Abd-Allah, le serviteur de Dieu
Hassan, qui, depuis deux jours, visitait sa seffara de Zamora :, rentrait vers le soir, et, ne voyant pas Abd- Allah courir au-devant de lui sous les galeries, en faisant claquer ses babouches sur les dalles de marbre, le demandait aux koulouglis*? qui s’inclinaient en silence sur son passage, et bientôt il apprenait l’affreuse vérité. Abd-Allah allait mourir. Tous les tébibs (médecins) de Ksentina, appelés près du lit d’Abd-Allah, avaient été impuissants à combattre la maladie qui l’entraînait au tombeau. Oubliant toute pudeur, les tébibs appelés en consultation s'étaient injuriés sur cette tombe entr’ouverte, se traitant d’ânes, d’ignorants, et le bey, indigné, avait dà les faire chasser à coups de fouet. Les empiriques qui croient à la puissance des nombres et des signes cabalistiques furent inutilement consultés. Les devins scrutèrent leurs grimoires; mais, après avoir entassé les calculs sur leurs ardoises, ils s’avouèrent vaincus par ce mal inconnu. On appela alors les marchands de djédouels (talismans), et Abd-Allah fut couvert d’amulettes.
L'un d’eux, Kaddour-len-Amar, célèbre dans toute la province pour combattre avec succès toutes les maladies, surtout celles où les djin (diables) jouent un rôle, même pour rendre malades ceux qui lui étaient désignés
1. La seffara, qui veut dire table escouade, se composait de vingttrois hommes.
2. Les koulouglis, milice locale, se recrutaient parmi les fils de Mauresques mariées à des Turcs.
par un ennemi ou un proche héritier, et qui, pour ce fait singulier, avait reçu du peuple le sobriquet de marchand de maladies, fut appelé, malgré sa mauvaise réputation. Hassan eût appelé Chittan lui-même pour sauver son fils, puisque Mohamed restait sourd à ses prières.
Kaddour composa sur parchemin vierge une amulette qui, enfermée dans un sachet de soie, fut suspendue au col du moribond; puis il se retira, jurant par tous les marabouts de la régence que, le soir même, l'enfant jouerait dans les jardins. Sa gravité, le ton d'assurance avec lequel il parlait donnèrent quelque espérance au pauvre Hassan. Quant à Kaddour, il gagna au plus vite sa maison, prit ses effets les plus précieux, ct s'enfuit loin de la ville, prévoyant bien le sort qui l’attendait lorsque son audacieux mensonge s2rait découvert.
La nuit venue, l’enfant était dans le même état, et le pére pleurait silencieusement, en contemplant cette tête pâle, ces yeux cerclés de bleu qui semblaient s'étendre, ces lèvres d’où s’échappaicnt de longs soupirs. Îl priait aussi, et sa main égrenait fiévreusement les perles de santal de son chapelet.
Dans les mosquées, la foule, accourue à la voix du muezzin, joignait ses prières à celles des muphtis et des ulémas. Dieu les exauça-t-il, le Prophète envoya-t-il une inspiration à Hassan ? mais, le soir même, quatre aghas sortaient par les quatre portes : Bab-cl-Kantara,
Bab-el-Djedid, Bab-el-Oued, Bab-el-Djabia, et se dirigeaient aux quatre points cardinaux, dans la régence, en Tunisie, au pays kabyle, et jusque dans le Sahara, pour consulter les marabouts ou saints renommés. Ils marchèrent longtemps, parcourant le pays, consultant les marabouts, visitant les koubbas, les zaouias qu'ils habitaient, ou les mokkadem qui gardaient leurs tombeaux vénérés.
Au sein de la Kabylie et de ses montagnes, où vit un peuple qu'aucune servitude n’a jamais atteint, s'élève, adossé à un pic couronné de neiges éternelles, un village entouré de frênes : c'est Chellata. Tout autour du village s’étagent des jardins où croissent l'olivier, le figuier, la vigne, que le laborieux Kabyle cultive avec amour. La zaouia Si-Ben-Ali-Cherif est au centre du village, et entoure de ses bâtiments le champ du repos où dorment les enfants et parents du pieux fondateur. Deux palmiers gigantesques couvrent de leur ombre tout le cimetière, et leurs fruits sont uniquement destinés aux hôtes de Dieu et aux pèlerins.’ Cette école contient tout un petit peuple actif, bruyant, d'élèves venus de toute la Kabylie pour y recevoir une instruction gratuite et variée. Au milieu d’eux vit un marabout connu dans toute la contrée par sa piété autant que par sa science. Le peuple l’a surnommé le lecteur du Koran.
Un des officiers du bey Hassan arrivait un jour à Chellata, et, demandant l'hospitalité au nom d'Allah, il
recevait le plus gracieux accueil. Il visitait le marabout et charmait le vieillard par ses manières aimables et par l'hommage rendu à ses vertus.
« Merci, mon fils, de tes douces paroles, lui dit le marabout; tu sais respecter la vieillesse. Qu’Allah allonge la vie de celui qui t'a appris que le respect est l’hommage rendu à l’honnêteté d’une vie qui s'éteint. » |
L'officier allait lui exposer l’objet de sa visite; le vieillard l’arrêta :
« Je sais ce qui t’amène, mon fils; Dieu m'a révélé la peine de celui qui t'envoie; ton maître voit son fils s'éteindre sous ses yeux sans pouvoir porter remède à ses souffrances. En ce moment, il est encore sous la main puissante de la mort; il guérira, in cha Allah, s’il plaît à Dieu.
— Mais, saint homme, ne sais-tu donc ni prière ni remède qui puisse conjurer la mort?
— Je n’en sais qu’un, qu'il faut tenter sans retard; va, et dis au sultan ton maître que le seul moyen qui existe de sauver son fils "c’est de l’envelopper de l’habaya d’un homme heureux. »
L'officier ne veut pas en entendre davantage, baise l’épaule du vénérable marabout, et, enfourchant son coursier rapide, franchit en un seul jour les soixante lieues qui séparent Chellata de Ksentina. Il apporte à Hassan la réponse du marabout, et bientôt l’assemblée des tolbas, des imans, est convoquée. On discute; peine
inutile. Mieux vaut agir. On se met en quête, et nul ne doute d’arriver facilement à la découverte d’un homme heureux. Mais les infortunés abondaient, et nulle part ne se trouvait un homme qui fut complètement content du sort que Dieu lui avait départi.
Cependant on avait cru souvent le rencontrer.
Un officier de fortune, parvenu, de simple janissaire, au grade important de khalifa, autant par la faveur que par son mérite, riche, entouré de l'estime de ses chefs, aimé de ses soldats, de ses serviteurs, possédait tous les éléments du bonheur; et cependant il n'était pas heureux : l’ambition le dévorait ; il rêvait en secret de devenir vizir et de remplacer dans la faveur du sultan d’Istamboul, et dans sa position de bey, suzerain du sultan, Hassan, son maître, qui l’avait comblé de biens et de faveurs.
Un kadi, sage, pieux, rendant la justice au nom d’Allah, vivant de peu, voyait ses jugements respectés et ses sentences exécutées, sans que celui qui perdait son procès le vouât à la malédiction éternelle ; il n’était pas heureux, il venait de perdre la compagne de toute sa vie, et sa douleur profonde ne voulait pas de consolätion.
Le kasnadj du bey (trésorier) crut avoir rencontré l’homme introuvable. Un de ses amis, l’opulent M’hamed-ben-Kouider, était le plus riche négociant de la régence d'Alger, ses magasins regorgeaient de marchandises de tous les pays; haïks brodés, burnous de
laine fine à passer dans une bague, djelils aux couleurs éclatantes, étaient empilés dans ses comptoirs. Les châles de Kachemir, les armes de Damas, les pierres précieuses de Golconde, les perles du golfe Persique remplissaient ses coffres. Ses fils vendaient toutes ces richesses dans les bazars d'Alger, de Fez et de Tunis, et lui envoyaient en échange les sultanis, les pataques, les piastres, les sequins, les quadruples d’or qu’il enfouissait dans des caves aux portes de fer. Rien ne semblait manquer à sa félicité, et cependant il était rongé par l’avarice, par la crainte de perdre ces biens si péniblement amassés. Le jour, il était dans les transes d’apprendre quelque banqueroute de l’un de ses débiteurs; la nuit, il ne dormait que d’un œil, dans la crainte des voleurs.
L’amin de Kalaa était-il l’homme heureux ? Il était le chef d’un petit État indépendant, mais soumis au kanoun qu'il avait fait. Il avait de beaux enfants empressés à lui plaire, quatre femmes épiant ses moindres désirs. Que manquait-il à son bonheur : Il se faisait vieux et avait peur de mourir.
Un agha, traversant un jour la montagne du Ferdjoua entre Collo et Djigelly, revenait triste et mécontent de sa chasse inutile à ce phénix de l’homme heureux. Îl rêvait et ne regardait pas le chemin que suivait son cheval. Il se perdit dans la forêt, et marcha longtemps à l'aventure sans retrouver sa route. La nuit venait, son cheval fatigué n’avançait plus qu'avec
peine; mais où s'arrêter ? il ne voyait ni un douarni une tente. Le soleil allait disparaître, etses rayons obli= ques perçaient à peine l'obscurité du bois:
Tout à coup il entend des voix joyeuses d'enfants qui jouent; il dirige son cheval de ce côté, et bientôt, arrivé dans une clairière, il aperçoit un misérable gourbi adossé au rocher.
Des enfants se roulent sur l'herbe où paît un petit troupeau de chèvres. Près de là, une femme, jeune encore, assise sur la porte de la cabane, file la laine, et sourit aux jeux de ses enfants. Tout respirele calme, la joie dans ce modeste asile, et, malgré la pauvreté de la hutte qui sert d'habitation, et des vêtements des enfants demi-nus, l’agha est ravi du tableau qui s'offre à ses yeux.
Il s’approche, il demande l'hospitalité, et la femme lui répond simplement qu'il est l’envoyé de Dieu. Un des enfants lui baise le genou en lui tenant l'étrier, l’autre conduit le cheval dans une grotte qui sert d’étable aux chèvres, et lui sert une abondante provende d'orge, tandis que la mère offre au voyageur une tasse de lait, quelques glands doux grillés, et une galette, tout ce qu’elle possède.
« Pauvre femme, dit l'officier quand il a satisfait sa faim, vous paraissez bien misérable, et souvent vous devez manquer du nécessaire.
— Oh non, répond la femme avec vivacité, Allah pourvoit à l'existence de tous ses enfants, et nous le re-
mercions du fond du cœur de ce qu’il fait pour nous; nous sommes pauvres, mais nos besoins sont petits, et le travail de mon homme suffit à nous faire vivre. Il est charbonnier, et la forêt n’est pas avare de son bois, c'est un trésor inépuisable, et chaque mois Ali va vendre dans les villages kabyles le produit de son travail. Notre petite famille, bien portante, gaie, grandit autour de nous, et rien ne nous manque, en vérité. Et tenez, voici Ali. »
En ce moment, un grand Kabyle, aux yeux bleus, à la barbe blonde, un de ces Vandales vaincus par Bélisaire et qui, refoulés, allèrent s'établir dans les monts inaccessibles du Djurjura, apparut, poussant devant lui un petit bourricot. Il avait la tête et les jambes nues, et un derbal, petit burnous, serré à la taille par une ceinture de cuir, pour tout vêtement. Il arrive à son gourbi, et, surpris d’ytrouver unétranger, ilest bientôt mis au fait du hasard qui l’a conduit dans sa maison ; il lui offre alors de partager son repas. Il a apporté du village, du kouskoussou; sa femme le prépare, le sert, et ‘ la plus franche gaieté préside à ces modestes agapes, dont l’eau de la source voisine est l’unique boisson, et une galette de froment le plus substantiel aliment !
L'officier s'aperçoit bientôt qu'il a en face de lui l’homme qu’il cherche; le charbonnier, en effet, est content de son sort, il n’en envie aucun autre, peut- ” être parce qu’il n’en connaît pas de meilleur; mais ce
que Dieu lui envoie suffit à ses besoins. Son petit
champ fournit de l’orge et des fruits abondants : la forêt Jui tend ses branches qu'il convertit en charbon, et chaque mois quelques douros reviennent grossir le pécule qu’il tient caché dans un silo. Ce trésor, il n’en a que faire, il le réserve pour ses enfants : il a une bonne femme, une famille qui l’aime, que lui faut-il de plus? il est heureux.
L’officier, ravi de l'entendre ainsi parler, se lève, et, lui frappant sur l'épaule, il lui dit :
« Tu es l’homme que je cherche ; tiens, prends cette bourse pleine de sultanis d’or, tu en auras dix fois davantage, mais donne-moi ta chemise en échange. »
Le charbonnier, stupéfait, l'écoute en souriant, et dit à demi-voix : « Adda maboul ! c’est un fou. »
Mais l'officier insiste, le presse de lui donner ce vêtement qui doit sauver la vie de son jeune maître; il explique au charbonnier la parole du marabout.
« Allons, hâte-toi, je t’en prie, la vie du prince Abd- Allah, fils du bey de Ksentina, est entre tes mains; donne-moi ta chemise, vite, que je parte, le temps vole, ne m'entends-tu pas ?
— Mais, sidi, je t’entends sans te comprendre ; je te donnerais volontiers ma chemise, mais je n’en ai jamais porté. »
* L’agha attristé retourna à la ville, et quand il y arriva, le fils du bey était mort. |