LE DOUAR DES MARABOUTS
parasol. Aussi suis-je à l'abri des mordantes caresses de Phœæbus. Enfin, j'ai une ombrelle doublée de vert, dont un de nos spahis s'empare, pour m'’alléger, et qui lui servira plus d’une fois pendant la route.
Le pays que nous traversons est une vaste plain», cultivée tant que nous sommes dans les environs du village ; mais à mesure que nous avancons, les cultures sont plus rares et les terrains en friche plus nombreux. Nous traversons un village assez bien construit et que l’un de nos spahis, qui parle un peu ce français, mélangé d'italien, d'espagnol et d’arabe, qu’on appelle le sabir, nous dit être un village appartenant à la Compagnie genevoise. Cette société, concessionnaire dans la province de Constantine d'immenses terrains, a fait construire, dans les lieux les plus sains et à proximité de l’eau, des villages qu’elle a peuplés d'émigrants allemands, aisément reconnaissables à leurs cheveux blonds, à leur teint pâle, à leur air doux et triste. Pauvres diables! ils sont venus en Afrique à la recherche d’un bien-être qu’ils ne trouvaient ni pour eux ni pour leur famille dans le pays qui les vit naître, et, fuyant la misère, la retrouvent, plus poignante peut-être sur la terre étrangère! On m'a dit, mais je ne prends pas sur moi de l’affirmer, que ces colonies allemandes ne prospéraient pas. De beaux petits garçons blancs et roses, qui jouaient sur les portes, semblaient protester contre ces assertions; ils étaient gais; c’est un bon signe. Ils paraissaient vigoureux et bien portants, car ils se bat-
tirent avec acharnement pour posséder les sous que nous leur jetâmes en passant.
A quelques lieues de Si-bou-Areridj, sur la limite de la Kabylie et à proximité d’un petit cours d’eau où des moukères (femmes arabes) lavaient, les unes le haïk relevé, piétinant le linge sur une pierre, les autres le rinçant dans le mince filet d’eau que la naïade avare laissait couler de son urne tarie, nous apercümes un douar, c’est-à-dire une réunion de tentes formant une fraction de tribu. Ce douar était composé de quarante à cinquante tentes brunes rayées de jaune et rangées en cercle. C'était la première fois qu’il nous arrivait, depuis notre départ d'Alger, de rencontrer un campement aussi considérable, et notre muletier nous dit que c'était un douar de marabouts, c’est-à-dire d'hommes faisant partie de la noblesse religieuse et qui exercent sur leurs coreligionnaires une grande ct légitime influence; ils sont pris très souvent pour arbitres dans les contestations de douar à douar, et on les consulte sur les controverses religieuses. |
Le douar possède en commun d'assez vastes terres qui s'étendent jusqu'aux confins de la Kabylie, sur lesquelles les Arabes cultivent soit du blé, soit de l'orge, soit des prairies pour leurs bestiaux. Je proposai à M... de nous y arrêter, car la chaleur commençait à être violente; puis c'était une occasion, peut-être unique, de voir une aussi grande réunion de tentes au moment où nous allions entrer dans le pays kabyle et ne plus