LA TENTE DU CHEIKH
Pendant que j'admire ces objets si nouveaux pour moi, la tente s’est remplie d’Arabes, parents ou amis du cheikh, qui, pour nous faire honneur, viennent s’asseoir autour de nous. Les serviteurs restent à l'entrée avec le menu peuple du douar. Tous jettent à l’envi un regard curieux à l’intérieur, et en me tournant j’aperçois de charmants enfants aux figures rieuses, qui, accroupis, passent leurs têtes sous la tente et dardent sur moi des regards étonnés. Je leur fais un petit signe amical, et aussitôt les têtes disparaissent et j'entends leur rire argentin derrière l’étoffe qui nous sépare. Le jeu leur plaît, car ils recommencent plusieurs fois ce manège, qui ne cesse que lorsque je fais rouler jusqu’à eux quelques mizounas '. Alors le bruit augmente, ils se battent.
Le cheikh fait apporter de grandes jattes de lait et quelques galettes; ses gestes, son regard, l’intonation de ses paroles que nous ne comprenons pas semblent exprimer le regret de n'avoir rien de mieux à nous offrir. Nous le remercions, tout en faisant honneur à son frugal ambigu. Pendant le repas, j'avais vu plusieurs fois s’agiter le rideau qui nous séparait de l’appartement des femmes; j'avais entendu des chuchotements et des rires étouffés, et involontairement mes yeux s'étaient portés de ce côté. Le cheikh, entendant aussi du bruit, m'avait regardé à plusieurs reprises;
1, Monnaie arabe valant un peu plus de dix centimes.
mais, comme il est de politesse arabe de rester impassible, comme il ne faut jamais parler à un homme, pauvre ou riche, de ses femmes, je feignis de n’avoir rien entendu. Le cheikh nous laissa bientôt maîtres de son habitation; il sortit, fit fermer la tente, et nous demeurâmes dans une demi-obscurité pour faire la sieste, si nécessaire dans ces pays énervants.
Vers trois heures, nous étions prêts à partir; après un échange de saluts affectueux, nous remontions sur nos mulets, bien repus et rafraîchis par le repos, et nous nous dirigions sur Boukteun, où nous devions aller coucher.