‹ Kabyles et KroumirsChapitre 46 sur 159 · LE CIMETIÈRE — UNE FAMILLE ARABE EN VOYAGE BOUKTEUN · texte numérisé non relu

LE CIMETIÈRE — UNE FAMILLE ARABE EN VOYAGE BOUKTEUN

En quittant le douar, nous traversons un plateau parsemé de talus de gazonnement, au sommet desquels sont plantées une planche grossièrement façconnée ou une plaque de grès, sur laquelle est gravée une épitaphe. D’autres sépultures sont encadrées de dalles à peine équarries, surmontées d’une figure représentant un turban qui marque la place de la tête du croyant inhumé là. C’est un cimetière arabe. Chaque tribu a le sien dans un lieu solitaire, entouré quelquefois d'un petit mur en pierres sèches. Au milieu s'élève une koubba, dôme de maçonnerie crépi à la chaux, et dont la porte, toujours ouverte, laisse voir un sarcophage recouvert d’une housse de damas rouge; au-dessus du

cercueil sont suspendus des drapeaux de soie jaune ou verte, déposés par quelque pélerin de la Mekke. Cette koubba renferme les restes du marabout sidi Embarek, et tout alentour sont réunies les sépultures des chefs de la tribu, dont une longue pierre, taillée en forme d’auge, indique la place. Les tombes des autres Arabes, vulgum pecus, sont éparpillées tout autour.

La koubba était ombragée par des frênes, des micoucouliers, et sous leur voûte sombre le fusain, le tamaris, le laurier, formaient un bois touffu; cette riche végétation contrastait avec la contrée que nous traversions: à peine, entre les pierres tigrées de mousse, poussaient quelques buissons de lentisques ou de palmiers nains. Depuis trois heures nous marchions dans ces plaines légèrement ondulées de mamelons nus, mais devant nous s’élevaient les premières pentes des montagnes que nous devions gravir. Je me retournai pour voir le chemin parcouru. La plaine s’étendait jusqu'à l'horizon, et tout au fond, dans un lointain de plus de cent kilomètres, apparaissaient, baignés de vapeurs bleuâtres, les sommets des babors, montagnes de la Petite Kabylie, qui s'étendent de Sétif à la mer.

La route devenait de plus en plus difficile : nous cheminions sur des roches crayeuses à fleur de terre, sans trouver une plante ou un brin d'herbe, sans rencontrer une créature humaine, sans percevoir d’autre bruit que le pas de nos chevaux sur les pierres. Il y a

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ainsi sur la surface de l'Algérie des espaces immenses déserts, où la main de l’homme n’a jamais soulevé la terre pour lui confier une semence, et qui resteront encore des centaines de siècles sans être cultivés. Quelle est la cause de cet abandon, de ces obstacles à la cul-

ture, à la colonisation? C’est le manque d’eau. Les

rivières d'Algérie, à sec en été, sont toujours pleines en hiver, mais elles ne peuvent garder leurs eaux. Lorsque la pluie tombe, c’est avec une telle violence, que les moindres ruisseaux deviennent des torrents qui passent sans pénétrer le sol, entraînant arbres, buissons, terre végétale, pour ne laisser à leur place que des pierres ou du sable. Tant qu’on ne tentera pas de

contenir les rivières par des barrages, de creuser des digues, de vastes réservoirs, tant qu’on ne boisera pas les pentes et les sommets pour empêcher les subites inondations, 1l sera impossible de faire de grandes cultures et d'obtenir des résultats rémunérateurs; mais ces transformations nécessiteraient d'immenses capitaux que la spéculation privée ne réunira jamais. Le gouvernement seul peut entreprendre et réussir de si vastes conceptions.

Après trois heures de marche solitaire, nous rencontrâmes une famille arabe qui suivait le même chemin que nous; d'où venaient ces pauvres gens? où allaient-ils ? Dieu le sait! L'homme marchait devant sur un maigre cheval, harnaché d’une corde pour bride et d'un tellis pour selle; un jeune garcon, demi-nu, se tenait en croupe. L'homme avait un derbal, vieux burnous rapliécé et troué en cent endroits. Une longue chemise effilochée tombait sur ses jambes nues. A quelques pas en arrière venait une femme, pieds nus, portant sur le dos et enveloppé d’un linge un enfant de quelques mois, en traînant un autre par la main. Sous son bras libre, un plat de bois qui devait servir à préparer la nourriture de la famille. Une outre en peau de bouc, pleine d’eau, pendait à son flanc. Triste spectacle que celui de cette misère! et cependant cette femme s'était peint les yeux de coheul, et, couverte de sordides haillons, elle avait les bras, les chevilles, le cou ornés de bracelets de métal qui clique-

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