VOYAGE D’ABD-EL-KADER EN KABYLIE
culté de ses abords, il espérait de là diriger facilement la guerre avec les Français, contre lesquels son fanatisme méditait une nouvelle levée de boucliers; il y envoya comme chef un Kabyle, qui lui avait exagéré son influence sur la tribu des Beni-Khalfoun, dont il était originaire, et le nomma son khalifa, en le recommandant aux chefs des Flissas et des Ameraouas, Ben- Zamoun et Bel-Kassem-ou-Kassy. Le représentant d'Abd-el-Kader se montra avec une suite peu nombreuse; il fut bafoué, humilié, sans pouvoir se venger des moqueries et des insultes de ces montagnards, qui ne connaissaient que la force qui s'impose. Il retourna alors vers le maître, qui l’avait chargé d’un rôle audessus de ses forces, et Abd-el-Kader, au récit des humiliations qu’avait endurées son khalifa, comprit qu’il n’assoirait son autorité d’une manière durable qu’en faisant subir un châtiment exemplaire à l’une des tribus qui avaient méconnu son envoyé, châtiment qui serait pour les autres une terrible et salutaire lecon. Ce fut sur les Zouathnas, qui avaient déchiré ses lettres avec mépris, que tomba sa colère. Les Zouathnas, colonie composée de Turcs expulsés d'Alger après une conspiration, et qui s'étaient unis aux femmes du pays, n’avaient que peu d'alliance avec les Kabyles de la montagne. En les punissant, Abd-el-Kader, sans craindre un soulèvement général, était sûr de frapper de terreur toutes les tribus qui avoisinaïient ces victimes désignées de sa vengeance.
L'émir arrivait donc à l’improviste dans le pays des Zouathnas, avec sa cavalerie et quelques bataillons d'infanterie, et plaçait son camp au pont des Beni-Hini. Les tribus des Zouathnas s'empressèrent d'envoyer leurs gadâ, présent de soumission; Abd-el-Kader les recut, mais sans pour cela abandonner ses projets. A la vue de ces préparatifs de combat, les Zouathnas, sur
lesquels l’émir avait impôt de 40,000 boudjous pour leurs quar ges, s'enfuirent dans les montagnes. Abd-el-} anir les kaïds de la tribu, les rassura, leur do tre d'aman, de pardon, avec son chapelet, cc ige de sa parole, et les engagea à faire reve it ardset à faire rentrer la ontribution exigée.
Le lendemain, le : la somme lui était apportée, et l’autre 1 ise pour le jour suivant,
mais en produits du so, eu vœufs, en bêtes de somme, car la tribu n'avait plus d'argent. L’émir s'engagea à attendre; mais le lendemain, au point du jour, au mépris de ses promesses, et par une mauvaise foi dont il a donné de nombreux exemples pendant sa carrière, il attaquait les villages ; une partie de ses troupes se ruait sur El-Argoub, dont les habitants, confiants dans la promesse du marabout, n’avaient fait aucun préparatif de défense; Tamarkaunit, abandonné par les Kabyles, était livré au pillage, tandis qu’une troisième colonne marchait sur les Ouled-Zian, qui, voyant de loin venir leurs ennemis, s'étaient postés sur l'Oued-Tamda.
MASSACRE DES ZOUATHNAS 365
« Justice! criaient les pauvres Kabyles, nous avons payé l'impôt.
— Il n’y a pas de justice, répondirent les sicaires de l’émir; le sultan n’est pas venu pour prendre vos biens, mais vos têtes. »
Et ils fondirent sur les Zouathnas, qui, grâce aux difficultés du terrain, défendirent pied à pied leur territoire. Le combat dura toute la journée; le soir venu, ils durent céder au nombre toujours croissant de leurs adversaires. Leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux tombèrent aux mains du vainqueur. Le kaïd El- Beyram, blessé grièvement, était au nombre des prisonniers.
On amena devant Abd-el-Kader les femmes, les enfants entièrement nus, et au milieu d’eux le kaïd blessé.
En l’apercevant, l’émir l’apostropha vivement :
« Ennemi de Dieu, comment as-tu pu marcher sur ta religion jusqu’à accepter l'investiture des chrétiens ? »
Le kaïd répondit avec hauteur :
« Eh quoi ! tu me reproches de m'être allié aux chrétiens, et toi, n’es-tu pas à leur service ? Ils t'ont grandi au point de te permettre de manger le pays en longueur et en largeur.
— Impie, reprit Abd-el-Kader, oses-tu me parler ainsi ?
— Je ne fais que répondre à ton attaque. »
L’émir, blême de colère, se tourna alors vers son
escorte en s’écriant :
366 ‘ÉÂBYLES ET RROUMIRS
« Par le Dieu tout-puissant! qu’on me fende à droite et à gauche la bouche qui a prononcé les pesales infâmes que vous venez d’entendrel »
Les chaouchs se précipitèrent sur le kaïd, et, à Paide de couteaux, exécutèrent l’ordre barbare de leur maître. Cet homme, bravant la colère de l’émir, ne proféra pas une plainte, ne poussa pas un cri. Il fut ensuite entraîné
et décapité. :
Le lendemain, d’autres chefs, qui avaient | bravement défendu leurs foyers, furent aussi mis à mort. Les femmes, les enfants, parqués comme du bétail dans une partie reculée du camp, et devenus la propriété d’Abd-el-Kader, furent envoyés à Ouezza, dans la province de Tittery. Un marabout les fit évader, et ils retournèrent dans leurs montagnes, mais nus et dénués de tout. Les Zouathnas n'existaient plus.
L’émir, après ces sanglantes exécutions, s'était établi près de Bouzequeza, dans le but ostensible d’apaiser les colères et de rétablir l’autorité, en réalité pour nouer des relations avec les puissantes tribus des Flissas et des Ameraouas qui l’entouraient. Il espérait semer l'inquiétude par sa présence, et amener ainsi des soumissions. En effet, les Ameraouas vinrent d’euxmêmes à son camp et lui offrirent cent cinquante mulets chargés de produits de leur pays pour son armée. L'émir accepta et leur donna pour son khalifa un homme choisi par eux; Sidi-Ahmed-ben-Salem fut reconnu khalifa du Sébaou. Abd-el-Kader le revêtit d’un