ASPECT DU PAYS
que les mules trébuchent à chaque pas. Les bonnes bêtes n’avancent qu'avec la plus extrême prudence et ne lèvent un pied que lorsque l’autre est bien assuré. Les cailloux, détachés sous leurs pas, roulent et on les entend tomber au fond du précipice. Après deux heures de descente à pied, car il n’était plus possible de se tenir à cheval sans risquer une culbute par-dessus le col de la bête, nous arrivons au fond d’une vallée, où quelques moulins font entendre leur joyeux tic-tac.
Une belle source, dont je n’ai retenu que le nom français, la Source-Froide, roule ses eaux à travers les rochers et les touffes de lauriers. Un de nos spahis nous dit que, quelle que soit la chaleur de l’été, la source ne tarit jamais. Une verte prairie étale auprès sa verdure. Nous nous étendons sous un frêne; je fais un croquis de ce site sauvage et charmant, pendant que nos bêtes broutent l’herbe tendre.
Cette réfection et le repos donnent de la force à tout le monde, et nous remontons à cheval. Nous côtoyons le pic d’Azrou n’hour, couronné par une koubba, où sont enfermés les restes d’un marabout qui fait encore des miracles par lè simple attouchement de la pierre qui le renferme. À gauche, et dans le lointain, nous apercevons de nombreux villages, toujours perchés sur les crêtes, et que nous traverserons infailliblement, car il n’y a qu’un chemin, et il relie entre eux tous les villages d’un pays.
L'un des nouveaux spahis que nous a donnés Ben-
Ali-Chérif nous montre dans les flancs d'une roche une immense anfractuosité qui semble une bouche de l’enfer, C’est la grotte d’Iguenguen, sur laquelle existe une - légende qu'il nous raconta en langage sabir. Cette grotte, dit la tradition, est gardée par les djounns et renferme d'immenses trésors ; voici cette légende :
Il y a quelques années, ur pauvre Kabyle des Aït- Idjer rencontrait près de son village un inconnu qui, par ses récits, par ses proi ses, parvenait à enflammer la convoitise du montagnard. Il lui promet la fortune s’il obéit à ses volontés, et il fait si bien qu’il le décide à le guider dans la grotte, l’assurant qu’il n’avait rien à craindre des djounns, dont il saurait, par ses sortilèges, conjurer la colère.
Ils vont à la grotte; ils entrent munis d’une branche de sapin enflammée, marchant avec précaution sur la roche humide; ils descendent en s’accrochant aux parois du rocher, et bientôt ils trouvent à terre des pièces d’or que le Kabyle veut ramasser; mais l'inconnu l’entraîne en lui disant qu’ils en verront des monceaux dans un moment. Bientôt ils arrivent à une immense anfractuosité, où un rocher en saillie forme une espèce de porte. Des voix glapissent autour d'eux, leurs voix peut-être que les échos répètent et qu'ils prennent pour celles des djounns. Le Kabyle effrayé veut s’enfuir, mais l'inconnu le retient, lui met en main un lourd marteau dont il doit frapper le rocher. Le Kabyle hésite et tremble; il demande à l'inconnu de l’aider dans
LA GROTTE D’IGUENGUEN 343
cette tâche, mais celui-ci le rassure en lui disant que déjà les djounns, gardiens de la grotte, ont fui, et qu’il reste pour les conjurer. Les voix en effet se sont tues.
Le montagnard va au rocher et frappe quelques rudes coups qui retentisserit dans ces solitudes. Mais bientôt un bruit de cascade se fait entendre, et un fleuve d’or roule aux pieds du montagnard stupéfait.
Revenu de son émoi, le Kabyle se rue sur l’or qui gît à ses pieds. Lui, toujours besogneux, à genoux depuis son enfance devant un douro, il se vautre sur les sultanis, il les foule aux pieds. Cependant il faut transporter le trésor au grand jour, et tout doit être terminé avant le coucher du soleil, car la puissance du magicien expire avec le jour, et les djounns reprendront à la nuit possession de leur empire. Tous deux firent de nombreux voyages ; déjà le monceau d’or s’élevait et étincelait au soleil, et le trésor de la grotte paraissait à peine entamé. Enfin la nuit arrive, le soleil, à son déclin, ne lance plus que d’obliques et pâles rayons; il va disparaître derrière la montagne. L’inconnu juge prudent de s’en tenir là; mais le Kabyle veut faire un dernier voyage et résiste à toutes les prières de son compagnon. Îl redescend dans la grotte, remplit son burnous d’une charge si lourde, qu’il plie sous le faix ; il remonte péniblement la pente, mais ses forces trahissent son courage et s’épuisent. Cependant il avance, il centrevoit le jour ; son compagnon, penché sur l’en-
de la mer ; puis, surnageant au milieu de ce splendide et vert paysage, de nombreux points blancs qui sont des villages kabyles. L’horizon lointain est noyé dans une brume fauve qui donne encore plus de vraisemblance à notre comparaison et ajoute à l'illusion.