ALGER, LÉ PENON
tants d'Alger, chassèrent les Espagnols, s'emparèrent du gouvernement et établirent la piraterie. C’étaient Baba-Aroudji et Khaïr-ed-Din, plus connus sous le nom de Barberousse et de Cherredin.
Telle est l’origine de cette puissance maritime qui, pendant trois siècles, sillonna impunément la Méditerranée de la proue de ses chebeks, portant la terreur sur les côtes d'Espagne, de Provence et d’Italie, pillant les navires de commerce, incendiant les villages, enlevant les belles filles pour peupler les harems barbaresques, puis fuyant à tire-d’aile, chargée de butin. A voir cette ville blanche, assise entre de vertes collines, on ne saurait croire qu'elle fut le repaire de ces bandits et la complice de tous les crimes commis dans son sein : chrétiens forcés de choisir entre le Koran ou le martyre, et pendus par Îles reins aux crochets de fer de la porte Bab-Azoun; Arabes rebelles décapités par le yatagan, à la porte Bab-el-Oued : ; femmes attachées dans un sac de cuir avec un chat ct un serpent etnoyées dans les flots de cette mer qui caressait de son écume les pieds des mosquées.
Il est impossible de contempler Alger, avec ses maisons aux murs étincelants de blancheur, sans songer au contraste qui existe entre son aspect riant, pittoresque, et sa sanglante et mystérieuse histoire; mais les choses de ce monde offrent sans cesse ces désaccords étranges
1. Les lieux de supplice étaient différents pour les fils de l'Islam ou pour les chrétiens,
qui donnent plus de poésie et aussi plus d'énergie à la vérité historique.
Ces réflexions me venaient à l’esprit sur le Titan qui nous emportait, fendant de son taille-mer les flots d’un bleu profond et laissant derrière lui un long sillage d’écume blanche et un panache de fumée noire.
A mesure que nous nous éloignions, le spectacle devenait admirable; nous passions à travers toute une escadrille de batcaux pêcheurs aux longues voiles latincs, qui, doucement balancés, semblaient des mouettes endormies sur la vague. L'aspect d'Alger devenait éblouissant; les détails s’effacaient peu à peu ct se fondaient dans une masse d’un ton chaud et doré. Bientôt l’œil avait peine à reconnaître une ville dans cette agglomération de maisons sans fenêtres, aux toits en terrasse. Ce vaste triangle, dont la base descend jusqu’à la mer ct dont le sommet est couronné par les pittoresques constructions de la Casbah, ressemblait à une immense carrière de marbre blanc ouverte dans les flancs des collines au vert sombre de la Bouzareah et de Mustapha. S'abaissant graduellement, ces montagnes s’avancent dans la mer comme les cornes d’un immense croissant, à l’ouest jusqu’au promontoire de Sidi-Ferruch, à l’est jusqu’au cap Matifou. Au-dessus de ce cap se détachent les sommets de l'Atlas, qui confondent leurs contours noyés de vapeur avec le fond azuré du ciel.
C’est sur ces pics que nous serons dans quinze jours, en passant par Bone, Philippeville et Constantine.