SIDI M'HAMET-BEN-AISSA
enfants qui, exténués par la faim, lui demandaient du pain. .,
Un jour, il y en avait quatre qu’ils n’avaient mangé, pendant l'absence de sidi M’hamet, qui était sorti pour ne pas entendre leurs cris, en s’enfermant à la mosquée, un inconnu entra dans la maison et remit à sa femme un panier couvert en lui disant : « Prends ceci, c'est sidi Aïissa qui te l'envoie », et il disparut. La femme découvre le panier ; il contient du mouton, des légumes, des fruits, des galettes beurrées. La pauvre femme s'empresse de préparer le repas du soir, tout en partageant à l'avance quelques fruits entre ses enfants affamés.
Le soir est venu, sidi Aïssa revient de la mosquée; il marche lentement, il tremble de trouver sa pauvre famille morte d’inanition ; tout à coup il entend les enfants demander de la galette, et la mère répondre qu'il faut attendre le père qui va rentrer.
Sidi Aïssa rentre, soupe gaiement au milieu de ses enfants, sans demander l’origine de ce bien-être inusité ; le lendemain, le même miracle se renouvelle, les jours qui suivent également, et chaque jour les provisions doublent. La femme se plaint à sidi Aïssa de cette prodigalité si disparate avec la misère passée. Et celuici de répondre : « Dieu seul est grand, seul il connaît ses secrets desseins ; jouissons de la richesse comme nous avons supporté la misère, ét adressons à Dieu nos
humbles prières, mais avant, purifions-nous par des
ablutions. » La femme va à la citerne et, au lieu d’eau, elle en retire un seau plein de sulthanis d'or !.
La nuit suivante, sidi Aissa eut un songe dans lequel Mohamed, par l’ordre du Tout-Puissant, lui ordonnait de former des prosélytes et lui révélait la formule de la prière. |
Le lendemain, Aïssa parcourt la ville, cherchant ceux qui, par leur piété, pouvaient devenir ses disciples, et à chacun d’eux il disait : « Veux-tu travailler avec moi ? Viens, je t'apprendrai quel travail tu devras faire. » Et dans sa maison il leur enseignait la manière de prier et de dire son chapelet. Puis il leur donnait de l’or en leur disant : « C’est Dieu qui te l’envoie, n’oublie jamais ses bienfaits ; ne crains rien, désormais aucun mal ne peut t’atteindre. » Il forma ainsi cent disciples, qu'il nomma khouans ; l’ordre des Aïssaouas était fondé 2. Sidi M'hamet-Aïssa mourut plein de jours à Meknès, et sa secte a prospéré.
Nous étions arrivés à une maison mauresque où, dans une cour à ciel ouvert, éclairée par des bougies de cire jaune fichées contre les colonnettes des galeries, devait avoir lieu la cérémonie. Deux longs cierges étaient placés sur une estrade basse où brülait un érasero.
1. Le sulthani est une monnaie qui n'existe plus. Il y en avait de plusieurs poids; la plus petite pesait quatre piastres, environ vingtcinq francs.
2. Les Aïissaouas sont donc les frères de l'ordre d'Aïssa, qui veut dire Jésus. Le fondateur de notre religion, le Christ, est toujours appelé dans le Koran Sidna-Aissa, notre seigneur Jésus.
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Tout à l’entour de cette estrade étaient assis des musiciens armés de vastes tambours de basque, appelés tar; ils attendaient, pour commencer, le signal du mokkadem. La salle se remplissait d'Arabes qui s’asseyaient gravement sur les nattes; les spectateurs européens étaient groupés dans un coin de la galerie inférieure. Au ciel, d’un bleu sombre, scintillaient les étoiles, et l’on apercevait, penchées sur les terrasses, les silhouettes des femmes enveloppées de leur haïks. |
Bientôt le mokkadem entra et alla s'asseoir sur une pile de coussins entassés dans une espèce de niche sous la galerie. Les musiciens commencèrent alors des chants graves, lents d’abord, et assez semblables aux litanies de la liturgie catholique; le nom de sidi M’hametben-Aissa revenait à chaque instant comme une invocation. Puis l’accompagnement des tar et des derbouka !, qui jusqu’à ce moment avait joué en sourdine, se mêla d’une manière bruyante au chant, pressant la mesure et prenant à chaque note une nouveile intensité. Les frères se levèrent alors et, se tenant enlacés sur un seul rang au fond de la salle, se mirent à danser sur place en donnant à cette longue file une oscillation de moment en moment plus accentuée. C'était un bruit, un mouvement indescriptibles : les pieds s’agitaient, les têtes se balançaient à droite et à gauche, et, par une
1. Derbouka, espèce de timbale faite d'un pot de grès sur lequel est tendu fortement un parchemin.
aspiration gutturale, les frères rugissaient en mesure le nom d'Allah.
La musique, animant encore le rythme, pousse l’exaltation et les vociférations au paroxysme. Quelques frères se détachent de la chaîne vivante qui se balance avec fureur et viennent, en poussant des cris, en faisant mille contorsions hideuses, en agitant leurs corps comme s'ils étaient secoués par l’épilepsie, exposer leur tête à la fumée de l’encens que le mokkadem a jeté sur le brasero. Les turbans roulent à terre et découvrent des crânes rasés. Les mahomets : flottent d'avant en arrière et fouettent le visage des frères dont l’exaltation va toujours croissant. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des animaux, ils imitent leurs mouvements, marchent sur les mains et poussent des hurlements : là c'est le rugissement du lion, ici le glapissement du chacal et de la hyène, un autre imite le beuglement du chameau. La sueur ruisselle sur leurs visages, et c'est à ce moment, voisin de la folie, qu'ils commencent leurs jongleries. Ils se traînent vers le mokkadem et lui demandent à manger en rugissant. Celui-ci leur distribue la nourriture : à l’un il offre une feuille de figuier de barbarie, garnie de ses piquants, ou des chardons épineux ; à l’autre il donne du verre qu’il croqueetbroie à belles dents; un troisième avale des clous énormes ;
1. On appelle mahomet la touffe de cheveux que tous les Arabes laissent pousser sur le sommet du crâne, et par laquelle, après leur mort, le Prophète les enlève au paradis.
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celui-ci danse sur le tranchant d’un yatagan que tiennent deux frères; celui-là, avec un vilbrequin qu’il tourne au coin de la paupière, fait sortir l'œil de l'orbite
et le montre tout sanguinolent aux assistants. Le mokkadem ouvre une boîte, en tire des scorpions, qu’un jeune frère déchire avec ses dents et dévore; enfin, le plus hardi de la bande, le plus adroit sans doute, apporte une pelle en fer rougie à blanc, l'agite en l'air.
en fait jaillir les étincelles et se la passe sur les bras et sur les mains; il la lèche avec fureur, et l’on entend un grésillement comme si la langue brülait. Tout cela est de la jonglerie, je le crois, et personne autour de moi n'émet de doutes à ce sujet; mais ces tours sont faits avec une telle adresse que l’on ne peut discerner les moyens employés. Les frères ne peuvent sans doute, comme les augures de Rome, se regarder sans rire, mais le public qui les entoure, à l’exception des Européens, est facilement trompé. Dans tous les cas, c’est une singulière façon d’honorer le souverain créateur que de s’abaisser au rang de ses plus viles créatures, et l’on ne peut se défendre d’un sentiment pénible en assistant à cet avilissement de l’homme au niveau de la brute et à cette aveugle croyance du musulman, qui accepte ces tours de prestidigitation comme articles de foi.
A l’époque de la fête du Prophète, les Aïssauoas, dans toutes les villes du Maroc et de l’Algérie, promènent un ou plusieurs khouans enchaînés, demi-nus, les cheveux longs et épars comme une crinière, et poussant des rugissements qui n’ont rien d'humain. Les drapeaux verts de l’islamisme flottent sur leurs têtes pendant ces exhibitions dans les villes, et une musique de flûtes de roseaux et de tars les accompagne. Sur leur passage, le musulman s’arrête et invoque sidi M’hametben-Aïssa, le saint, le marabout.
I existe plusieurs autres ordres religieux en Algérie: