LA FORÊT DE L’ÉDOUG — LA PANTHÈRE LE LION EN AFRIQUE
Le lendemain, je fis seul une course rapide à la forêt de'l'Édoug, accompagné par un spahi du bureau arabe, qui me servait de guide. Après trois heures d’ascension à travers des chemins impossibles, j’entrais en pleine forêt de chênes-liège, et bientôt j'apercevais des ouvriers kabyles, reconnaissables à leur tête nue, à leur costume sommaire, composé d'une chemise sans manches et d’un tablier de cuir. Ils enlevaient l’écorce supérieure des chênes-liège, écorce mâle et dure, afin de permettre à la fine écorce qui constitue le liège de se développer :.
1. Cette opération s'appelle le masclage, de masculus, mâle, et se pratique tous les sept ans,
Du haut de ces pics élevés, j’apercevais un des plus beaux points de vue qu’il m’ait été donné de voir : sur ma tête, des chênes séculaires me protégeaient de leur ombre; à ma droite et à neuf cents mètres au-dessous, embrasée d’une lumière aveuglante, la vallée de Bone; tout au fond, la ville enveloppée d’une brume chaude; à ma gauche, des pics de roche calcaire, des montagnes couvertes de forêts sombres; à l’horizon, la mer d’un d’un bleu intense, sillonnée de barques à la voile latine.
Mon spahi me conduisit à un ravin où coule, entre des roches grises, une eau fraîche et limpide; son doux murmure semblait convier au repos, etje jugeai qu’une sieste à l’ombre de ces beaux arbres permettrait aux chevaux de tondre l’herbe d’alentour, pendant que s’écoulerait l'heure brûlante de la journée; mais j'avais compté sans l'hôte... des forêts. Au moment où je vais mettre pied à terre, mon cheval s'agite, tremble, renifle et devient difficile à maintenir. Le spahi lui-même,que jinterroge sur ces symptômes de frayeur, semble pris de vertige; d’un œil hagard il fixe un point du fourré et me le montre du doigt, sans proférer une parole. Son cheval, ne se sentant plus tenu, s’enfuit à toutes jambes. Je regarde à l'endroit désigné, et j'aperçois, à vingtcinq mètres au plus, une tête large et plate, de couleur fauve, dont les yeux couleur d’or me regardent fixement. C'était une panthère de moyenne taille qui venait boire au ruisseau. J'avoue que je n'étais pas rassuré ; je n'avais pour toute arme qu’un parasol, arme pré-
L'ÉDOUG, LA PANTHÈRE 4i
cieuse contre les morsures du soleil, mais peu rassurante contre les griffes et la dent du félin; que faire? Fuir, c'était dangereux : en deux bonds la panthère était sur moi, et alors...! Je me souvins à temps de ce: que m'avait dit un de mes amis : en pareil cas, si la bête est près. le cavalier n’a rien de m'eux à faire que de mettre pied à terre, car elle attaquera toujours le cheval de préférence à l’homme. Ce souvenir passa dans mon cerveau comme un éclair, et j'allais à tout hasard en essayer, mais la panthère avait, d’un pas grave, disparu dans le fourré. Je tournai alors mon cheval, que j'étais parvenu à maîtriser, du côté par où le spahi s'était enfui, et à peine je lui eus lâché les rênes qu'il partit comme un trait. J’eus bientôt rejoint mon guide, qui s’excusa de son abandon, en accusant son cheval de l'avoir emporté. C'était possible, mais je crois qu’il n'avait pas fait de grands efforts pour le retenir.
Du reste, l'émotion d’une pareille rencontre passée, j'étais satisfait d’avoir vu de près et en liberté un de ces splendides et dangereux spécimens de la race féline. Mon spahi me dit que nous étions heureux de nous en être tirés à si bon compte, car la panthère est plus féroce que le lion; elle attaque l’homme sans y être poussée par la faim. Du fourré où elle est tapie, elle l'entend venir, elle le guette, elle se poste et s’élance sur lui traîtreusement. Le lion, au contraire, à moins d’être affamé, n'attaque jamais l’homme qui ne le provoque pas. Le guide me raconta que, l’an dernier, un Arabe voyageant
seul se trouva un jour en face d’un lion ; et ne pouvant l'éviter, parce qu’ils suivaient tous deux un ravin bordé de roches élevées, il se mit à lui parler : « Que veux-tu, que demandes-tu? Je ne t’en veux pas, passe ton chemin, je suis un voleur comme toi, » et autres gentillesses amicales. Le lion marcha quelques moments côte à cûte avec l’Arabe et le quitta sans lui faire de mal. Le soir, je racontai mon aventure au Cercle de Bone, et l’histoire du spahi me fut confirmée par plusieurs personnes.
Un officier qui avait chassé le lion me raconta, et J'avoue que c’est avec hésitation que je cite le fait, qu’un Hon étant entré un soir dans un douar, alors que les hommes étaient encore dans les champs, choisit et emporta le plus beau mouton du troupeau. Les femmes le virent, et, hors d’elles-mêmes, se mirent à accabler le ravisseur de coup de bâton, accompagnés d'injures : « Voleur, fils de voleur, chien, lâche! n’as-tu pas honte de venir voler de pauvres Arabes, quand tu pourrais trouver ailleurs! » Et le lion honteux s’éloigna en abandonnant sa proie et en poussant de sourds grognements, comme s'il se gourmandait de sa lâcheté. Ce lion était dans un jour de clémence ou de bonne humeur, mais je doute que tous ses confrères soient aussi patients !.
1. Les Arabes affirment qu'il n’y a rien d’incroyable dans ces récits. L'ascendant du courage, de la fermeté sur les animaux cest un fait qu'on ne saurait contest:r.