LES BAINS MAURES
aussi, était superbe, avec sa tenture de peaux de panthères, de lions roux ou noirs, à la crinière touffue. et dont les têtes, admirablement animalisées, semblent vous regarder de leur œil clair et immobile, en vous montrant leurs dents jaunes et leurs mufles crispés par un rictus très bien rendu.
A notre sortie du palais du gouvernement, nous allâmes au bain maure pour terminer la soirée. Je ne saurais oublier ces établissements qui sont une curiosité de l'Algérie. Les bains où nous conduisit notre guide sont situés dans la ville arabe. Ïl était onze heures du soir et la maison, sombre et silencieuse au dehors, était pleine de bruit et de lumière à l’intérieur.
On nous introduisit dans une cour, au milieu de laquelle un jet d’eau fraîche retombait en pluie fine dans une vasque de marbre. Une galerie, tendue de nattes et où l’on procède à son dévêtement, règne tout à l’entour. Un jeune garçon vient à vous et vous attache sur les hanches une pièce d’étoffe rouge ou bleue, vous met sur les épaules une serviette, et aux pieds des sandales de bois. Ainsi accoutré, vous passez dans une première étuve où règne une température de vingt-cinq degrés ; c'est déjà fort raisonnable, mais la porte de l'enfer s'ouvre, et vous pénétrez dans une grande pièce voûtée, d’où s’échappe une vapeur brülante qui vous prend à la gorge et vous étouffe. Vous marchez en glissant sur les dalles polies par l’humidité jusqu’à une table de marbre sur laquelle l’étuviste vous fait étendre; vous
vous y livrez aux cabrioles d’un chat échaudé. Après quelques instants de séjour dans cette atmosphère bouillante, votre peau brûle, votre gorge se sèche, vous êtes haletant, et la position vous semble bientôt intolérable. Mais peu à peu les pores s'ouvrent, les poumons se dilatent, la respiration revient.
Dans les angles de la salle se trouvent de petites chambres où le baigneur vous conduit pour procéder au massage. Cette opération consiste à vous danser sur la poitrine avec les genoux, à vous pétrir les bras, les jambes, à vous faire craquer, avec un bruit inquiétant, toutes les articulations, même la colonne vertébrale, en vous serrant les coudes et appuyant brusquement le genou sur la vertèbre médiale. Pendant ce temps, le jeune M’zabite qui vous chevauche psalmodie une chanson monotone qui, s’unissant à la prostration passagère que cause la fatigue, produit une sensation de bien-être indéfinissable. Puis le masseur vous savonne des pieds à la tête et vous frictionne rudement avec un gant de poil. Cette friction arrête la transpiration et rend aux membres leur élasticité. Une ample ablution d’eau tiède achève l'opération. Alors vous rentrez dans la première étuve, où l’on vous enveloppe de peignoirs d’étoffe pelucheuse en coton; on vous roule un turban sur la tête; un burnous complète le costume, et bientôt, étendu sur les nattes de la galerie, enveloppé de chaudes couvertures, vous vous livrez à une sieste délicieuse, en savourant une tasse de café maure Une heure après, bien séché,
LES BAINS MAURES ,… , 65 dispos, les membres souples, vous rentrez chez vous, et pour toutes ces jouissances un peu cuisantes, si vous avez fait le généreux en donnant deux francs, le baigneur vous appelle « sidi captann » ; si votre folle géné-
rosité s'émancipe jusqu’à trois francs, un « selam-aleikoum, sidi commandant», vivement articulé, chatouille agréablement la fibre militaire, toujours à l’état latent chez nous autres Français. Ces bains sont ouverts nuit
et jour ; comme le feu de Vesta, les fourneaux ne s’éteignent jamais.