‹ Kabyles et KroumirsChapitre 37 sur 159 · SÉTIF · texte numérisé non relu

SÉTIF

ils savaient toujours choisir habilement les lieux destinés à un campement passager ou à un établissement plus durable, soit au point de vue stratégique, soit au point de vue de la vie matérielle, de la facilité des ravitaillements, le général pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire que d’imiter ses illustres devanciers. Il

fit alors tracer le plan d’une nouvelle ville toute militaire, entourée de murailles et avec des portes fortifiées

aux quatre points cardinaux. Deux rues stratégiques qui se coupent à angles droits partagent les divers quartiers en quatre massifs. Cette ville est un vrai camp : pas de monuments, pas d'église; la mosquée seule élève son blanc madeneh au milieu d’un bouquet d'arbres verts. Les maisons, égales en élévation, se composent d’un rez-de-chaussée surmonté d’un étage.

Rien de plus triste que cette uniformité. Le paysage s'harmonise avec la ville : il est plat et brûlé par le soleil ; c’est à peine si quelques jardins, aux alentours, égayent le pays de leur verdure, et dans le lointain les montagnes de la Kabylie semblent fuir au nord et se perdre dans le bleu du ciel, avec lequel elles se confondent.

Il y a tous les dimanches un marché assez important de bestiaux et de céréales, qui porte, comme dans tout le pays kabyle, le nom du jour où il se tient : «souk el had,» le marché du dimanche de Sétif. Celui du 10 juillet auquel nous assistâmes était des plus animés; dans un coin de l’espace entouré de palissades qui sert de marché étaient entassés les bœufs, les moutons et les chèvres. Des M’zabites colporteurs paraissaient très affairés sous leur abri de toile et ne savaient à qui entendre. Un Arabe de Boucaada avait étalé à terre un assortiment de ces excellents couteaux à lames soudées, à fourreaux de bois garni de cuir.

Assis sous un tendido improvisé, vêtu d’un haïk et d’un turban irréprochables de propreté qui faisaient tache au milieu des sales burnous de l'assistance, un kaïd rendait la justice et écoutait gravement, en roulant entre ses doigts les grains de son chapelet, deux Arabes braillards qui, accroupis sur leurs talons, débattaient devant lui leur affaire. Plus loin, un barbier, assis sur un escabeau, tenant entre ses jambes la tête d'un patient, lui rasait à sec le crâne, sans prendre la

MANGÉ ARADE

LE MARCHÉ ARABE aq

peine de le savonner. Enfin, dans un coin étaient réunis les maraîchers; ils n'étaient pas les moins curieux: ici un vieil Arabe, assis gravement devant six œufs, seul produit de la semaine, attendait un chaland; là un jeune homme, presque un enfant, qui, à voir ses jambes poudreuses, semblait avoir fait une longue route, avait étalé des bottes d’aulx, d'oignons, et grignotait un échantillon de sa marchandise. Quelques-uns, ils étaient rares, crilaient comme des énergumènes : causaient-ils entre eux ? se disputaient-ils? je ne sais; ils paraissaient fort animés, et leurs cris étaient tellement assourdissants qu’il nous fallut quitter la place! En ce moment passait près de nous un homme à peine vêtu d'une grandoura en haillons; à travers les trous, on voyait son corps osseux, amaigri par les privations; ses cheveux, très longs, tombaient en mèches hérissées sur ses yeux hagards et mobiles. Les gens se rangeaient sur son passage en lui donnant des marques d'intérêt et même de vénération. C’est peut-être un marabout, dis-je à M... au moment où il s’approcha de nous, en marmottant quelques mots arabes que nous ne comprenions pas. «Je te paye un bain complet et une coupe de cheveux, » lui dit M... en riant, et le pauvre diable s’enfuit, en nous faisant la grimace, comme s’il avait compris. « Ada maboul, » nous dit un jeune Arabe en nous le désignant; c'était un fou.

Considérés comme visités de Dieu, les fous obtiennent à ce titre des Arabes un brevet d'impunité :

ils peuvent se livrer à toutes les excentricités imaginables, jamais leurs actes de folie n’exciteront ni sourire ni désapprobation. « Ada maboul, » dira l’Arabe, et plus la folie sera intense, atteignît-elle les paroxysmes les plus furieux, le fou n’en aura que plus de droits à la vénération des vrais croyants. On les laisse errer en liberté, ils peuvent tout se permettre, ils peuvent porter le désordre dans les familles; c’est une bénédiction de Dieu. Cette sollicitude a quelque chose de touchant, mais elle offre de bien grands dangers; quelques-uns font de leur infirmité une spéculation, et, moins fous que ne le pensent leurs coreligionnaires, vivent grassement à leurs dépens, et récoltent d’abondantes aumônes, soit en se disant prophètes, soit en vendant pour un rabaïa ! des djedouels ?, talismans qui ont le pouvoir d’éloigner les djouns, de préserver des accidents, de guérir toutes les maladies et même d'en donner à ses ennemis. Sculement le maboul ne vous dira jamais dans quel délai le talisman agira. On voit qu’il n’est pas si fou qu'on le croit. Ajoutons que les malheureux, vivant en liberté, sans être jamais enfermés, sont généralement inoffensifs ; les cas de démence furieuse sont très rares en Algérie.

Page 1