LES ORDRES RELIGIEUX
1° les khouans de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelali; c’est le plus ancien et le plus populaire du pays; c’est le nom qui revient sans cesse dans la bouche des mendiants quand ils implorent la charité; c’est lui qu'invoquent ceux à qui il arrive un accident. La secte est très nombreuse en Algérie.
2° L'ordre de Mouleï-taieb, fondé il y a quelques siècles, par une famille de cheurfa du Maroc. Mouleï, s’il faut en croire la légende, a fait une singulière prédiction; il a dit à ses khouans : « Vous dominerez plus tard sur tout l’outhan : d'Alger; mais, avant que ma 1. Cheurfa est le pluriel de chérif. Ce sont les familles aristocra-
tiques du pays.
2. Outhan veut dire arrondissement, et pris plus généralement, pays.
prédiction s’accomplisse, il faut que cette contrée ait été possédée par les enfants du jaune, « Bauou-el-asfor, » désignant ainsi les Français. « Si vous vous en emparez maintenant, les chrétiens le reprendront sur vous; si, au contraire, les Français prennent l’outhan les premiers, le jour viendra où vous le reprendrez sur EUX.
La conquête de l’Algérie est donc un fait naturel, prévu par les khouans de Mouleiï-taiïeb ; la prédiction du marabout s’est accomplie quant à nous; ils hâtent de tous leurs vœux la réalisation de sa seconde partie, puisqu'ils doivent régner après nous avoir dépossédés !. Aussi, dans tous les soulèvements des Arabes, depuis notre prise de possession, trouvons-nous des khouans de Moulei-taieb, soit à la tête, soit dans les rangs des insurgés. Bou-Maza, « le Père de la Chèvre », qui, en 1845, souleva la tribu des Magroua, dans le Dahra, se
disait chérif de sidi Afif et khouan de Moulei-taieb. L'empereur actuel du Maroc, Abd-er-Rhaman, est
khouan de cet ordre; ce qui explique les insurrections dans la province d'Oran qu’il a fomentées, et la guerre qu'il nous a faite. La bataille d'Isly, le bombardement
Bit, c'est la tente; douar, cercle de tentes; ferka, fraction de tribu; arak, une tribu; plusieurs tribus réunies, un outhan. (Voir de Neveu, les Khouans.)
1. Un Arabe, qui avait reçu d’un officier français un fusil à piston, fit changer les batteries pour en remettre d'anciennes à pierres. On lui demanda pourquoi ce changement, il répondit : « Nous ne savons pas fabriquer les capsules, et, quand vous n'y serez plus, manquant d'amorces, mon fusil serait inutile. » Ce doit être un khouan-taieb.
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de Tanger et de Mogador lui ont enseigné à ne pas trop compter sur les prédictions des saints de sa famille. |
L'ordre de Ben-Abd-er-Rhaman est originaire d’Alger, où il a de nombreux adhérents; il est mort en Kabylie, où il a un tombeau, et je raconterai sa légende lorsque j'en serai au Djurjura. C’est l’ordre national en Algérie; aussi, lorsque Abd-el-Kader nous combattait, il eut soin de s’y faire affilier ; il espérait ainsi s’attirer les sympathies des Arabes et des Kabyles; il est certain que les zaouias de cet ordre lui ont fourni des secours d'hommes et d'argent.
L'ordre de Sidi-Youssef-Hansali, originaire des environs de Constantine, composé de deux mille khouans, est purement religieux. La maison de sidi Youssef était, au temps du bey de Constantine, un lieu de refuge que le souverain n’osait violer. Elle est aujourd’hui une école où l’on apprend à lire et à écrire aux enfants pauvres. Sidi Hammo-el-Zouaoui, descendant direct de sidi Youssef-Hansali, est aujourd’hui chef de l’ordre et jouit, à Constantine, d’une grande réputation de sainteté. J'ai passé une heure avec ce marabout, et j'ai pu en tracer, à son insu, un rapide croquis.
Les khouans prient d’une façon singulière : toute leur prière consiste à dire cent fois : « Dicu pardonne! »
1. On appelle zaouta des établissements religieux tout à la fois école, lieu d'asile, hôtellerie pour les pèlerins. (Voir plus loin la zaouia de Chellata.)
puis cent fois la formule : « Allah ill!” Allah, ou Dieu est Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu, Mohamed ressoul Allah. » A la prière de trois heures, ils répètent cinquante fois la première invocation, cent fois la seconde; enfin, à la prière du soir, « el moghreb », ils redisent la prière comme le matin.
Tels sont les ordres religieux parsemés sur le sol de l'Algérie, et qui doivent être pour nos gouvernants l'objet d'une incessante surveillance, car c’est par leur fanatisme que l'insurrection s’est propagée dans les provinces et a entraîné de pauvres fous dans les hasards des combats, dont ils sont toujours les seules victimes, par les razzias faites sur leurs bestiaux ou les contributions de guerre imposées à leurs tribus. Les khouans se tiennent derrière le rideau.
Mon compagnon de voyage et moi avons adopté, dans le quartier arabe, un café maure où nous allons deux ou trois fois par jour prendre une tasse de kaoua. Les premières.fois qu'on hume cette boisson, on est tout étonné de boire et de manger tout à la fois, mais on s'y fait vite, et le café, avec son marc, ne vous paraît que plus parfumé. C’est assis sur un banc de pierre recouvert d’une natte que nous contemplons ce perpétuel va et vient de chevaux, d’änes, de mules, trottant dans ces rues qui n'ont qu’un mètre et demi de large. Les passants, vendeurs, acheteurs. flâneurs, Arabes, Kabyles, Turcs, Maures, juifs, spahis, koulouglis, gens de toutes nations, sont très nombreux. De tous
UN CAFÉ MAURE A CONSTANTINE Li)
côtés on n'entend que ce cri : « Balek! » (prends garde). La rue n’est pas pavée, le cheval ou l’âne n’est pas ferré, vous n’avez rien entendu venir et à peine avez-
vous le temps de vous garer en vous effaçant contre le mur, qu’un cavalier passe fièrement devant vous, ou qu'un troupeau de bourricots non bridés, chargés de
chaux, de sable, de pierre contenus dans des paniers en sparterie, vous érafle en trottinant. Cette activité, cette circulation incessante sont pour moi un spectacle toujours nouveau. J'ai dit que les rues étaient fort étroites : quelques-unes sont couvertes de toits de planches avec de petites fenêtres pour renouveler l'air. Ces rues-là sont obscures, surtout les jours de brume, mais on peut
8o . KABYLES ET KROUMIRS
s’y promener à l'abri du soleil pendant l’été, de la pluie ou de la neige très fréquentes en hiver dans ces hautes régions.
De chaque côté de ces rues, qui ressemblent à des bazars, s'ouvrent de petites boutiques d’un mètreet demi de large, sur deux mètres de profondeur, et d’une hauteur proportionnelle. Le fond et les côtés sont garnis de rayons, encombrés de marchandises. La devanture est ouverte, et des échantillons y sont suspendus aux montants de la porte. Sur la dalle qui sert de comptoir, exhaussée à un mêtre du sol, est accroupi le marchand maure ou juif, attendant le chaland. Si c’est un Maure ou un Turc, vous le reconnaîtrez aisément à son air endormi, à son apathie; il ne tient pas à vous vendre; il vous présentera la marchandise demandée, mais ne cherchera pas à fixer votre indécision. Le juif, au contraire, actif, éveillé, guette le client, fait ses offres de service, déploie ses étoffes, les fait chatoyer à vos yeux, ne plaint nisa peine ni ses paroles, et tâche de lire dans vos regards ce qui vous plaît dans son assortiment.
Chaque industrie a sa rue, où se trouvent réunis tous les marchands de la même profession : ici les tailleurs qui vendent les burnous, les haïks, les étoffes de laine ou de soie; là le marchand de cotonnades, et vous voyez les toiles peintes d'Alsace, les mouchoirs de Chollet, les indiennes de Rouen, mêlés aux étoffes indigènes, plus grossières de fabrication peut-être, mais certaine-