‹ KaatjeChapitre 5 sur 7 · TROISIEME ACTE · texte numérisé non relu

TROISIEME ACTE

Quatre mois à peu près ont passé depuis que Jean revint d'Italie. Dans la grande chambre, plus claire de la blancheur de la neige qui couvre la campagne, par un après-midi de février, la mère de Jean s'occupe à diverses besognes. Kaatje, assise auprès du foyer, diligemment fait de la dentelle; Pomona, debout près de la fenêtre, regarde, en jêvant, voltiger les flocons. Le silence est paisible, mais lourd. Jean, soudain, paraît au seuil de son atelier où mène le petit escalier. Il vient d'interrompre son travail et descend, la palette à la main ; il appelle alors doucement Pomona qui lui tourne le dos.

JEAN

Pomona ? Que fais-tu ?

POMONA (sans bouger)

Je regarde la neige»..

JEAN (il s'est approché de la fenêtre et regarde aussi)

Quand on lève les yeux on dirait qu'on s'allège Et qu'on monte ^ tandis que les flocons s'épanchent^ Revêtant la Hollande d'une robe blanche Dont les canaux glacés seraient les entre-deux. C'est ravissant !

KAATJE (elle a tourné les yeux vers la fenêtre en écoutant) Oui, c'est ravissant!

POMONA (toujours immobile)

C'est hideux.

JEAN

Commen t peux-tu parler ainsi ?

POMONA

C'est froid; c'est laid; C'est triste ! Ah ! la mer bleue et les monts violets ! La dalle où les lézards réchauffent leur sommeil, Et les oliviers gris saupoudrés de soleil !

JEAN

Sans doute; mais ceci vaut bien qu'on le regarde! Le silence gelé des fontaines bavardes Semble avoir suspendu tous les gestes des choses. Surprises, dirait-on, chacune dans leur pose,

Les ailes des moulins et les branches des arbres

Ont V immobilité blanche et froide du marbre ;

Les tons sont amortis, les formes s'atténuent^

Le monde entier sommeille et, seul, un peu, remue

Le prisme étincelant dont le gel le festonne!

A Pomona.

Vos étés étemels sont plutôt monotones;

Ici, quatre fois Van, nous changeons de décor;

Ce froid,..

POMONA

C est le tombeau!

JEAN

Cette paix...

POMONA

c est la mort l

JEAN POMONA

Tu n'es pas gaie

Hélas! Comment donc sourirais-jef Cest dans F âme quHl gèle et sur le cœur qu'il neige ! Le ciel ne fut pas bleu, pas une fois, pas une. Depuis trois mois! Encor, si la bise importune. Balayant les brouillards, permettait qu'un instant On eût r illusion d'un baiser du printemps!

Mais (fest la neige^ à moins que ce ne soit la pluie. Et puis la neige, et puis la pluie,., et F on s* ennuie!...

JEAN

Eh ! quand on ne fait rien ; mais pas quand on s'occupe !

POMONA A quoi?

JEAN (lui montrant, en riant, un large accroc dans sa jupe) Raccommoder par exemple ta jupe!

Belle besogne!

JEAN

Apprends à faire une dentelle.

POMONA

Cest enfantin!

JEAN

Mais non. Vois, Kaatje, s'ennuie-t-ellel

POMONA

Kaatje est parfaite!

JEAN (conciliant)

Et puis nous nous indisposons A rêvasser ainsi; crois-moi...

LA MÈRE

Jean a raison Ma fille. Ici nous travaillons; et c'est pourquoi Le ciel peut être gris, le temps peut être froid ^ La bise peut souffler au trou des cheminées.

Nous nous sentons de bonne humeur toute tannée. Riant.

Ne travaille-t-on pas ches[ vous f Car je suppose Qu'on mange aussi parfois?

POMONA

On mange peu de chose Madame. Il fait si beau, si joyeux, si vermeil. Que ton se nourrirait d'un rayon de soleil!

LA MÈRE

Voilà qui est charmant! Mais, che^ nous, la nature Nous donne le désir d'une autre nourriture Hélas! — et ce n'est pas en bayant aux corneilles Qu'on remplace le pain qu'on a mangé la veille!

JEAN

A RomCj tu n'étais pas si rêveuse! Il faut Te secouer! Tu n* as plus mis le pied là-haut Dans FatelieTy dqpuis huit jours!

POMONA

Mais si!...

JEAN

Mais nonl Tu n* as plus vu ma dernière toile...

POMONA

A quoi bon ?

JEAN (interloqué)

Autrefois cependant tu suivais mon travail ; T aimais bien tes conseils...

POMONA (brusquement)

Tu ne fais rien qui vaille A présenti

Cest gentil!

POMONA Mais c'est vrai! Je l'ai vue

Ta toile !

JEAN

Eh bienf

POMONA

Elle est mauvaise f dépourvue U accent! Dans ce « Festin des Dieux n on ne respire Aucune joie aisée etfièrel...

KAATJE (protestant)

Ohl Peut-on dire l Je crois qu'elle sera magnifique, au contraire '

LA MÈRE

Elle est très belle!

POMONA (riant) Alors, je n* ai plus qu'à me taire.

JEAN

Mais non /... Mais le tableau depuis que tu le vis^ A pu changer!...

Tu me demandes mon avis?

Je trouve que c'est mal composé, que tes dieux Ne vivent pas; ton Jupiter a F air d'un vieux; Tu donnes à tes corps un ton morne et plombé; Cest maladroit...

JEAN

Pourtant...

POMONA

Rappelle-toi, VHébé un Bron^ino ; sa chair, V éclat de son visage! Voilà de la peinture !

JEAN (attristé) Ah! tu me décourages!

POMONA

Efface cette toile où rien n*est réussi!

KAATJE (indignée) Oh ! non, Jean ! Cest très beau !

POMONA

C'est très beau, pour ici!

C'est très beau quand on n'a jamais vu autre chose !

LA MÈRE (à Pomona) Vous êtes si sévère !

Oui, c'est vrai! Tu m'opposes Toujours de grands tableaux, très célèbres, qu'ont peints Un Guide, un Bron^ino, un Raphaël d'Urbin !

Laisse^moi travailler mon art, que tu méprises! Pour atteindre au plus haut degré de la maîtrise Tous ces peintres fameux n' ont-ils pas mis le temps f

POMONA (ironique) Raffaello San\io meurt à trente-sept ans!...

KAATJE (à Jean) Sais courageux!

LA MÈRE (l'encourageant aussi)

Allons ! nous avons confiance !

Ayant dit ces mots, elle quitte la chambre.

F^OMONA (hausse les épaules et reprend sa contemplation du paysage)

A£oi aussi!... Je lui montre un peu ses défaillances; Cest tout...

JEAN (après un silence, revenant vers elle)

Je venais voir si tu ne veux rienfairel Veux-tu monter ?

POMONA

Pas maintenant.

JEAN

Si tu préfères, Nous sortirons ?

Mais tu es fou !

JEAN (riant)

Von s'emmitoufle Chaudement et Von court, sous la bise qui souffle Et pince, dans la neige ^ sans chemins ^ tout droit Devant soi ; tu verras^ nous rirons!.,.

POMONA

Non ; j'ai froid.

JEAN

Je f apprendrais à patiner sur les prairies ; C est amusant...

POMONA (impatientée) Non... non; laisse-moi y je t en prie l

JEAN

Mais cela méfait mal de te voir triste!

POMONA

Eh bien.

Remonte.

JEAN (tristement)

Je ne f ai pourtant rien fait l

POMONA

ATon, rien...

Jean reprend sa palette et regagne lentement son atelier. Pomona reste rêveuse près de la fenêtre; Kaatje s'est remise à sa dentelle.

POMONA (d'un air détaché, après avoir regardé Kaatje)

Les hivers d'autrefois, quand vous étie\ enfants^ Vous patiniesf^ souvent ensemble?

KAATJE (simplement)

Très souvent.

POMONA

Cest un jeu d'amoureux !

Cest un jeu comme un autre ; Cest un jeu de che^ nous. N*ave:{'V0us point les vôtres f

POMONA

Sr; mais ches^ nous, les jeux d'amoureux ont toujours

Quelque chose qui fait trembler, comme V amour.

Et ne connaissent pas cet accord enfantin

De deux cœurs emportés par Vélan des patins !

Quand on s* embrasse dans ce pays, on a Vair

ly ignorer sur quel lit de haine et de colère

Palpite la douceur des vrais baisers d'amants !

Vos disputes s'apaisent au bout d'un moment;

Che^ nous, c'est le couteau dans la main qu'on se fâche ;

Ici, V homme est trop souple et la femme trop lâche!

KAATJE (surprise de cette sortie) Pourquoi dites-vous çaî

POMONA

Pour rien ! Je m'ébahis |

De tout ce que je vois de neuf dans ce pays ! Cest un pays si drôle !

KAATJE En quoiî

POMONA

Si loin du mien!

Tout l'opposé! Le mal ici, serait le bien Là-bas ! Votre gatté me paraît sombre et triste! Vous êtes des marchands, nous sommes des artistes ; Il nous faut la lumière et le grand air salubre ; Vous, vous vous enferme!^ dans des maisons lugubres! Vos hommes sont grossiers, vos femmes sont vilaines! — On dirait qu'elles ont des yeux en porcelaine ! — Ches[ nous, par je ne sais quelle faveur exquise. Tout homme est grand seigneur, toute file est marquise! Vous parie^ un langage épais et violent.

Quand nous, nous avons l'air de chanter en parlant; Avec un rire moqueur.

Et comme on se distingue encorpar ce qu'on mange : Vous mange:[ des harengs salés — nous des oranges!

KAATJE (tranquillement)

Sans doute ; mais pourquoi donc êtes-vous venue Ches[ nous î

POMONA (amèrement)

Peut-on prévoir cette déconvenue Hélas! et savait-on le matin qu'on partit Où le chemin qu'on prend quand on aime, aboutit? Ah ! c'était le départ et sa fièvre! C'était Aller vers finconnu, d'abord, qui me tentait; Puis ce rêve : Oublier tout^ le monde, soi-même. Et fuir sans savoir où, sur le cœur que l'on aime ! Franchir des monts, des bois, des fleuves et des landes. Quitter Rome et les siens pour venir en Hollande, Oui, même à ce prix-là, qui donc eût refusé Ce voyage qui ne serait qu'un long baiser?

Mais, tout passe; la joie est loin qu'on a rêvée; L'aventure est finie, et je suis arrivée l

Je ne vous comprends pas.

POMONA

Si mon cœur est meurtri, C est parce que personne ici n'aura compris ! Ce matin, sur la place, en sortant de l'église. Près d'un grand chariot rempli de marchandises. Des gens étaient assis à l'abri d'une tente.

Je passais. Tout à coup, j'entends des voix chantantes! — Oh, ces voix dans mon cœur comme un timbre argentin ! - Je m'arrête... C'étaient des marchands florentins,

Hommes^ femmes^ enfants^ de bonnes gens nomades ^ Qui reposaient un peu leur longue promenade Par le monde, et bientôt reprendraient leur chemin ! Ils m* ont parlé y surpris ; ils me serraient les mains ; Et moi, les leur serrant aussi, sans embarras, Je pleurais de m' entendre appeler « signora », Car rien que dans ces trois syllabes sijolieSy Mon âme retrouvait toute son Italie !

KAATJE (touchée)

Pauvre Pomona !

POMONA (brusquement)

Non Ije ne suis pas à plaindre; Car Jean verra bientôt que Von ne peut pas peindre

KAATJE Commenta

POMONA

// ne peint pas, il badigeonne!

Mais il sent qu*il lui manque V exemple que donnent Nos peintres ! C*est cela qui le rend si nerveux ! Ensuite il comprendra que mon bonheur le veut, QuHl me faut ma lumière et ma terre romaines. Et nous nous en irons d'ici quelques semaines !

KAATJE Vous partir es^ ?

POMONA

Sans doute.

Avec Jean?

Mais bien sûr!

Pour longtemps?

POMONA Pour toujours!

Oh! Jean n* est pas si dur; Jean n'est pas si mauvais! Son cœur en est garant; Il doit rester ici!

POMONA

Pour qui?

Pour ses parents!

POMONA

Je suis sûre de Jean autant que de moi-même l Il me suivra...

KAATJE Malgré ses vieux parents ^ qu'il aime?

POMONA (perfidement)

Si, malgré ses parents ! Malgré, même, l'adresse De la plus fraternelle et pure des tendresses Qui porte habilement son masque dévoué , Et rôde autour de lui sans oser s'avouer !

KAATJE (indignée)

Que dites^vousf Que dites-vous?

POMONA

Ce que je pense!

Vous patinies[ beaucoup à deux dans votre enfance?

KAATJE (révoltée)

Pourquoi me tene^-vous des propos outrageants? Ah! c'est indigne... c'est indigne!... Ecoute, Jean...

A ce moment, en effet, Jean ayant entendu le bruit de cette conversation, ouvre la porte de son atelier. Il descend les marches au moment où Kaatje l'interpelle.

JEAN (avec surprise) Quoi donc, petite? Que veux-tuf

KAATJE (s'arrête, comprenant soudain ce qu'elle va faire)

Rien!... Rien!

Elle sort précipitamment à gauche. Jean, très étonné, se tourne vers Pomona.

JEAN

Qu'a-t-elle?

POMONA

Je ne sais pas.

JEAN

Mais...

Tai critiqué sa dentelle...

C'est une enfant!

JEAN

Cest une bonne enfant; sois bonne Avec elle!

POMONA (violemment)

Oh ! votre admiration m'étonne !

Elle est banale, elle est nulle, elle est insipide, Et sa dentelle est une besogne stupide !

JEAN

Pomona!

POMONA

J*en ai plus qu*asse^ d'elle ! Je Pat En horreur! Et je veux m* en aller!

T'en aller?

JEAN (stupéfait) POMONA

Si!

JEAN

Comment? T'en aller où ça?

POMONA

Che^ nouSy che^ moi!

Sourdement.

Je suis ici depuis trois mois, et ces trois mois N'ont été qu'une longue, incessante torture l J'ai tout fait pour m' habituer à la nature, A la demeure, aux gens qui m'entourent, aux phrases Qu'ils me disent! Tout méfait du mal, tout m'écrase^ Tout creuse entre nos coeurs un plus large fossél Ten ai asse^! J'en ai asse^l Ten ai asse^!

JEAN

Pomona! Pomona l Voyons? Que t'a-t-onfait?

Qu'as'tuî...

lOO

POMONA

Voici déjà longtemps que f étouffais Sous la chappe de plomb de ces mornes nuées!

On dirait que je sens mon âme exténuée^ Et que, sournoisement, me gagne et m'envahit Ce froid, dont l'âpre hiver a tué ton pays!

JEAN

Mais, Pomona, bientôt mon pays, fatigué D'avoir froid, va sourire au printemps jeune, gai. Luisant, plein de chansons et de fleurs, et joli Comme le plus joli printemps de Tivoli!

POMONA

Qu'importe! Serait-il absolument pareil

A nos printemps latins caressés de soleil.

Advînt-il qu'une nuit tiède lui suffise

Pour fleurir tous les champs au souffle de ses brises.

Il pourrait, par V ardeur brûlante de ses flammes,

Dégeler vos canaux peut-être, mais vos âmes!

JEAN

Nos âmes ne sont pas différentes des vôtres; Que veux'tu dire ?

POMONA

Hélas! Tu es pareil aux autres,

lOI

Èi tu ne comprends pais que seul iciy parmi

Vos cœurs ^ mon coeur se sente entouré d* ennemis!

JEAN

Pourquoi dis-tu celaf Ce n'est pas vrai! Mon père Et ma mère ont-ils eu jamais un mot sévère A ton égard?

POMONA (avec un geste las)

Jamais...

JEAN

Une attitude hostile?

Jamais...

JEAN

Nous leur avons fait du mal; te Vont-ils Reproché par un seul regard? Par un seul geste ? Mes parents f aiment bien...

POMONA

Tes parents me détestent!

Va, je n'ai pas besoin qu'ils parlent pour savoir Ce qu'ils pensent de moi! Depuis le premier soir. J'ai senti leur mépris, leur dédain, leur envie! Ils m'en veulent de m' être mêlée à leur vie

Et d'en avoir rompu la paix accoutumée ; Ils m'en veulent surtout d'être ta bien-aimée ! Sans doute, pas un mot n'a trahi ce qu'ils pensent ; Mais je lis dans leurs yeux, j'écoute leur silence ^ Et je sais bien, malgré des phrases qui t'abusent^ Que je reste pour eux l'étrangère et l'intruse l

JEAN

Mais tu rêves! Vraiment ton esprit vagabonde.,.

POMONA Que veux'tu! Nous venons chacun d'un bout du monde Pour essayer d'unir des vœux si différents!

Tout en moi leur déplaît, tout en eux me surprend! Quoi que je fasse, où que je sois ^ je les dérange ! Ils m'observent comme on observe un être étrange Qui parle, qui s'assied^ qui chante, qui circule. Mais dont tout, jusqu'au nom, leur paraît ridicule!

Mais, encore une fois, ce n'est pas vrai!

POMONA Ils te reprennent peu à peu !

Toi-même,

JEAN

Moi ! Mais je faime Par-dessus tout!

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POMONA Alors, viens ; partons ; retournons

Là-bas!

JEAN

Partir? Jamais!

I»OMONA

Tu ne peux pas?

JEAN

Mais non !

C est fou ! Songe un instant que mes parents m^ adorent; QuHls ont souffert pendant deux ans ; qu'ils ont encore Souffert à mon retour ; qu'ils nous ont accueillis Cependant! Les voici consolés^ mais vieillis. Ayant besoin de moi plus que jamais entre eux. Et tu voudrais,.. Mais non, Pomona, c'est affreux!

POMONA

VaS'tu, pour tes parents, sacrifier ma vie Et la tienne ?

JEAN

La mienne?

POMONA

Oui; car mon âpre envie

De quitter pour toujours ce milieu désolant y

Est faite du souci que f ai de ton talent l

Ce n'est pas seulement mon désir, quelqu'intense

Qu'il soit, de retrouver notre ancienne existence,

Qui f invite désespérément au départ!

Non; dest ma volonté de défendre ton art!

JEAN

Mon art n'a pas besoin qu'on prenne sa défense ; Ten suis maître !

POMONA

Tu ne dis pas ce que tu penses !

Mais oui.

POMONA

Non ! Ton pinceau s'est gelé dans tes doigts !

JEAN

Mais enfin.,,

POMONA

Je te dis que tu doutes de toi!

Je sais ce qu'il te manque et toi-même réprouves. Dans ce milieu banal où tes yeux ne retrouvent Aucune des splendeurs dont tu fus enivré, Ta main tremble, tâtonne...

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JEAN

Oui... peut-être... Cest j^ai^ Icif tous mes dessins sont secs^ mes tons sont faux ; Ne suiS'jeplus dans t atmosphère quHl me faut? Je ne sais^ mais f hésite^ f ai peur...

POMONA

Tu vois bien !

JEAN (tranquillement)

Seulement^ si f hésite unpeu^ sifen conviens^ Je suis persuadé que ta crainte exagère^ Car cette incertitude est toute passagère.

Mais vois autour de nous ; observe donc; contemple ! Tu n'as plus de modèle et tu n'as plus d^ exemple. Où tes yeux iront-ils chercher de la beauté Loin du pays unique où Von en voit?

JEAN

Jefai!

POMONA

Ce sont des mots !

JEAN

Mais non !

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POMONA

Je n* aurai pas V audace De croire qu'en montrant mes seins nus, je remplace Un conseil de Schedone ou de Guido Renil Reste ici, dans deux ans ton art sera fini !

Tu te contenteras de tes lourdes ébauches !

Vois déjà tes panneaux : Tes bonshommes sont gauches, Ta couleur est épaisse et ton dessin pointu!

Raffaello Sanpo faisait mieux!

JEAN (agacé)

Qu'en sais-tu ?

POMONA Asses[ du moins pour que ma vérité te fâche!

Parce que tu posas pour Ludovic Carrache

— Un fort mauvais tableau d'ailleurs! — tu te figures

Que tu connais tous les secrets de la peinture!

POMONA

Non y je n'y connais rien^je l'avoue humblement; Mais c'est encore asse!( pour juger Tartfiamand !

JEAN (se contraignant)

Ecoute-moi; nous n'allons pas nous quereller! Que veuX'tu?

POMONA M'en aller; m'en aller; m* en aller!

JEAN

Pomona, ce n'es pas possible l Quel rémords Me poursuivrait!, . .

POMONA

Prétexte l

JEAN

Oh ! Voudrais-tu leur mort ?

Ils en mourraient certainement! Je faime asses[ Pour te donner ma vie entière, tu le sais, Mais pourtant...

POMONA

Prouve-moi ton amour en partant I Tu m' aimes l Mais crois-tu que tu m'aimes autant Que le jour clair où nous nous mîmes en chemin? Non, ton amour n'est plus mon bel amour romain; Cest un spectre d'amour dans un cœur apaisé, Et Von dirait qu'il a neigé sur tes baisers !

JEAN (essayant de plaisanter) Si ce n'est que cela, viens, donne-moi tes lèvres f...

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POMONA

Ah! ne ris pas! Je suis nia!ade,fai la fièvre.,.

JEAN

Pomona...

POMONA

Tai si mal d'être loin du soleil!

Dès que f ouvre les yeux le matin, je réveille Toute ma peine avec mes souvenirs! Je songe A ce qu'il me faudra d'efforts et de mensonges Pour vivre un jour entier sans te montrer mes larmes l Ah! dis, ne sens-tu pas toi-même que le charme Du ciel bleu, du vent doux et de l'air onctueux. Donnait à notre amour un goût voluptueux^

JEAN Mais oui,..

POMONA

iVe sens-tu pas combien c'est autre chose :

Se dire que l'on s'aime auprès des lauriers-roses? Frémir quand ton baiser me touche, en même temps Qu'un rayon de soleil, sans bien savoir pourtant Quelle caresse est la plus chaude et la plus franche?

JEAN (ému)

Mais oui...

Rappelle-toi nos beaux jours! Ce dimanche Où tu me conduisis^ dans notre chariot^ A la trattoria du Monte Mario ?

Pour la première fois ^ nous nous étions parlé D'amour. Il faisait chaud ; tu voulus f installer Dans le petit jardin^ à V ombre de la treille. Nous avions soif; tu demandas une bouteille D*orvieto;je vois sa couleur orangée !

Je bus; et lorsque feus en bouche une gorgée^ Tu m'as souri: fêtais émue et un peu grise, Et tu m'as dit : Je veux ma part! Et tu Pas prise!

JEAN

Pomona...

POMONA

Souviens-toi des soirs chauds de septembre; De notre sommeil nu dans ma petite chambre; Des doux jeux de notre paresse coutumiêre, Quand nous nous réveillions baignés par la lumière; Alors tu comprendras qu*ici, quand je me couche, Je grelotte, malgré mes draps, malgré ta bouche!

JEAN (l'attirant à lui)

Ah! Pomona! Viens dans mon cœur! Ai-je cessé. Dis-moi, de te chérir et de ie caresser?

I lO

Qu'importe à notre amour sur quel versant des monts Nous le ferons fleurir, car, si nous nous aimons^ Si nos baisers et nos étreintes en témoignent. Tous les pays sont beaux oit nos lèvres se joignent!

POMONA

Non ; non !

JEAN

Comment pourrais-tu croire que f oublie, Auprès de toi, ces jours merveilleux d'Italie Où ta bonne tendresse exalta ma pensée?

Mon œuvre, c'est là-bas que je l'ai commencée ; Mais il dépend de toi qu'aujourd'hui je l'achève, Car c'est de ton amour que mon art est V élève l Pourquoi n' aurions-nous plus le bonheur que nous

[eûmes ?

Tout le beau que j'ai vu, c'est toi qui le résumes! Et sachant mes désirs soutenus par tes vœux, Je puis être un grand peintre encore, si tu veux!

POMONA Non, non ; je dois partir !

JEAN

Mais pourquoi?

POMONA

Je veux vivre !

JEAN

Ah! tu m* aimais asse^, m' as-tu dit, pour me suivre^ Le jour où j'ai quitté ce pays étranger; Tu vois donc bien que c'est ton cœur qui a chang-é ! Tu répétais : a Partons ; quand tu veux; je suis prête; Je ne regrette rien! »

Ce fut un coup de tête!

J'ignorais qu'un amour, quelque prof ond qu'il soit. Ne fait pas oublier le bonheur de che^ soi!

JEAN (brusquement)

Eh bien, je ne f oppose aucun refus formel; VeuX'tu venir à Thiel, à Nimègue, à Bommel, A Rotterdam, où tu voudras? Car au besoin.

Nous pouvons bien aller autre part ^ pas trop loin De mes parents; quitter la maison?

POMONA

Non!

JEAN

La ville ?. . .

POMONA

Non!

JEAN

Mais alors c'est moi, Pomona, qui m'exile!

POMONA

Est-ce donc s'exiler que (T aller vers son rêve... Et du côté du ciel où le soleil se lève ?

JEAN

Ah ! quel que soit Véclat tentant de r horizon,

Crois-moi, Vexil commence au seuil de la maison !

J'admire encor votre art ; je n* ai pas oublié

Comme il ravit mon coeur et Va multiplié;

Et s'il n'est pas douteux que rien ne fut plus sage

Que d'en faire un pénible et long apprentissage.

Je suis certain pourtant que ma force, aujourd'hui,

Cest d'être revenu che^ nous, mais avec lui !

Il est en moi! Cest un flambeau que je rapporte;

Il m'éclaire,,.

POMONA

Et demain sa flamme sera morte!

Et ce sera la nuit! Tout ce que je déteste :

Un petit art, de petits mots, de petits gestes, Une existence dont le calme t' acoquine...

JEAN Eh l plains-toi l Tu en connaissais déplus mesquine!

POMONA

Ah! je voulais savoir , et tu m'as répondu!

Oui, c'est de revenir che^ toi qui fa perdu!

ii3

Je vois ce qu'il te faut : Le bien-être tranquille Dans le dorlotement béat de ta famille...

Mais ne comprends-tu pas...

POMONA

Non ! tu me désespérées î Notre vie eût été si belle ! Et tu la perds ! Tu la veux terre à terre, et, craignant que son vol Ne nous emporte éperdument trop loin du sol Où la médiocrité de ton rêve f attache.

On dirait que tes mains cruelles lui arrachent. Gardant pour cet effort leur vaillance et leur ^èlCy Une à une, toutes les plumes de ses ailes !

Eh bien, soit! Reste si tu veux! Je m'en irai!

JEAN (péniblement)

Tu m'as blessé tantôt, mon cœur est déchiré, Et voici quil te plaît d'agrandir ma blessure ! Nous nous aimions pourtant !

POMONA

Non; je n'en suis pas sûrel Nous l'avons cru, tous deux ; nous nous sommes souri^ Nous nous sommes donnés, nous avons eu des cris D'amour qui nous trompaient si bien dans notre fièvre,. Que nos cœurs nous semblaient unis comme nos lèvres l

Pour consoler ta peine ou ton humeur chagrine. Tu as dormi dans la chaleur de ma poitrine; Mon corps fut tien, mon âme essaya d'être tienne. Et ton âme est restée aussi loin de la mienne ^ Aussi fermée à mon désir d'y pénétrer.

Que si jamais nos yeux ne s'étaient rencontrés !

JEAN

Ah! Pomona! tu es méchante, ou tu me caches Quelque chose!

Mais non,

JEAN

Qu'est-ce qui te détache

Ainsi de moi?

POMONA

C'est toi qui t'éloignes! C'est toi Qui, du jour où tu fus de nouveau sous ce toit. N'as rien compris de mes regrets, de mes rancœurs ; Et je ne suis plus seule à posséder ton cœur! Mais c'est fini, je m'en irai!

JEAN

Tu deviens folle!

ii5

POMONA

Tu m'offres un destin dont V aspect me désole; Un bonheur languissant et noir qui m' épouvante l Vis, si tu veux, cette existence décevante!

Que ton coeur soit pour tes parents l Que la petite Qui est si bonne, inspire ton art et f invite A suivre ses conseils niais et complaisants l Engourdis-toi dans ton milieu de paysans!

Cesse, pour ty mêler, de penser en artiste ! Mais ne demande pas toutefois que j'assiste Et que je participe à cet écroulement.

Je ne veux ni ton art, ni ton amour flamands l Je m'en irai, demain !

JEAN (violemment) TaiS'toi!

POMONA

Tu me suivras Ou je partirai seule!

JEAN

Eh! je n'hésite pas!

Je t'aime infiniment, mais lorsqu'en moi j'écoute Quelle voix me conseille et me montre ma route. Je préfère, puisque tu me dis de choisir, L'ordre de mon devoir au cri de ton plaisir!

ii6

POMONA Je m* en irai!

JEAN (de plus en plus violent)

Tu resteras; je te le jure!

Ah! donne ton mépris aux miens comme une injure; Traite-les de manants^ ingrate à leur accueil; Imagine^ dans ta folie ou ton orgueil.

Je ne sais quels motifs de fen croire victime. Que m'importe! Tu es à moi! Et si j'estime Qu'il serait criminel de céder à tes vœux.

Tu resteras ici parce que je le veux! ■

POMONA

Nous verrons bien !

JEAN (menaçant)

J'accepterai tes railleries ; Mais ne dis plus un seul mot des miens I Je fen prie! Kaa^e ni mes parents^ indulgents tous les deux. Ne m'ont parlé de toi, comme tu parles d'eux! Et s'ils t'ont supportée, eh bien, supporte-les !

POMONA

Je les déteste tous! Et quant à Kaatje, elle est...

JEAN

Tais-toi! Ne parle pas de cette enfant!

POMONA

Pourquoi?

Parce qu'elle s'amuse à courir après toi?

JEAN

Oh l c'est honteux !

POMONA

Mais à présent ça m est égal.

Car je m'en vais !

JEAN (la saisit rudement par le bras) Tu resteras!

POMONA (avec un cri)

Tu me fais mal !

Jean la lâche.

Tu m'as fait mal!

JEAN (honteux) Ce n'est pas vrai!

POMONA (entre les dents)

Tu verras comme Tout est fini!

JEAN

Il y a loin, d'ici à Rome !

ii8

POMONA (sourdement) // «V a que le temps d'oublier qu'on aimait !

JEAN Parle pour toi!

POMONA

Pour la dernière fois...

JEAN

Jamais !

Tiens-le pour dit : Jamais !

POMONA

Cest bien.

JEAN (après un silence)

Que vas-tu faire?

POMONA (ironique)

// faut que f obéisse !...

Voyant que Jean tente un retour vers elle.

Ah! non... non!..,

Jean hésite, puis, brusquement quitte la chambre à gauche. Pomona reste seule debout près de la table. Le jour tombe, il fait presque obscur déjà. Alors, après avoir hésité quelques instants, elle sort doucement à droite. La chambre est vide. Long silence. Puis voici Kaatje; elle entre à gauche. Ainsi qu'elle le fait chaque soir, après avoir allumé la petite lampe, elle ferme les volets des fenêtres; ensuite elle ranime le feu, puis range la chambre. Tandis qu'elle s'occupe ainsi, par la grand'porte du fond, chaudement emmitouflé, rentre le père.

Bonsoir père.

LE PÈRE

Bonsoir petite.

KAATJE (Paidant à se débarrasser de son manteau) Donne-moi ta houppelande?

LE PÈRE (s'approchant de la cheminée) Lhiver est amoureux^ ma foi, de la Hollande^ Et jamais deux époux n'ont fait si bon ménage !

Il fait si froid f

LE PÈRE

Le vent m'a gercé le visage !

Ah ! la nuit sera dure à ceux qui sont dehors ! Où est la mère ?

KAATJE (montrant la chambre à gauche)

Et Jean? Il est encore Là-haut?

KAATJE // est sorti.

LE PÈRE

Seul?

KAATJE Oui.

LE PÈRE (la regardant)

Tu as pleuré i

Moi? Non,..

LE PÈRE (tandis que la mère entre à gauche)

On aurait dit.,, J'aifaim;je souperai Très volontiers.,. Il est l* heure du pot-au-feu ; Tu entends la mère?

Oui y j* entends; encore un peu De patience. Jean.,.

LE PÈRE

Le voici,

JEAN (entre par la porte du fond. Il enlève rapidement son manteau)

Bonsoir père.

LE PÈRE

Bonsoir fils, Uoù viens-tu ?

JEAN

Tai voulu prendre Vair Un moment. On se croit à la fin de décembre ! Où donc est Pomonaf

Sans doute.

Père?

LA MÈRE

Dans la petite chambre

JEAN (sortant à gauche) Je vais voir.

KAATJE (au père qui s'est assis près du feu) Toi? Tu te promenas,

Je suis allé au moulin.,.

LA VOIX DE JEAN (à l'extérieur)

Pomona?,..

LE PÈRE (à Kaatje) Il fallait que je parle à Jacob...

JEAN (rentrant dans la salle» inquiet) Oitest-elleî

LA MÈRE (montrant l'atelier)

Là-haut, peut-être.

Jean gravit rapidement les marches et pénètre dans l'atelier.

LE PÈRE à Kaatje)

On m'a raconté qu'il attelle^ \ ce temps-ci, le bon vieux cheval!

Cest méchant!

LE PÈRE

-ce pas?

LA VOIX DE JEAN (dans latdier) Pomona ? Pomona ?

LE PÈRE (à Kaatje)

En marchant, J'ai pensé...

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