LE MARCHÉ ARABE
Il n'est pas rare de rencontrer des caravanes de chameaux, les uns portant des marchandises, les autres des cercueils retournant au M’zab.
Jai visité la place où se fait le commerce des denrées un jour de marché : c’est chose curieuse de voir de loin cette masse de turbans blancs, de capuchons
noirs ou jaunâtres, de chachias rouges, s’agiter, rouler dans un pêle-mêle indescriptible, et, au milieu, ces fellahs venus de la campagne, fièrement drapés dans leur burnous sale et en guenilles, debout ou}accroupis devant une paire de maigres poulets ou quelques bottes d'oignons, attendant le chaland dans le plus complet silence. Quel contraste avec les marchés d'Alger, où Maltais, Espagnols, Français même, appellent, sollici-
tent la pratique en criant à tue-tête, chacun dans leur
idiome ou leur patois national. C’est un vacarme, un charivari de cris, d’interjections, de sons inconnus dans la gamme harmonique, dont Wagner lui-même serait impuissant à noter le formidable tutti. L’Arabe, au contraire, est grave, sérieux, renfermé en lui-même, quoiqu’il n’en pense pas plus pour cela; mais il ne perd jamais sa dignité, il l’exagère même devant le roumi, comme il appelle l’Européen : deux Arabes se rencontrent-ils après une absence plus ou moins longue, ils s’abordent froidement, s’embrassent mutuellement l’épaule, se touchent la main, qu'ils portent ensuite à leurs lèvres en se disant « selam alke », salut sur toi ; puis ils se font mille souhaits de bienvenue pour eux, s’interrogent sur la santé de tous leurs parents, excepté de leurs femmes; ce serait une injure de paraître s’en occuper; puis il se quittent gravement, en baisant leurs mains qui se sont rencontrées. On oublie alors les haillons qui les couvrent, pour admirer leur grand air, leurs gestes amples ct dignes, lorsqu'ils rejettent en arrière leur bournous troué.
Bone est bien vite visité, et notre séjour ne devait s'y prolonger que pendant le temps nécessaire à une excursion à la forêt de l’Édoug et aux ruines d’Hippone. Le lendemain, montés sur d’excellentes mules, appartenant au bureau arabe civil, nous sortions par la porte de Constantine, et le chaouch ! qui nous accompagnait nous montrait, à quatre kilomètres environ, une verte