Tourelle du haut de laquelle on appelle à la prière
milice, toujours prompte à la révolte, que d’une tyrannie tracassière qui lui eût suscité des haines implacables, il rendait des arrêts sans appel, exécutés rapidement par ses chaouchs; et quelquefois les habitants, après une laborieuse audience de leur maître, voyaient audessus des portes Bab-el-Djedid ou Bab-el-Kantara, suivant qu’il s'agissait d’indigènes ou de roumis, des têtes exposées au bout d’une pique, ou des esclaves condamnés au supplice des crochets ou de la croix. Et ils s’écriaient en courbant le front :
« Allah kébir, Dieu est grand, et Hassan est juste. »
Puis le bey, fatigué de ce rude travail de rendre la justice à son peuple, rentrait dans l’intérieur de son palais, vraie petite ville au milieu de la grande cité. En effet, dans ces chambres innombrables, sous ces galeries, vivait tout un monde de serviteurs, officiers, kodjas !, esclaves, chaouchs ?, nègres, négresses.
Et Hassan allait errer sous ces galeries aux colonnades sveltes, dans ces jardins où l’oranger, le citronnier odorants, le palmier au panache onduleux, le bananier aux longues feuilles d’un vert transparent comme l’émeraude, formaient au-dessus de sa tête un dôme impénétrable aux rayons du soleil. Sous ces ombrages charmants, autour de bassins de marbre où l’eau tombait en fraîche cascade de la gueule de crocodiles
i. Kodja, secrétaire.
2. Les chaouchs sont les gardes de la porte, et souvent les exécuteurs des hautes œuvres.
de bronze, se jouaient des flamands roses, des paons, des cigognes privées, tandis que, sur les arbres, la colombe, hôtefamilière de ces bois, roucoulait sa plainte monotone.
Hassan faisait sa prière, à la voix vibrante du muezzin qui l’avertissait que l’heure était venue; puis il se rendait dans la partie la plus reculée du palais, réservée au harem, et dans laquelle nul œil indiscret ne pouvait plonger le regard sans mourir, Là étaient entassées des richesses immenses, tentures de soie, rideaux de gaze lamée d’argent fin, tapis précieux, coussins brochés d’or, coffres remplis de vêtements brodés, bijoux splendides; là, fumant son nargui eh parfumé, il se laissait aller à sa rêverie, pendant que de jeunes almées, venues de la tribu des Ouled-Naïl, dansaient, en se tordant comme des couleuvres, aux sons des tars et des flûtes.
Que manquait-il au bonheur d'Hassan? Un peu d’adversité peut-être, pour le lui faire mieux goûter. Il était trop heureux, et le Prophète, jäloux sans doute de cette félicité inaltérable, lui réservait une cruelle épreuve.
Hassan-Bey avait plusieurs filles, et un fils seulement, l'enfant de sa prédilection, et que la nature, hélas! si souvent avare, s'était plu à combler de ses dons les plus précieux. Il était beau, bien fragile; il était intelligent, il était bon, qualités plus rares. Les pauvres ne lui tendaient jamais en vain une main suppliante; sa bourse
et son cœur étaient ouverts à tous, et souvent sa VOIX si douce qui remuait le cœur du père, ses regards attendris qui demandaient grâce, avaient sauvé la vie de quelque malheureux.
Aussi était-il connu et aimé de tous dans le beylik, et à son nom d’Abd-Allah !, soldats, citadins, esclaves, avaient ajouté le surnom d’El-Rhaman, le miséricordieux.
Ce bel enfant aux longs cheveux blonds qui contrastaient singulièrement avec deux beaux yeux noirs entourés de cils et surmontés de sourcils d’ébène, était âgé de dix ans à peine, et déjà il savait lire toutes les surates du Koran, déjà il récitait les poésies du poète de Tlemcen, Yahia-ben-Khaldoun ; il était la joie et l’orgueil de son père, et l'espoir de sa dynastie.
Un jour, jour fatal, qu’il jouait dans les jardins des femmes, poursuivant de ses cris joyeux les hôtes familiers des bassins, il tomba dans une vasque pleine d’eau glacée, et quand un esclave, attiré par le bruit de sa chute, l’eut retiré, il était déjà froid, sans souffle et sans mouvement. Un moment il sembla renaître sous Îles baisers. de sa mère; mais il retomba bientôt dans un évanouissement complet; quelques mots sans suite s’'échappaient de ses lèvres décolorées et semblaient comme un suprême adieu à sa famille et à la foule de serviteurs effarés qui l’entourait.