DE PHILIPPEVILLE A CONSTANTINE
En quittant Philippeville dans une bonne voiture découverte qui nous permet de bien voir, nous traversons un pays fertile, dont les colons de Saint-Charles ont fait un immense jardin. Les plantations de coton, de tabac, les prairies, les vergers égayent la vue ; des arbres énormes bordent la route et forment sur le chemin des berceaux de verdure. Mais ces fraîches oasis ne dépassent pas quelques kilomètres, et à El-Kantour, le pays, changeant tout à coup d'aspect, devient désert et sauvage. Nous parcourons une plaine nue, aride, calcinée par un soleil brûlant. Des chaînes de collines grises se dressent devant nous, et à l'horizon s'élèvent de hautes montagnes, dont les cimes azurées donnent de la grandeur à ce paysage austère.
A droite et à gauche apparaissent, semblables à de petites éminences, les tentes d’un douar, plantées à proximité d’une fontaine ou d’un ruisseau; puis la plaine se déroule à l'infini, les collines succèdent aux collines, et c’est à peine si l’on aperçoit quelques champs défrichés aux alentours d’un gourbr, cabane de terre durcie, sans fenêtres, au toit fait de branchages, établie sous un arbre, qui abrite de son ombre un homme, une femme, des enfants, quelques maigres troupeaux. Cette nature âpre n’a rien d’horrible, elle est triste, silencieuse, voilà tout. Mieux vaudrait sans doute pour le touriste le spectacle de ces vastes déchirements, de ces bouleversements, de ces abîmes qui étonnent et effrayent le regard, que ce pays sans arbres, sans habitants, ct qui forme autour de vous une immense solitude. Mais patience : nous commençons à peine notre voyage et la Kabylie nous promet de sublimes horreurs. Au Hamma, qui signifie le pays de la fièvre, car autrefois cette plaine n’était qu’un marais, nous retrouvons, grâce aux Français, une luxuriante végétation, qui se continue jusqu’au village d’Aumale; de grands arbres bordent le chemin et forment la limite de verts enclos, arrosés par une rivière rapide. Puis, à l'extrémité de cette riche vallée, à dix kilomètres devant nous, apparaît à nos regards, noyée dans une chaude lumière, une immense chaîne de montagnes aux flancs escarpés, et au milieu de l’hémicycle qu’elle forme, un rocher gigantesque, aplati, entouré de tous côtés