CONSTRUCTION DU FORT NATIONAL
pour la défense du pays et de la religion des ancêtres.
Mais ce n'était pas tout de conquérir pied à pied cette partie du Djurjura, il fallait conserver la conquête; il fallait s'implanter au milieu des villages conquis et y fixer à jamais notre drapeau. Tout en laissant aux Kabyles leurs lois, leurs coutumes, leur autonomie en un mot, le maréchal Randon voulut établir sur le plus haut plateau une forteresse qui tint en respect ces tribus remuantes, toujours animées de cet esprit d’indépendance inhérent au caractère, et une route qui la reliât avec Alger. Toute l’armée quitta le fusil pour la pioche, et, en moins de trois semaines, malgré des obstacles incroyables, une route de six mètres de large, de vingthuit kilomètres de long, se traçait entre Tizzi-Ouzzou et Souk-el-Arba. Bientôt les murailles de cette forteresse se dressaient au sein de la Kabylie, et les Kabyles, dans leur poétique langage, l’ont nommée le Fantôme blanc. Nous l’appelons fort National.
Dès ce jour, ils pouvaient s’avouer vaincus. C’est ce sentiment qu’expriment les chansons de l’époque, à l’aide desquelles les poètes kabyles conservent leurs souvenirs historiques :
« Voilà le chrétien arrivé à l’Arba; il commence à y bâtir; pleurez, mes yeux, des larmes de sang. Les Beni-Raten sont des hommes vaillants; ils sont connus pour les maîtres de la guerre; ils se précipitent à Icheriden; l'ennemi tombe comme les branches d’arbre que l’on coupe! Gloire à ces braves! Mais le roumi
nous a pilés comme des glands; la poudre ne parle plus. Les hommes de cœur se trouvent anéantis; prends le deuil, Ô ma tête!
« Pauvre cher Adni, village de l'orgueil, tes enfants étaient habitués à faire face aux cavaliers; ils prendront maintenant le chemin de la corvée. Infortunée Lalla Fathma de Soummeur , la dame aux bandeaux et au henné; son nom était connu de toutes les tribus, et la voilà captive! O mes larmes, coulez comme les pluies du printemps ou comme les pluies d'orage,
« Tues vaincue, montagne de la victoire, dont les Beni-Raten étaient les plus valeureux guerriers. La fierté s’est éteinte dans nos cœurs; le soleil est tombé sur les hommes! »
Après ce combat, qui amena la soumission des Beni- Raten, des émissaires du maréchal Randon se répandirent dans les villages de la tribu, répétant que les propriétés seraient respectées par les vainqueurs, que les lois et coutumes seraient maintenues, et même que les armes de ces fiers vaincus de la veille leur seraient laissées. Cette dernière condition décida de leur fidélité, et le lendemain les amines de chacun des villages se présentaient au camp pour obtenir l'aman,
Le maréchal leur demanda s’ils venaient au nom de tous, et s’ils avaient pouvoir de s’engager.
1. Lalla Fathma, prophétesse kabyle, qui habitait dans la tribu Illiten, le village de Soummeur, marchait au combat avec les contingents de la tribu. Elle fut faite prisonnière dans un engagement.