeil en arrière et compare, — à la honte de son siècle, — les immenses domaines de quelque avare du temps, domaines acquis par les moyens que l'on sait, aux maigres lopins de terre dont jadis, au beau temps de la république romaine, se contentaient, pour eux et tous les leurs, maints soldats émérites.De là cette admirable peinture, pleine de poésie et de grandeur, qui jette une agréable variété au milieu d'une thèse philosophique et morale :
« Héroïques débris échappés au Molosse, Au glaive de Pyrrhus et du Carthaginois, Jadis nos vieux Romains blanchis sous le harnois Recevaient deux arpents. Ce don mince et vulgaire, C'était le prix du sang, des travaux, de la guerre... Mais ils ne croyaient pas leurs services trahis : Aucun d'eux ne disait à Rome : Ingrat pays ! Ce domaine chétif rassasiait le père, Et toute sa maison fourmillante et prospère. Où son épouse enceinte, en leurs jeux triomphants, Joyeuse, contemplait quatre petits enfants : L'un d'eux esclave né, les autres fils du maître. Au retour de la vigne et du sillon champêtre Les grands frères voyaient pour eux, sur le foyer, En de larges bassins la bouillie ondoyer. Aujourd'hui deux arpents ne suffiraient qu'à peine A nos jardins ^ »
Là-dessus, pour la vingtième fois peut-être et tou* jours avec raison, Juvénal fait à son siècle des reproches que l'on serait tout aussi fondé d'adresser au nôtre. Il en veut à cette rage féroce de s'enrichir et de s'enrichir vite, à cette passion de l'or, courant droit à son but
' V. 161-172. J'emprunte encore ce passage à la remarquable traduction de M. Jules Lacroix*
L'EXEMPLE
sans se laisser arrêter ni par la pudeur, ni par le respect des lois :
Sœva cupido Immodici census ! Nom dites qui fieri vuli Et cito vult fieri ^
Après cette imprécation arrive, comme contraste, un élégant et gracieux passage inspiré par les idées d'un temps passé et regretté : •
c( Ornes enfants! contentez- vous de ces cabanes et de ces collines, disaient autrefois à leurs fils les vieillards chez les Marses, les Berniques et les Vestins. Demandez à votre charrue le pain qui suffit à nos tables. Voilà la vie qui plaît aux divinités champêtres, lesquelles, dans leur bonté, nous firent présent du blé, et apprirent à l'homme à dédaigner le gland, son ancienne nourriture. On n est point tenté de faire le mal quand on croit pouvoir sans honte se contenter en hiver de grosses guêtres et d'habits de peau, avec la laine en dedans pour se garantir de la froide bise. Ce qui conduit à tous les crimes, c'est la pourpre étrangère que nous ne connaissons pas *. » ' ,
11 serait digne d'Horace, de l'auteur des Géorgiques,
Vivite contenu casnîîs et collibus istiSy O puer a Marsus dïcehat et Hernicus olim Vestinusque senex : panem quxramus aratro, Qiû satis est mensis; laudant hoc numina ruris Quorum ope et auxilio, gratxpost munus aristœ ^ Contingunt homini veteris fastidia quercus. mi vetitum fecisse volet, quem non pudet alto Per glaciem perone tegi, qui summovet Euros PelUbus inversis; peregrina ignotaque nobis Àd scelus atque nefas, quœcumque esty purpura ducet.
ou d'Homère, ce tableau où l'on nous peint les mœurs simples et saines des populations de la vieille Italie. Il fait on ne peut mieux ressortir la civilisation raffinée et corrompue du jour. Il y a là autant de poésie que de sentiment. Tout respire l'amour de la vie des champs et de l'honnêteté rustique. C'est une magnifique idylle. Les temps sont bien changés :
« Telles étaient les leçons que les anciens adressaient à leurs enfants. Maintenant, dès l'entrée de Thiver, au milieu de la nuit, un père, à grands cris, fait lever son fils péniblement endormi : Allons, prends tes registres ; écris, mon garçon ; réveille-toi ; prépare tes plaidoyers, étudie notre vieille législation, ou bien rédige unpiacet pour obtenir le bâton de centurion... Puis, va renverser les tentes des Maures, les châteaux des Brigantes, afin que ta soixantième année te fasse porte-aigle avec de bons appointements. Mais si, au contraire, tu as peu de goût pour les fatigues prolongées des camps, si le son des clairons et des trompettes effraye tes oreilles et te donne la colique, eh bien! achète des marchandises pour les revendre moitié plus cher, transporte au-delà du Tibre toutes les denrées possibles sans te rebuter de leur odeur. Mets-toi bien dans Tesprit qu'il ne faut faire aucune différence entre les cuirs et les parfums. Qu'importe la marchandise? l'argent qu'on en tire sent toujours bon. Aie toujours à la bouche cette pensée du poète, pensée digne des dieux et de Jupiter même : « Comment vous êtes-vous ence riehi? c'est ce dont nul ne s'inquiète; l'essentiel, c'est de s'en- « richir. » Voilà ce que nos vieilles nourrices enseignent aux petits garçons qui se traînent encore à quatre pattes ; voilà ce que savent toutes les petites filles avant d'apprendre leurs lettres '. »
Combien tout cela tranche avec les mœurs antiques dépeintes plus haut ! C'est la vie romaine, fruit d'iine civilisation excessive. Ici dominent exclusivement l'intérêt et toutes les passions égoïstes. C'est déjà l'exis-
314 CHAPITRE Xlll.
tence à grandes guides, l'existence échevelée, comme celle de nos jours. Adieu le sentiment, adieu la poésie. Si Ton travaille, c'est uniquement pour obtenu^ et parcourir rapidement une carrière lucrative. On est tourmenté de la manie d'être fonctionnaire; on veut être magistrat, militaire, avocat. Et encore, — ne nous y trompons pas, —le père de famille, que Juvénal fait agir et parler , ne se fait guère d'illusions sur les avantages à retirer des carrières dites libérales. Passer les nuits à travailler, user sa santé à des marches forcées pour toucher les appointements d'un juge ou d'un centurion, quelle perspective! Mieux valent les affaires. Ne croirait-on pas entendre le raisonnement de ceux qu'on appehe aujourd'hui des hommes pratiques, des hommes positifs, que nos poètes comiques contemporains, peignant de la sorte les mœurs de notre époque, ont mis plus d'une fois en scène? On croirait entendre M. Mercier de r Honneur et r Argent , M. Simonnet de la Bourse, M. Péponet des Faux bons hommes, ou encore, et surtout, MM. Formichel père et filsS qui ont élevé à la véritable hauteur d'un art l'abolition du sentiment en toutes choses et le culte des intérêts matériels.
Elle est plus vieille qu'on ne pense, la fameuse maxime : Enrichissez-vous, ce Comment vous êtes-vous enrichi, c'est ce dont nul ne s'inquiète ; l'essentiel, c'est de s'enrichir \ » C'est encore la grande devise de nos jours. Voilà où nous a menés l'amour du luxe, que la plupart du temps l'agiotage seul peut entretenir. Le langage que nos pères de famille tiennent à leurs enfants ressemble singulièrement à celui des pères de
' Dans la Famille BenoUon, comédie de M. Viclorien Sardou* 2 Inde habeasy quecrït nemo^ sed oportet habere.
L^EXEMPLE
famille romains du premier et du second siècle de l'empire ; ce qui n'est ni flatteur pour nos mœurs, ni encourageant pour l'avenir de la France.
Voici maintenant de sages remontrances que fait le satirique latin aux parents insensés de son temps :
(( Pour moi, si j'avais affaire à ce père si pressé d'inculquer à son enfant de telles maximes, je lui dirais : « Voyons, vieux fou, qui te presse? ton élève surpassera son maître ; je te le garantis, tu peux être tranquille; il Teffacera. Ajax a été plus grand que Télamon, son père, Achille que Pelée. Épargne au moins son enfance : le poison du vice n'a pas encore pénétré dans son coeur. Mais, quand sa barbe sera assez longue pour qu'on la peigne, quand il sera d'âge de la soumettre au rasoir, alors, la main sur l'autel de Cérès, sur le pied même de la déesse, il vendra de faux témoignages et des parjures à bon marché. Si la femme qu'il épouse est riche, du jour où elle passera le seuil de votre demeure , regarde-la comme enterrée : sa dot lui coûtera la vie. Pendant son sommeil, un coup de pouce et tout sera dit. Ces biens que tu vas chercher sur terre et sur mer, il trouvera un moyen plus expéditif de se les procurer : assassiner est moins fatigant. Maisjamais jene lui ai fait de recommandations pareilles, dirastu alors, jamais donné de telles leçons. Pardon, cette perversité lui vient de toi. Celui qui par ses leçons met au cœur de son fils le goût des grandes fortunes, celui dont les sinistres conseils ont fait de lui un homme avide, en lui laissant toute liberté de s'enrichir par la fraude, celui-là, en lui lâchant la bride, l'a engagé dans la carrière; une fois lancé, les cris ne l'arrêteront plus! Il va, passe la borne et ne t'écoute plus. Nul ne croit que ce soit assez de s'en tenir aux fautes qu'on lui permet. On s'accorde toujours plus de licence. Quand tu dis à ce jeune homme que donner à un ami est une sottise, que c'en est une aussi de soulager la pauvreté de ses proches, de les tirer de la misère, du même coup tu lui apprendras le vol, l'escroquerie, tu lui enseignes d'acquérir au prix de tous les crimes les richesses dont Tamour te dévore, amour aussi ardent chez toi qu'était l'amour de la patrie dans le cœur des Décius...
« Pour toi, tu verras un jour ce feu dont tu as allumé la première étincelle, grandir, s'étendre et tout dévorer. Il ne t'épargnera pas même, toi, malheureux : le lion, un jour, du fond de
3,g CHAPITRE XIII.
sa tanière, épouvantera de son rugissement et engloutira le
maître qui l'a dressé. combien de temps tu as à
« Les astrologues ont pu te dire combien oe le u
dre avant de manger quand on est père et qu<iuu
On pourrait adresser les mêmes reproches à bien des père de notre temps. Ces reproches sont admirables d vérité de raison. Comme le eu, l'avance estun de ces ^ es qui mènent à tout. Malheur aux parents trop mdulgen ts'ou trop égoïstes, qui dans le cœur de eurs e fants ont jeté des germes funestes! C est en vain qi^ plus tard Is voudraient décliner la responsabilité de cri^. s qui en sont la déplorable conséquence ; on se toùjot'rs en droit de leur répondre avec notre poète moraliste :
Mentis causa malse tamen est et origo pênes te. Nom quisguis magni census prmcepil honorem, Et leevo monitu pueros productl avaros, Dat libertatem et tôt as effundit habenas Curriculo; quem si revoces, subsistere vescit. Et, te contempto, rapitur metisque reltctis.
Comparaison superbe, empruntée aux Jeu^ du cirque, in^Dirée, ce semble, d'un célèbre passage de Virgile , et s'appUquant, on'ne peut mieux, au caractère impe-
t Traduction de M. Despois. V. 210-256. 2 Géorg.yh 512 sqq.
LTXEMPLE.
tueux et bouillant de la jeunesse, telle que Tout peinte, et tour à tour, Aristote\ Horace% Bossuet ^
Je ne sais si je me trompe, mais, dans presque tout ce long passage que nous essayons de commenter, Juvénal, par ses réflexions, ses considérations morales, aussi bien que par l'art avec lequel il les développe, rappelle singulièrement le ton, la manière des moralistes et des prédicateurs chrétiens. Fénelon, dans ses sermons, Massillon dans son Petit Carême, lorsqu'ils font la guerre à nos vices, à nos passions, à nos préjugés, ne disent ni mieux ni autrement. C'est la même abondance dans les idées, le même souffle oratoire et aussi le même bon sens.
Tout se tient ici-bas; une faute conduit à une autre faute; le vice au crime; l'étincelle devient incendie; le joueur peut en venir jusqu'à l'assassinat; rien d'étonnant par conséquent si l'avarice engendre le parricide. C'est pour la troisième fois* que notre satirique signale à l'indignation publique des attentats de ce genre, dus aux impatientes convoitises de fils pervers. Dans ce cruel mais épouvantable tableau , l'ironie du ton égale l'énergie des traits.
Au sein de notre société moderne de tels crimes sont rares. Dieu merci, bien que nos cours d'assises aient vu comparaître plus d'une fois devant elles, — et il n'y a pas bien longtemps de cela, — des fils dénaturés, accusés et quelques-uns convaincus d'avoir abrégé les
'Iihetor.,U, 12.
' Ep.ad Pison, 161-166.
' « Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans.^ Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré, etc. » (Panégyrique de Saint Bernard.)
* IH, 43-44, et VI, 553 sqq.
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jjjg CHAPITRE XUl.
iours de leurs parents afin d'en hériter plus prompte- C 'Ce qui chez nous, grâce au ciel, est exception- ^1 para rhélas ! avoir été fréquent dans cette société dégradée ;t en décomposition dont Juvenal s est fait
^' Tout'cê qui précède, en dépit de quelques traits
Tsltme l" r nTeriOut reviennent à l'espril quand :™et à 'envisager tins les eiforts que ont h^^ s mortels pour s'enrichir, les privations qu ils s impo Tent es pMs qu'ils affrontent. Un tel spectacle c es • l d re cefui de la comédie humaine proprement dite, M ;:r:u plus désopHant, en vérité, que tous les amusemenu du théâtre, que tous les jeux et tours de lorce fma^nables. Suit alors une ?-"'"«• ~mpos-,f
Kîon nvpc les souvenirs d Horace*, de Ferse , oe SnlquTp'e «tre", qui ont tour à tour traité le m^me s^fet mais frappée cependant au coin du génie de Juvénài Mur l'orteinalité, la verve et le ton sarcastiquc. Nouiu Wmoerite, il ne peut s'empceher de nre à la vue de toutes nos folies :
a Est-il plus amusant de voir la souple échine Du mime aérien lancé par la maclnne ol Snsant sur la corde à la hauteur des toils , . Que de te voir logé sur un vaisseau craoïs, Jouet de l'aquilon, jouet du vent d Afnque Vil traflquant de baume ou de poivre en barrique , Rapportant ces raisins desséchés au .f^nd air Et ces vins cuits aux bords ou naquit Jupiier? Ce malheureux pourtant sur une corde roide Ln païee quJil a faim et craint la saison froide :
L'EXEMPLE
i £i)i5<.,Il, 1,107 sqq.
2 Sat, H, VI, passim.
3 Epist., 77 et 80.
Toi, tu braves la mort sur les flots turbulents,
Pour avoir cent villas avec mille talents. —
Vois ce port, vois ces mers, de vaisseaux toutes pleines !
L'onde a plus d'habitants que les monts et les plaines ; —
Partout où l'a conduit Tespoir de s'enrichir,
Une flotte s'élance ; et c'est peu de franchir
La mer de Carpathie et celle du Gétule :
Laissant bien loin Calpé, dans le gouffre d'Hercule
Elle entendra frémir le soleil, rouge encor...
Le but de ces labeurs, c'est que, tout chargé d'or,
On puisse dire un jour en gonflant ses narines :
J'ai vu les dieux marins, les déesses marines.
Oue les fous sont divers !
^ Celui
Qui ne met qu'une planche entre la mort et lui. Bien qu'il n'arrache pas son manteau ni sa robe. Au pouvoir d'un tuteur faut-il qu'on le dérobe? Lui qui brave Neptune et les vents en fureur Pour quelques pièces d'or aux traits de l'empereur. L'éclair brille, la nue accourt, — sombres auspices ! « Levez le cable, dit le trafiquant d'épices. Ce large ruban noir, dans le ciel attristé Ce n'est rien... ce n'est rien qu'un orage d'été. » Le malheureux peut-être en cette nuit chavire Et dans le gouffre noir plonge avec son navire !... Peut-être, effaré, pâle, au sein des flots grondants Il étreint sa ceinture et des mains et des dents! — Tout ce que roulaient d'or, le Pactole et le Tage Ne lui suffisait pas; il voulait davantage. Aujourd'hui, grelottant, affamé, sans habits. Il implore un haillon, un morceau de pain bis; Et, mendiant un as, errant à l'aventure. Il étale aux regards son naufrage en peinture K »
On oublie, en vérité, que le poëte ne fait que dé-
' V. 265-303. Traduction de M. Jules Lacroix. Il est a peine besoin d'indiquer au lecteur, -elles se présentent d'elles-mêmes a 1 esprit, - les diverses imitations que Boileau, en peignant a son tour l'avarice, a puisées à ces différentes sources. Voyez Sat. IV, Eptt. Y; Sat. VIII.
velopper un lieu commun. Tout, dans ces vers, si bien rendus par le traducteur français, tout est vif, pittoresque. Le thème d'école disparaît pour ne laisser place qu'à la vérité morale et dramatique. Après deux mille ans, la leçon porte encore, grâce au talent du moraliste. Ce tableau, Juvénal le fait suivre de réflexions qui, avant lui déjà, s'étaient présentées à l'esprit d'Horace. Ce n'est pas tout d'acquérir des richesses, môme à ce prix ; on s'expose encore à tout autant de soucis et de craintes pour les conserver. Horace supplie les dieux de le délivrer d'une fortune maintenue à ce prix :
Horum
Semper ego optarim pauperriinus esse bonorum •.
Quant à Juvénal, aux biens si péniblement gagnés et qu'il ne faudrait pas moins péniblement garder, il préférait cent fois le destin et le tonneau de Diogène. Pensée digne de celui qui s'est attaché à nous faire prendre en dégoût un vice aussi honteux que l'avarice. Et, comme péroraison naturelle, le poëte termine par l'éloge de la tempérance et de la sobriété, ces vraies vertus du sage. Savoir se contenter du nécessaire et rejeter le superflu à la façon de Diogène, d'Épicure et de Socrate, voilà ce qui, selon lui, suffit au bonheur de l'homme; c'est ainsi qu'il est en notre pouvoir de nous rendre indépendants du sort, et (( de la Fortune, que nous avons seuls divinisée * ».
Mais le poëte connaît trop bien son temps et les hommes à qui il s'adresse ; il ne se fait pas illusion, et c'est avec l'accent d'une indignation réelle qu'il porte cette conclusion :
' Sat. I, I, 78 et 79.
2 V. 315 et 316. C'est une répétition de la lin de la satire X.
L'EXEMPLE
« Ce sont la, n est-ce pas? des exeniples bien austères? Eh bien! imitons-les en y mêlant quelque chose de nos mœurs : élevons-nous jusqu'à la somme exigée par la loi d'Othon, et qui permet de s'asseoir sur un des quatorze gradins du théâtre. Mais vous froncez le sourcil , vous faites la grimace. Prenez donc la valeur de deux chevaliers ; si vous voulez, triplez, quadruplez cette somme. Pour le coup, si vous n'êtes pas content, si vos désirs s'étendent encore au delà, jamais les richesses de Crésus ni les trésors des Perses ne vous sauraient suffire, pas même l'opulence de l'affranchi Narcisse, à qui l'empereur Claude a tout accordé, tout, même la mort de sa femme, quand Narcisse le pressa de la faire périr ^ »
Telle est cette satire quatorzième, une des plus étendues du recueil , après la sixième et la dixième, et certainement une des plus importantes au point de vue de l'intention morale. On a vu ce que Juvénal a su faire d'un lieu commun, d'un thème de rhétorique. Il l'a singulièrement poétisé, ennobli, élevé. Les longueurs que l'on peut reprendre dans cette pièce, les défauts de composition qui la déparent, sont rachetés par de nombreuses et fortes qualités. C'est une harangue pleine de sublimes conseils, de salutaires leçons, qui après dix-huit siècles n'ont rien perdu de leur à-propos. Elle est moins encore l'œuvre d'un poëte que celle d'un sage.